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Légende de ARISANDIRA

par  SAMY ABRAHAM1


 1 Pondichérien résidant alors en Indochine, Samy Abraham a publié la Légende de Arisandira en 1930 à Saïgon, chez Tran-Trong-Canh




AVANT-PROPOS

 
Ami lecteur, l’auteur de ces lignes ne t’est point inconnu . Tu as été maintes fois indulgent à ses écrits. Tu l’as encouragé à faire mieux.

Il te livre aujourd’hui le fruit de ses rares loisirs. Il ne prétend point s’imposer à ton admiration. Il ne peut que solliciter ton indulgence. Il espère que dans la critique, au sens étymologique du mot, tu tiendras compte de la somme de travail qu’il a dû fournir pour mettre sur pied l’essai de tragédie que tu vas lire.

Il s’estimera dédommagé de ses efforts s’il réussit à t’intéresser, à t’émouvoir peut-être et raviver en toi le culte de la vertu.



INTRODUCTION

Ceux qui trop souvent ne se recommandant que par leur ignorance de la langue et l’inexpérience de la vie nous inondent de leurs écrits insipides gagneraient à mettre à profit le conseil contenu dans ces vers :

" Quel besoin si pressant avez-vous de rimer ?

" Et qui diantre vous pousse à vous faire imprimer ?

" Si l’on peut pardonner l’essor d’un mauvais livre

" Ce n’est qu’aux malheureux qui composent pour vivre

" Croyez-moi, résistez à vos tentations

" Dérobez au public ces occupations.

Cependant ce conseil, s’il avait été suivi à la lettre, nous eût privé d’une pléiade d’écrivains de talent. Il est permis selon l’auteur de ces lignes de s’essayer dans l’art d’écrire, de publier ses ouvrages. Les critiques lui serviront à épurer son langage, à s’enfermer dans les lois de la vraisemblance, à marcher vers la perfection.

Inemployée, une arme se rouille, s’ébrèche et se casse.

Certes il ne doit pas prétendre tel Oronte avoir composé un chef-d’œuvre. Il faudrait qu’il ait le sentiment de sa médiocrité dans cet art.

L’auteur de ces lignes ne s’embarrasse point pour avouer qu’il n’aspire guère aux palmes académiques encore moins à l’approbation de MM. Antoine Albalat et Abel Hermant. Il n’ignore pas ses imperfections. Il voudrait seulement que son essai pousse ses compatriotes « errant sur le Parnasse » à produire des œuvres de longue haleine.

Ceci exposé pour faire taire les mauvaises langues, parlons brièvement du sujet choisi et de la manière dont il a été traité.

La légende de Arisandira est connue dans toute l’Inde. C’est un des plus beaux monuments de la littérature indienne. Il faudrait être un Victor Hugo pour la traduire d’une façon fidèle ; il faudrait avoir son génie, sa puissance d’imagination, sa richesse d’expressions, sa maîtrise de composition pour mettre en relief les diamants de ce joyau.

Aussi n’ai-je pas pensé un seul instant à entreprendre une traduction fidèle de cette légende. J’ai cru faire plaisir tant à mes compatriotes qu’aux Européens en en faisant un abrégé tout en restant complet. Nul ne déplore plus que moi de n’avoir point su rendre, je le crains, toutes les beautés dont elle est pleine.

Le sujet ? Un rischi s’efforce de toute son âme d’amener un mensonge sur les lèvres d’un roi. Il essaye de son éloquence mais en vain ; il le fait souffrir, en vain encore ; il le martyrise, toujours en vain.

Cette persistance contre vents et marées à ne point dire un simple mensonge peut paraître ridicule au siècle matérialiste où nous sommes,

« Où le vice orgueilleux s’érige en souverain.

« Où le seul art en vogue est l’art de bien voler.

L’auteur laissera à Arisandira le soin de détruire cette impression.

Reste à dire quelques mots sur la composition de l’essai de tragédie qu’on va lire.

Tout d’abord l’auteur ne s’est point conformé scrupuleusement aux règles édictées par ces vers :

« Qu’en un lieu, qu’en un jour un seul fait accompli,

« Tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli. »

Mais il croit qu’il n’a point péché contre l’unité d’action ni contre l’unité d’intérêt.

Son œuvre comprend trois actes correspondant aux trois grandes divisions : Eloquence – Périls – Souffrances et douleurs.

L’action languit dans certaines scènes. Quelques-unes ne s’enchaînent point d’une façon naturelle. L’auteur pour recouvrer le repos d’esprit les livre à la publicité telles quelles, persuadé que les lecteurs ne lui en tiendront pas rigueur. Il les remercie d’avance et les prie de goûter la mâle beauté des extraits qui suivent, tirés de Boileau « la raison incarnée » au dire de ses contemporains même et qui font ressortir la force d’âme de Arisandira.

 « L’argent, l’argent, dit-on ; sans lui tout est stérile :

« La vertu sans l’argent n’est qu’un meuble inutile ;

« L’argent en honnête homme érige un scélérat ;

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Qu’importe qu’en tous lieux on me traite d’infâme ?

Dit ce fourbe sans foi, sans honneur et sans âme !

Dans mon coffre, tout plein de rares qualités,

J’ai cent mille vertus en louis bien comptés.

Est-il quelque talent que l’argent ne me donne ?

C’est ainsi qu’en son cœur ce financier raisonne.

Mais pour moi, que l’éclat ne saurait décevoir,

Qui mets au rang des biens l’esprit et le savoir,

J’aime autant Patra même dans l’indigence.

Qu’un commis engraissé des malheurs de la France (Epitre V)

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Alors, ce fut alors, sous ce vrai Jupiter

Qu’on vit naître ici bas le noir siècle de fer.

Le frère au même instant s’arma contre le frère ;

Le fils trempa les mains dans le sang de son père,

La soif de commander enfanta les tyrans,

Du Tannis au Nil porta les conquérants ;

L’ambition passa pour la vertu sublime ;

Le crime heureux fut juste et cessa d’être crime ;

On ne vit plus que haine et que division,

Qu’envie, effroi, tumulte, horreur, confusion

.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Et lui-même (le véritable honneur) traité de fourbe et d’imposteur,

Est contraint de ramper aux pieds du séducteur,

Enfin las d’essuyer outrage sur outrage,

Il livre les humains à leur triste esclavage ;

S’en va trouver sa sœur et, dès ce même jour,

Avec elle s’envole au céleste séjour – (Satire XI)

 








PERSONNAGES :


Arisandira :    Roi de Yayoti (Delhi)

Sandiramadi :    Sa femme

Loguidassa :    Son enfant âgé de quatre ans

Satyakirti :    1er Ministre du roi

Carnamballe :    Suivante favorite de la Reine

Vissouvamithrar :    Rischi

Vadishtar :    Rischi

Le roi Cassi

La reine Cassi

Madidayane :    Père de Sandiramadi

Rama :    Serviteur de Vissouvamithrar

Socca :    Un parvenu

Cipayes et autres ministres

 


 
ACTE I

SCÈNE I

(La scène se passe dans un coin de l’empyrée)

Vadishtar: Le roi Arisandira est le prototype de la vertu. Il gouverne son peuple sans dévier d’un pouce des lois de l’équité. Il ne connaît point la luxure ; il est fidèle à sa femme et le sera jusqu’à la dernière minute.

Sa bouche du mensonge ignore le langage.

Bref c’est un sage, c’est un saint.

Vissouvamithrar : Tu as tort de l’appeler saint. Il mentira si l’occasion se présente ; il ne recherche pas les plaisirs certes ; mais crois-tu qu’il puisse résister aux charmes ensorceleurs des beautés divines ? Penses-tu qu’il ne se prit de passion pour elles ? Ne leur promettra-t-il pas tout pour les avoir ? Vadishtar, celui-là seul est un sage qui constamment exposé aux tentations, n’y cède point.

Vadishtar : Vissouvamithrar, tu ne sais pas lire encore dans le cœur des hommes. Tu calomnies sans le vouloir le roi des rois, le sage des sages, le saint des saints.

Vissouvamithrar : Ton amour pour lui t’a mis un bandeau sur les yeux. Veux-tu que nous fassions une gageure ?

Vadishtar : Volontiers. Si tu arrives à le faire tomber en faute, fût-ce une seule fois, je serai ton serviteur. Dans le cas contraire tu te soumettras à mes ordres.

Vissouvamithrar : Je te prends au mot.



SCÈNE II

(Palais du roi.  Arisandira est assis sur le trône. Les ministres sont à ses côtés)

Arisandira : Ministre, cette année les récoltes sont maigres. Les pluies furent peu abondantes. Il faut mettre sur pied un plan d’irrigations pour parer à la sécheresse. Il faut en outre étudier les mesures à prendre en vue d’éviter les inondations. On peut lutter contre les forces de la nature. La science peut les vaincre et nous avons dans notre palais des savants qui ont fait leurs preuves. Consulte-les.

Satyakirty : Majesté, votre ordre sera exécuté.

Arisandira : Satyakirty, fais savoir au peuple qu’il est exempté pour cette année-ci de payer l’impôt.

Satyakirty : Il en sera fait selon votre désir, Majesté. Mais je vois venir vers nous un cipaye.

Un cipaye : Un homme se prétendant mouni demande à voir Sa Majesté.

Arisandira : Fais-le entrer.

SCÈNE III

Vissouvamithrar : Salut Majesté ! Gloire à vous ! Gloire à votre famille ! Gloire à votre peuple ! Que le dieu des Richesses vous comble de dons. Ô Roi vous personnifiez la vertu même. Tout le monde proclame vos bienfaits, bénit votre nom. Aussi c’est avec confiance que je m’adresse à votre cœur. J’ai besoin de 100 souverains. J’ai…

Arisandira : Cela me suffit, Maître. Vous aurez vos 100 souverains, Ministre…

Vissouvamithrar : Majesté, gardez-les vous-même. J’amènerai vers vous mon créancier.

Arisandira : Venez quand vous voudrez. Ma caisse est à votre disposition.

Vissouvamithrar : Majesté que Bhrama vous conserve !

Arisandira : Je vous remercie de votre souhait. Recevez mes hommages.

SCÈNE IV


(La scène se passe dans une des chambres de la reine

La reine et sa suivante préférée
).

Carnamballe : Qu’avez-vous ma reine ? Vous paraissez fatiguée.

Sandiramadi : Je crains qu’il ne nous arrive des malheurs. Cette nuit un songe douloureux m’a percé le cœur. Je frissonne de douleur en y pensant.

Carnamballe : Le songe n’est qu’un mensonge. Ne vous tourmentez pas inutilement. Vous êtes sous la garde de Siva.

Sandiramadi : J’en doute ; car ce songe m’effraie. Je me suis vue en effet une écuelle à la main allant en compagnie de mon mari, de maison en maison. J’ai vu mon fils mourir dans mes bras, mordu par un serpent.

Carnamballe : Hélas !

Sandiramadi : Je ne dois pas m’attarder à un rêve. Cependant j’ai le pressentiment qu’un malheur nous menace. Quel crime, quelle faute, ai-je commis ? Quel rischi a conspiré notre perte ?

Carnamballe : Loin de vous ces idées noires. On n’a point appris de mémoire d’homme qu’un roi fût devenu gueux du jour au lendemain. Par contre on a vu des tyrans jouir des délices de la vie jusqu’à leur mort.

Sandiramadi : On ne sait jamais, mais va voir ce que fait le roi.

SCÈNE V

(Le roi est assis sur le trône ayant ses ministres à ses côtés.)

Un cipaye : Majesté, deux jeunes filles voudraient vous distraire de leurs danses.

Le Roi : Fais-les entrer.

Les danseuses : Salut Majesté ! Daignez recevoir nos hommages.

Le Roi : Soyez les bienvenues. Nous serions heureux de vous voir danser.

(Les filles exécutent diverses danses merveilleuses).

Le Roi : Vos danses nous ont fait passer une bonne heure.

Ministre, fais donner dix souverains à chacune d’elles.

Une des filles : Majesté nous ne sommes pas assoiffées d’or. Nous voudrions nous livrer avec vous aux joyeux ébats de l’amour.

Le Roi : Filles perverses ! retirez-vous incontinent d’ici.

La même : Majesté, les plaisirs se paient en plaisirs. Nos chants, nos danses ont fait vibrer votre âme d’enthousiasme, frissonner de joie votre corps. Votre refus nous serre le cœur. Est-ce bien là cette justice tant vantée, tant prônée.

Le Ministre : On n’encourage point ici les vices, Cipaye, chassez-les.

SCÈNE VI

(Le roi prévenu du désir de la reine se trouve chez celle-ci.)

La reine et le roi.

Sandiramadi : Des chants ont charmé mon oreille. Quelles étaient ces filles ?

Arisandira : Je ne le sais. Elles ont été chassées.

Sandiramadi : Pourquoi ?

Arisandira : Elles ont eu l’audace impudique de m’offrir leur corps. Qu’as-tu ma bien-aimée ? Subitement tu es devenue pensive.

Sandiramadi : Mon bien aimé, j’ai peur.

Arisandira : Peur de quoi ?

Sandiramadi : Je ne le sais, mais mon âme n’est pas tranquille. Une dévergondée fait des avances sans doute, mais elle ne s’oublie point jusqu’à demander qu’on jouisse de ses faveurs. Une fille honnête atteinte du coup de foudre ne déclare point de but en blanc qu’elle est brûlée par les flammes de l’amour. Aussi suis-je amenée à croire qu’elles vous ont été adressées par quelqu’un qui voudrait nous perdre. Enfin, réflexion faite, à quoi bon s’attrister.

Arisandira : Ma chérie, faisons notre devoir et Siva fera le reste. Au demeurant nous serons fixés avant que le soleil ne se couche.

Je vois un cipaye accourir vers nous. Attends.

SCÈNE VII

(Le roi est remonté sur le trône ayant ses ministres à ses côtés).

Vissouvamithrar rentre.

Vissouvamithrar : Majesté, de quel droit avez-vous malmené mes créatures ?

Arisandira : Elles ont tenu un langage pour le moins inconvenant.

Vissouvamithrar : Vous auriez dû vous estimer heureux qu’elles vous aient offert leurs charmes divins.

Arisandira : Je ne pouvais pécher contre la fidélité. J’ai juré d’être juste et je ne puis y manquer.

Vissouvamithrar : Justice ? De quelle justice parlez-vous ? Est-ce de la justice sociale ou de la justice individuelle ? Ne savez-vous pas que ces deux justices ne se ressemblent pas toujours ?

Un bon roi est guidé, dominé par l’intérêt de son peuple. Qu’on me comprenne. La générosité amollit les cœurs. Exempter le peuple du paiement de l’impôt foncier pour une mauvaise récolte c’est le pousser sur la pente de l’imprévoyance, de la paresse. Il faut le dresser. Etre trop juste à son égard c’est l’induire à se révolter aux moindres injustices. Or vous ne pouvez savoir si celui qui vous succédera vous ressemblera. Il faut donc songer également à l’avenir et éviter dans la mesure du possible toute répression présente ou future. Car celle-ci ne serait fatale qu’au peuple.

Il ne faut compatir que rarement à la pauvreté du peuple. Il faut souvent sévir, même injustement, pour étaler sa puissance ; recourir parfois à la clémence ; et toujours s’efforcer de concilier les antagonistes au lieu d’appliquer à ceux d’entre eux reconnus coupables les sanctions prévues par la loi.

Pour me résumer, un gouvernement vit d’opportunisme, de force, de concessions, d’injustices, la conquête des cœurs est belle sans doute, mais disparu le gouvernement qui a travaillé dans ce but, le peuple est incapable de supporter les mauvais traitements. Les audacieux se révoltent, mais abandonnés par les veules, ils sont impitoyablement châtiés. Ce qui a pour résultat de plonger la population dans une misère plus profonde que devant.

Enfin un bon roi doit mentir si ce mensonge le soustrait à la mort. Car son successeur peut être pire que lui. Ce roi doit mentir si le mensonge évite à son peuple une calamité. Il ne doit reculer devant aucune action, si peu louable fût-elle, si celle-ci peut être utile à son gouvernement.

Arisandira : Seigneur, votre théorie est au-dessus de mon entendement. Elle ne peut, je crois, convenir aux pauvres mortels que nous sommes. La douleur ne trempe pas tous les caractères. Elle peut être la source des vices. O Maître, permettez-moi de soumettre à votre raison quelques unes de mes observations.

Vous voudriez qu’on donnât – autant que j’ai pu vous comprendre, - à la justice sociale le pas sur la justice individuelle, ou plutôt objective. Ne vaudrait-il pas mieux suivre cette dernière. Il n’y aurait pas deux poids et deux mesures. Les puissants comme les faibles, les riches comme les pauvres n’échappent point à son glaive. D’autre part, la justice sociale laisse de la place à l’arbitraire.

Faut-il éviter d’être juste envers son peuple, de peur qu’il ne se révolte  contre un roi tant soit peu cruel ? Je ne le crois. Car, suivant ce raisonnement seuls les tyrans peuvent recevoir le titre de « Bon roi ».

Vissouvamithrar : Il faut être dans le juste milieu. Le mot même l’indique. Ni bon, ni méchant, ni serviteur zélé de la justice ni son violateur perpétuel, également éloigné de la tyrannie et de la générosité, tel doit être un roi.

Celui-ci être un sage ? Quelle folie ! Qu’un souverain incapable de mensonge s’enferme dans le désert. Là est sa place ; là est son royaume ; là sont ses administrés.

Au reste cela m’importe peu, je suis arrivé ici pour venger l’affront fait à mes créatures.

Choisissez entre ma colère et la réparation.

Arisandira : Seigneur, je vous donnerai tout ce que vous demanderez.

Vissouvamithrar : Imprudent ! Dessaisissez-vous de votre trône en ma faveur… Vous restez médusé. Vous voudriez rétracter vos paroles. Je ne le vous permettrai pas. Je veux votre royaume. Vous m’entendez…

Vous vous taisez ; vous réfléchissez au moyen de vous soustraire à votre promesse. Inutile de vous creuser l’esprit. Passez-moi votre royaume ou bien déclarez ne m’avoir fait aucune promesse.

Arisandira : Seigneur, les fleuves se sécheront ; le Gange se transformera en désert ; le soleil n’éclairera plus le monde avant qu’un mensonge ne sortit de ma bouche. Vous m’avez tendu un piège ; je vous croyais incapable d’une telle manœuvre, et à cette minute même je me demande si je ne rêve point. Ce n’est pas la perte de mon royaume qui m’attriste, ce n’est pas la pauvreté qui m’effraie ; ce ne sont pas les prochaines misères qui m’étreignent le cœur. C’est la perte de votre dignité, la déchéance de votre âme qui est une énigme pour moi. Les dieux peuvent-ils déchoir ? Cette question me torture l’esprit.

Vissouvamithrar : Je te pardonne tes paroles sacrilèges. L’homme est entouré de « Maya », ou plutôt enlisé dans cet océan d’illusions. Il ne peut apprécier les actes d’un dieu. L’œil de son esprit ne voit qu’à travers un voile épais, son cœur ensablé ne sent que faiblement.

Allons, Arisandira, ce que tu tiens pour vertu, n’est qu’une illusion. Crois-moi le mensonge peut être préféré parfois à la vérité.

Arisandira : Seigneur, j’aime mon ignorance ; ou Siva est fautif de m’avoir créé sans lumières divines ou ses desseins sont impénétrables. C’est lui qui m’a donné ce sens de ce qui distingue entre le bien et le mal ; c’est lui qui m’a inculqué le culte du beau, du vrai et du bien. Je le sers aveuglément.

Vissouvamithrar : Crois-tu que cette voie te mène à la gloire ?

Arisandira : Elle peut me mener au désastre comme au triomphe, aux misères comme à l’opulence. Elle ne peut corrompre mon âme, ni dépraver mon esprit.

Votre puissance elle-même peut me réduire en cendres. Mais elle ne peut m’ôter le culte de la vertu. C’est celle-ci qui suit l’homme dans la tombe et non les richesses.

Vissouvamithrar : Arisandira, rien n’échappe à ma puissance. Je peux d’un homme vertueux faire un vicieux. Non je n’userai pas de ce pouvoir. Et maintenant même toutes tes paroles de défi ne m’émeuvent point.

Arisandira : Seigneur, je perds mon temps, laissez-nous partir. Du moment que ce palais vous appartient, donnez des ordres pour que ma femme et mon enfant viennent me rejoindre.

Vissouvamithrar : Je ne suis pas encore monté sur le trône. Le peuple ne me connaît point comme roi. Rédigez à son intention un manifeste où après avoir dit les causes de votre abdication vous me présenterez comme votre successeur.

SCÈNE VIII

(La reine est inquiète dans sa chambre. La suivante est à ses côtés toute bouleversée – Celle-ci rompt le silence sur les insistances de sa maîtresse.)

Carnamballe : Madame la Reine, tout est perdu fors l’honneur.

La Reine : Qu’y a-t-il ma fidèle suivante ?

Carnamballe : Madame la Reine, je ne sais ce qui s’est passé exactement. Un rishi qui se nommerait Vissouvamithrar est venu demander raison de l’affront qu’on aurait fait à ses créatures, Sa Majesté le Roi pour apaiser sa colère lui a promis de lui donner ce qu’il désirerait. Je veux votre royaume s’est-il exclamé !

La Reine : Il a pris le roi en traître. Que la volonté de Siva soit faite.

Carnamballe : Je vous suivrai dans l’exil.

La Reine : Je te remercie de tes sentiments mais tu auras, pour agréable de rester ici ou de t’en aller chez toi. Je ne voudrais point que tu souffres par amour de ta reine. Ne pleure pas. Aie confiance en Brahma.

(Carnamballe ne retient pas ses pleurs).

La Reine : Ma tête est pesante et lourde. Mon cœur est tout en feu. Réagissons et voyons clair dans nos pensées. Le songe… Le songe… se réalise. Nous voilà réduits à tendre la main. O Siva pourquoi nous as-tu donné les richesses si c’est pour nous les ravir ensuite ? Pourquoi nous as-tu fait naître dans des palais si tu devais un jour nous jeter à la belle étoile ? O mon Dieu nous sommes plus à plaindre que les pauvres. Ceux-ci ont du moins une chaumière, un métier. Ils ont vécu dans la gêne, la misère même ; ils se sont familiarisés avec elles. Ils vivent sans soucis.

Mais nous, nous ne savons où reposer nos têtes ; mais nous, nous sommes condamnés à pleurer notre paradis perdu. Ne vaudrait-il pas mieux pour moi de quitter le monde. Mourir ? Non ! Lâcheté que le suicide ! Je dois demeurer aux côtés de mon mari ; je le soutiendrai dans ses luttes pour l’existence.

O mon fils, mon cœur se fend à la pensée que tu vas connaître bientôt les rigueurs de la vie. La coupe pleine de miel qui t’était destinée s’est vidée pour se remplir d’absinthe. O Mon Dieu je n’en puis plus…

Tout est perdu. L’honneur seul survit au naufrage. Bhrama donne-nous assez de courage pour le garder intact quoi qu’il nous advienne.

O Bhrama ne nous abandonne pas. Fais que mon fils au moins recouvre la splendeur passée.

Mon fils ? Le perdrais-je ?

Ah ! ce rêve ; ce rêve m’effraie. Oh mon fils… Oh Siva, Siva.

(Elle tombe évanouie Les suivantes s’empressent autour de la Reine.)

SCÈNE IX.

Une suivante inoccupée. Tout est installé ici-bas. Hier adorée, adulée par le peuple, aujourd’hui objet de pitié, de compassion ; demain ignorée, méprisée : tel sera le destin de notre reine. Et moi-même que deviendrai-je ? Ma nouvelle maîtresse me gardera-t-elle à son service ? Sera-t-elle douce et affable, ou sévère et acariâtre ? Ah ! celle-là est folle qui vise à un haut rang social. Peut-être est-ce dans un destin obscur que se rencontre le véritable bonheur ? On pourvoit à sa subsistance quand on peut ou bien on jeûne, on travaille nuit et jour et les soucis ne vous visitent guère. Folle qui se fie aux richesses. Celles-ci amollissent le corps, endurcissent le cœur, corrompent l’âme. Seul un caractère pur comme l’or peut en sortir plus raffiné. Mais voici que la reine s’éveille, courons à elle.

SCÈNE X.

La Reine et ses suivantes

La Reine : Mon fils où es-tu ?

Carnamballe : Je l’ai déjà fait appeler.

La Reine : Fais-le venir de suite. J’ai hâte de le voir.

Mon Dieu, ne me ravissez pas ce jeune garçon qui seul est notre consolation. Qu’il vive chargé d’ans. Je vous le demande instamment. Oh mon Siva ne m’abandonnez pas. Mes yeux ne peuvent s’habituer à ne point le voir ; non, il ne faut pas que ce rêve se réalise sur ce point.

O Mon Dieu exaucez ma prière.

(Loguidassa entre)

C’est toi mon fils viens vite embrasser ta mère. O mon Loguidassa.

(Celui-ci tombe dans les bras de sa mère)

L’enfant : Maman, qu’as-tu ? Tu pleures, ne me cache rien. Aucun malheur ne saurait m’abattre. Ce sont tes pleurs qui me déchirent le cœur. Maman, ne me cache rien. Tiens j’entends du bruit. Qu’est-ce ?

La mère : Oui mon fils, le bruit grandit.

(Satyakirti entre dans la chambre)

Le ministre : Madame la Reine, je vous apporte de mauvaises nouvelles.

La Reine : Pourquoi ce bruit infernal, Ministre ? Les armées s’entrechoquent-elles ?

Le ministre : Non, Madame la Reine. Le peuple ne veut point Vissouvamithrar comme roi. Il veut que Arisandira reste sur le trône. Mais celui-ci fidèle à sa parole va céder le royaume à ce rischi. Mon courage m’abandonne, Madame, je ne peux vous conter en détail…

La Reine : Je sais Ministre, ce qui s’est passé. Vous êtes venu sans doute pour me dire qu’il nous appelle, Allons-y.

SCÈNE XI


Le rischi est sur le trône – Aucun ministre ne siège –

La reine, le roi et l’enfant.

Vissouvamithrar : Madame recevez mes hommages. Vos pieds n’ont foulé que des tapis luxueux, votre corps n’a connu que les douceurs d’un lit moelleux ; vos yeux n’ont vu que la splendeur des richesses. Vos oreilles n’ont entendu que des mélodies harmonieuses, captivantes. Vous ne vous êtes rassasiée que de mets exquis.

Etes-vous décidée à échanger cette vie tissée d’or contre celle d’épines. Accepteriez-vous de gaieté de cœur de connaître les affres de la faim, les tortures de la soif ? Madame je ne suis pas cruel ; je veux bien rendre le royaume à votre mari. J’y mets une condition : qu’il déclare ne m’avoir fait aucune promesse.

La Reine : Seigneur, nous fuyons le mensonge comme on fuit les serpents.

Vissouvamithrar : C’est ainsi ? Bien je vous abandonne à votre sort. Mais j’allais oublier de vous demander les souverains que vous m’avez promis.

Arisandira : Seigneur, vous avez pris mon royaume. Vous êtes devenu débiteur de Vissouvamithrar rischi de cent souverains. Je ne l’ai passé en effet que grevé de cette dette.

Vissouvamithrar : C’est du raisonnement ; dites plutôt que vous ne me devez rien. Je vous laisserai tranquille ; je vous rétablirai sur le trône.

Arisandira : Seigneur, je me déclare votre débiteur de cent souverains et m’efforcerai de vous les régler incessamment.

Vissouvamithrar : Arisandira, tu préfères la vérité au mensonge alors même qu’elle te persécute, tu fais bon marché de ton bonheur et de celui des tiens. C’est ton droit. Mais aie pitié de ton peuple. Car je serai un tyran. Souffrir sera son lot. Ainsi que tu l’as dit, la douleur les perdra de vices. Demain, ils ressembleront à ces sauvages qui pillent les maisons, tuent hommes et enfants, violent filles et femmes ; demain ils ressembleront à ces barbares qui vendent l’honneur de leurs mères, sœurs et filles pour une bolée de riz.

Tu peux empêcher ce désastre. Ne feras-tu rien pour ce peuple que tu aimes ? Un mensonge, un simple mensonge.

Arisandira : Seigneur, celui qui a bu, boira, celui qui a péché, péchera, celui qui a menti, mentira.

Aujourd’hui un mensonge pour sauver le peuple des griffes d’un tyran ; demain un mensonge pour leur épargner un autre danger, et ainsi de suite. Le pli pris, il ne disparaîtra point. On a menti par amour du peuple ; on mentira par amour de soi-même. Certes, vous, vous êtes puissant vous savez vouloir. Est-ce à dire qu’à votre place des mensonges sortiraient de ma bouche. Les préceptes de Siva ? Qu’en fait-on ? Ne faudrait-il pas lui laisser le soin de diriger le monde ? A mon avis. Oui. Je suivrai aveuglément les préceptes de Siva. Ce faisant je ne le craindrai point.

Vissouvamithrar : Assez de discours. Partez. Un de mes hommes vous suivra jusqu’à ce que vous lui versiez cent souverains. Vous prendrez soin de lui.

Arisandira : Adieu Seigneur.