Blue Flower

 LA LEGENDE D'ARISANDIRA (2), de Samy Abraham

 

ACTE II


SCÈNE I

Monologue.

(Le rischi est assis sur le trône ; il n’a aucun ministre autour de lui).

Vissouvamithrar : Gagnerai-je la gageure ? Arisandira malgré mon éloquence, ne démord pas de ses idées. Moi qui peux commander à toutes les âmes je n’ai pu l’amener à mentir. Serait-il un surhomme ? Non. Il a un culte fétiche pour la vertu, voilà tout. Je peux gangrener son âme mais j’ai promis de ne pas user de ce pouvoir. Je désire qu’il se gangrène lui-même. J’y arriverai. Je n’ai pas épuisé mes moyens. Je lui ferai endurer mille souffrances. Celles-ci auront raison de ses préceptes de sagesse.

Qui est-ce ? C’est Vadishtar. Sois le bienvenu.

Vadishtar : Tu veux les éprouver encore.

Vissouvamithrar : Déjà ton cœur se révolte-t-il contre les souffrances de tes amis ? Voudrais-tu leur venir en aide ?

Vadishtar : On dirait que l’œil de ton esprit perd de sa visibilité. Crois-tu que je ne sois pas homme de parole. Allons Vissouva, détrompe-toi. Les Vadishtar n’ont qu’un mot. Ils te laisseront agir à ta guise et n’interviendront jamais.

Vissouvamithrar : Tu te fâches pour un rien. Je te sais fidèle à la parole donnée. J’ai voulu seulement te taquiner et tu t’es prêté à cette manœuvre.

Vadishtar : Je sais que les Vissouvamithrar sont passés maîtres en fait de ruse. Mais crois-moi la ruse ne peut arriver à bout de la vertu dont sont armés les êtres que tu poursuis.

Vissouvamithrar : Et tu es porté à déclarer que nous nous amusons comme des hommes, voire des enfants ?

Vadishtar : Ma foi oui ; tu l’as bien deviné cette fois.

Vissouvamithrar : Il ne s’agit pas d’un pari mais de notre jugement.

Vadishtar : Nous avons beau être des dieux ; nous ne pouvons nous défaire de l’orgueil, cet amour de soi-même aboutissant au mépris des autres.

Vissouvamithrar : A un autre temps tous ces discours. Laisse-moi agir.

SCÈNE II.

(Arisandira ainsi que sa famille ont quitté le royaume. Ils marchent en pleine forêt) –

Arisandira : Bien-aimée, tu dois être fatiguée. Veux-tu que je te porte sur mes épaules ?

Sandiramadi : Bien-aimé, le courage décuple les forces. Ne t’inquiète donc pas de moi. Songe au moyen de régler notre créancier.

Arisandira : A tes paroles mon cœur éprouve un sentiment de fierté.

Crois-moi je ne faillirai point à mon devoir.

Rama : Vous n’avez tout de même pas la prétention de me faire marcher encore. Car je n’en peux plus. Portez-moi sur vos épaules.

(Le Cadavre apparaît non loin d’eux)

Le Cadavre animé : Je cherchais Rama, je le trouve ici ; je vais faire de lui une bouchée s’il persécute les bons ayant fait alliance avec les méchants.

Rama : O roi, ma dernière heure sonnerait-elle ? C’est toi sans doute qui pour le débarrasser de moi, a dépêché ici ce spectre horrible ? Tu as promis de veiller sur mon sort. Est-ce ainsi que tu entends tenir ta promesse ?

Arisandira : Ne craignez rien, Nous sommes là pour vous défendre.

Le Cadavre animé : Ils sont plusieurs. Euh ! J’aurai vite fait de dévorer Rama malgré eux.

Rama : Vous entendez ? Je suis perdu. Mon Dieu il vient vers moi. Siva, Siva il est à quelques mètres de moi. Je suis perdu. Où courir ?

L’enfant : Ne craignez rien. Je vais me mettre devant vous et l’abattrai avec cette canne.

Rama : Je ne peux aller vers mon maître sans les cent souverains. Arisandira, dis que tu ne dois rien à mon roi. Je cours vers lui de suite.

Arisandira : Rama, n’ayez aucune inquiétude. Je lui trancherai la tête avec cette épée (il montre une branche d’arbre).

Rama : Pas de plaisanterie. Il s’approche.

Sandiramadi : Tenez je me mets devant mon fils.

Arisandira : Et moi devant ma femme. Cadavre animé, va ton chemin. Sinon gare à mon épée.

Le cadavre animé : Arisandira, penses-tu m’intimider avec ton épée flexible ? Un roi ne doit point mentir, même pour se sauver d’un danger. Il est vrai que tu n’es plus roi ; il est vrai qu’il est permis à un pauvre de dire des mensonges.

Arisandira : Approche-toi et tu éprouveras l’effet de cette épée.

(Arisandira abat le cadavre animé)

Rama, le cadavre animé est mort d’une mort véritable ; il ne se relèvera plus. Nous pouvons donc nous reposer ici en toute quiétude.

Rama : J’ai toujours peur. Continuons notre chemin.

Arisandira : Rassasions notre faim avec ces fruits. Etanchons notre soif à l’eau de cette source. Nous repartirons aussitôt après.

SCÈNE III.

(Le rischi est sur le trône – Les sièges des ministres sont toujours vides),

Vissouvamithrar : Ainsi le cadavre animé est mort de la main de Arisandira. Bon, tu as recours à la violence j’en ferai de même. Je vous ferai brûler par Agni.

(Il appelle la déesse de feu ; elle se présente.)

Agni : Qu’attends-tu de moi Vissouvamithrar ?

Vissouvamithrar : J’ai besoin de toi pour provoquer un mensonge dans la bouche de Arisandira. Entoure son enfant de flammes. Cela fait, montre-toi devant lui et sa femme. Promets-leur de sauver leur enfant à condition qu’ils déclarent ne rien me devoir.

Agni : Vissouvamithrar, ta passion t’aveugle. Ne sais-tu pas que les flammes ne peuvent s’approcher des justes ? Or tu n’ignores pas que ceux que tu veux perdre n’ont péché ni en acte, ni en parole, ni en pensée. Cependant je veux bien te rendre service.

Ecoute, je ferai naître un incendie loin d’eux. Vous périrez dans les flammes de cet incendie, déclarerai-je, et en même temps je leur indiquerai le salut.

Vissouvamithrar : Je m’en remets à ta sagesse. Amène-le à mentir.



SCÈNE IV.

En Pleine Forêt

Rama : Qu’est ceci ? Des lueurs rouges montent au ciel. Un incendie ? Vois, Arisandira. Le malheur est sur nous. Le cadavre animé se venge sans doute. Prenons une décision. Je ne voudrais pas mourir d’inquiétudes. N’aurais-je échappé à la fureur du cadavre animé que pour tomber dans les flammes. Non ma vie ne t’appartient pas. Remets-moi l’argent que tu dois à mon maître et je me sauve.

Arisandira : Je n’ai rien sur moi.

Rama : Que te coûterait-il dans ces conditions pour me déclarer ne rien devoir à mon roi ? Si je ne craignais la colère de Vissouvamithrar, je rentrerais sans argent dans mon pays. D’autre part, je ne peux lui mentir, car mon mensonge serait découvert.

Arisandira : Patientez. Bhrama ne nous abandonnera pas.

Rama : Il vous a jeté à la rue. Et vous avez confiance en lui. Quel étrange être vous êtes ! Mon Dieu l’incendie prend des proportions considérables. Dans une demi-heure il sera trop tard. Je m’en vais vers le roi. Je lui dirai que vous avez déclaré ne rien devoir. Vous acceptez n’est-ce-pas ?

Arisandira : Non, non mille fois non.

Agni apparaît

Agni : Arisandira, vous ne pouvez échapper aux flammes.

Arisandira : Et c’est pour le dire que vous êtes descendu des cieux.

Agni : Tu te trompes. J’ai eu pitié de vous. J’ai voulu fléchir mon maître. Il ne voulait rien entendre. Cependant je lui ai arraché une faveur. Sauve-les s’ils consentent à dire un mensonge, s’est-il écrié.

Arisandira : Quel est votre maître ?

Agni : Je n’ai pas la permission de vous le dire.

Arisandira : Ce mensonge, on ne l’aura pas.

Agni : Alors vous périrez tous dans les flammes qui avancent.

Rama : Arisandira, fais ton devoir tu ne peux disposer de ma vie. Ce serait un crime. Mens et nous sommes tous sauvés.

Le Ministre : Agni, je réfléchissais à ce que vous me disiez. Votre maître c’est Vissouvamithrar. Il n’a conjuré que notre perte. Rama sera donc épargné. Arisandira, traversons les flammes. Elles ne peuvent brûler les Justes.

(Ils traversent les flammes)

SCÈNE V.

Agni s’est transporté en un clin d’œil au palais de Vissou.

Vissouvamithrar : Apportez-nous la victoire ou… ?

Agni : Ni victoire, ni défaite.

Vissouvamithrar : Quoi ! ne m’auriez-vous pas obéi ? Vous savez, dans ce cas, le châtiment qui vous attend.

Agni : Seigneur, veuillez m’écouter.

Vissouvamithrar : Justifie-toi.

Agni : J’ai élevé autour d’eux des foyers d’incendie. Je m’ingéniais à pousser Arisandira vers la pente du mensonge. Rien n’y fit. Ils traversèrent les flammes. Je ne me suis pas décontenancé pour si peu. J’ai prié mon ami Varnabagavane (dieu de la pluie) de déchaîner ses créatures contre eux. Ce dieu l’amènera à mentir ou le précipitera dans le Tartare.

Vissouvamithrar : Mais non, il ne doit pas recourir à cette extrémité. Qu’il se contente de les mettre au bord de la tombe. Que cela fait, il leur apparaisse pour leur offrir une planche de salut sous la condition que vous connaissez. Si la vertu de Arisandira ne cède pas devant ce péril imminent, elle ne cédera pas davantage lorsqu’on les jettera  dans les bras de l’Emea (déesse de la mort).

Agni : Soit, mais on ne peut avoir raison de tels caractères. Le mieux est qu’ils disparaissent de ce monde. Ils ne feront point école.

Vissouvamithrar : Et je ne les aurais pas vaincus ! Non tais-toi. J’ai mes desseins, fais ce que je t’ordonne.

Ainsi il nargue ma puissance. Il le payera encore ! Je lui enverrai malheurs sur malheurs, avanies sur avanies. Sa vertu cédera. Oui elle cédera. Mon pauvre Vadishtar tu languiras de douleur. Je te rendrai la liberté ou plutôt je ne te la ravirai pas.

Agni disparaît.

Je crie victoire alors que la lutte n’est pas terminée : que l’issue est douteuse. Celui qui a résisté à des maux terribles succomberait-il ? Certes la patience (cette persévérance dans la vertu) les forces de l’homme ont leurs limites. Ne doutons donc pas de nous-mêmes. D’ailleurs là est le secret de la victoire.

SCÈNE VI.

En pleine forêt :

Rama : Qu’est ceci ? Nous n’échappons à un danger que pour nous exposer à un autre plus terrible. Nous avons abattu le cadavre, nous avons traversé les flammes. La nuit a fait place au jour. Je croyais que celle-ci avait emporté nos inquiétudes. Mais voilà que le ciel s’obscurcit. Les nuages s’avancent, terribles, prêts à se fondre en eau sur nos têtes. Certes ce ne serait qu’une douche si nous n’avions à redouter qu’eux. Hélas la bise souffle en tournoyant. Un orage, une tempête formidable s’annonce. Je m’étonne de garder mon sang-froid devant un pareil péril. Au surplus, à quoi bon craindre, crier, se lamenter ? Vous autres, vous n’êtes que des chiens. Oui vous ne méritez pas le nom d’homme, vous qui avez été roi. Vous n’avez pas l’amour du prochain ; vous n’avez pas le sentiment du devoir que vous ne connaissiez d’ailleurs pas. Vous tous, vous êtes entêtés, idolâtres de la vérité alors qu’on devrait l’être du Devoir.

Ma vie vous a été confiée. Vous avez déclaré solennellement en prendre un grand soin. Qu’avez-vous fait de cette promesse ? Depuis que je vous suis je ne vis que d’inquiétudes je ne marche que de danger en danger. Ah oui,  je vous pardonnerais si vous n’y pouviez rien. Mais un mensonge de vous écarterait de nous tous ces périls. Ce mensonge ne sort pas de votre bouche ?

Oui, la coupe a débordé. Je ne peux plus me retenir. Tenez, le vent redouble d’efforts : les cataractes du ciel s’ouvrent. Ces arbres qui plient sons la fureur du vent vont nous écraser. Que vous disparaissiez de ce monde peu m’en chaut, que je paye de ma personne votre sottise, O Providence cela est-il admissible ?

(Varnabagavane (dieu de la pluie) surgit au milieu d’eux)

Varnabagavane : Vous êtes condamnés à périr. Ce ne sont pas les arbres qui vont vous abattre. Vous serez immergés dans l’eau. Il est dommage que vous mourriez d’une telle mort Mais je peux d’un seul mot, arrêter les écluses célestes. Je peux remettre le temps au beau.

Arisandira : Comme rançon de tant de générosités de votre part, il vous faudrait un mensonge de moi, n’est-ce pas ? Plutôt être précipité dans le royaume des ténèbres, si telle est la volonté de celui qui vous guide.

Varnabagavane : Non pas, il vous laisse la vie. Il vous faudra monter, chargé de misère, le calvaire de la douleur.

Arisandira : Qu’il sache que quoi qu’il nous arrive, nous resterons nous mêmes.

Varnabagavane : Cette belle assurance ne persistera pas. Tenez, je vous transporte de suite dans la ville vers laquelle vous cheminez.

SCÈNE VII.

Ville Cassi (Benarès). « Saltirame »


Rama : Arisandira, veux-tu te libérer de suite de la dette. Car je ne peux plus te suivre.

Sandiramadi : Songeons à nous débarrasser de lui.

Satyakirty : Majesté, vendez-moi.

Arisandira : Non, il ne m’appartient pas de disposer de toi. C’est moi qui vais me faire esclave, puisque c’est moi qui dois au rischi cent souverains.

Sandiramadi : Seigneur, se sacrifier est le devoir de la femme. Mettez-moi à l’encan.

Arisandira : Je n’y peux consentir.

Sandiramadi : Je ne vois pas d’autre issue pour sortir de l’impasse où nous sommes.

Arisandira : Je me vends.

Sandiramadi : Que dites-vous là Seigneur ? Voudriez-vous que Siva me haïsse ? En effet, n’est-il pas écrit que la femme doit le sacrifice de sa vie à son mari, et celui-ci, de la sienne à ses enfants. Procédons suivant les préceptes du moteur de l’univers. Ne nous attristons pas.

Arisandira : Comment pourrais-je vivre loin de toi ?

Sandiramadi : Je n’aurais que mes yeux pour pleurer notre séparation. Ah que la mort me serait douce !

Arisandira : Bien-aimée ne pourrions-nous nous éviter cette douleur ?

Sandiramadi : Hélas, je ne le crois pas.

Arisandira : Résignons-nous alors.

Sandiramadi : Seigneur qui eut cru que nous fussions un jour réduits à vivre séparés ?

Arisandira : Et que le jour de la liberté nous fût ravi ?

Vivons pour notre fils. Que deviendrait-il sans nous ?

Sandiramadi : Allons bien-aimé, vers la grève.

SCÈNE VIII.

Une chaumière de paysan

Vissouvamithrar et Socca

Vissouvamithrar en habit de mendiant : Socca as-tu quelque chose à me donner à manger ?

Socca : Seigneur, entrez, je vais vous servir ce que nous avons. Le repas sera plutôt maigre. Ma femme malade n’a pu préparer que quelques mets.

Vissouvamithrar : Je me contenterai d’un bouillon de riz. Mais toi, ne désires-tu rien ?

Socca : Seigneur, je ne soupire pas après les richesses mais je voudrais que ma femme et mes enfants connaissent les douceurs de l’aisance.

Vissouvamithrar : Tes désirs seront réalisés. A la place de cette paillote se dressera demain une maison d’une belle venue. Aujourd’hui tu trouveras sur la « grève » une femme, au prix de cent souverains que voici. Ne sois pas tendre à son égard. Pas de pitié.

Socca : Seigneur nous n’enfreindrons pas vos ordres.

Vissouvamithrar : Donne-moi le bouillon et je te transporte de suite à l’endroit où se trouve cette femme.

Il s’en va après avoir bu le bouillon.


SCÈNE IX

A la Grève

Socca : C’est cette femme qui est à vendre ?

Le préposé à la vente : Oui.

Socca : Que réclame son propriétaire pour la céder ?

Le préposé à la vente : Cent souverains.

Socca : Elle ne vaut pas ce prix. Mais à qui ce bambin ?

Le préposé à la vente : C’est son fils.

Socca : Je prendrai la mère et l’enfant pour cent souverains.

Le préposé à Arisandira : Vous voulez céder l’enfant ? Celui-ci trouvera son compte auprès de sa mère.

Arisandira : Que faire ? Dois-je accepter ?

Sandiramadi : O mon Dieu, faut-il que mon enfant connaisse aussi les rigueurs de l’esclavage ? Consentons-y. Les desseins de Siva sont impénétrables.

Socca emmène la mère et l’enfant. Arisandira a les yeux humectés de larmes.


Rama : Vous m’avez donné cent souverains pour être remis à mon maître. Et moi, vous n’y avez donc point pensé ? Croyez-vous que je puisse retourner sain et sauf alors que je n’ai aucun maravédi. Est-ce ainsi que vous prenez soin de moi ?

Arisandira : Ne vous en inquiétez pas, je saurais tenir ma parole. Je vais me louer et la somme que je retirerai ainsi je vous la remettrai intégralement.

Rama : Qu’on se dépêche, je n’ai pas le temps d’attendre.