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Le Roi de Lahore, de Massenet, à Saint-Etienne.

Saint-Etienne, ville natale du compositeur, a présenté, pour le cinquièpe Festival Massenet les 9, 11 et 12 novembre 1999 l'opéra Le Roi de Lahore. Cette œuvre lyrique qui fut créée en avril 1877 devant une assistance brillante (le président Mac Mahon, l'empereur du Brésil, le baron Haussmann, etc.) et reprise souvent, notamment en 1905 à Monte-Carlo avec Mata-Hari qui dansa le Divertissement, a retenu notre attention en raison de sa consonance indienne.

Nous avons assisté avec plaisir à l'une de ces représentations au Théâtre de l'Ephémère, au nom bien mérité puisqu'il a hébergé les spectacles que le Théâtre de Saint-Etienne ne pouvait plus recevoir à la suite de son incendie et nous avons cherché à connaître les origines de l'argument de cet opéra.

C'est une légende rapportée par le marquis de Beauvoir dans son livre Voyage autour du monde qui a servi de point de départ au livret :

"Un prince indien qui adorait une jeune Himalaïenne dut attendre pendant dix ans la fin d'une guerre, dont il sauva sa patrie par des prodiges de courage, pour épouser celle qui lui avait donné son cœur. Le soir même des noces, il mourut foudroyé. Après avoir passé dans le Purgatoire une année de douleurs surhumaines, il s'envole enfin vers la porte du ciel, où l'attend une éternelle félicité.

"-Puis-je revenir une heure sur la terre voir celle que j'ai tant aimée ? crie-t-il à l'ange gardien du ciel. - Tu le peux, cœur fidèle, mais cette heure te coûtera dix mille années de ces tortures dont tes membres se tordent encore.

" Sans hésiter, il descend sur la terre et cherche, tout enivré, dans les avenues ombreuses de la vallée du Cachemire, la place à jamais aimée où dort un souvenir.

" La jeune fille était là, mais enlacée dans les bras d'un autre et lui chantant d'une voix divine d'éternels serments ! Quand il revint au Purgatoire, "Monte droit au ciel, lui dit l'ange ; ce que tu viens de voir est plus affreux pour toi que dix mille années de douleurs, de flammes et de grincements de dents !"

Il serait intéressant de trouver l'origine de cette légende dont la tonalité paraît assez peu indienne. S'il existe bien dans la mythologie un "paradis" auprès du dieu Indra, il n'a rien à voir avec un séjour chrétien des âmes vertueuses. Quant au purgatoire, c'est là manifestement une haute fantaisie : de création récente dans la religion chrétienne, il n'existe pas dans les religions orientales si ce n'est dans le bouddhisme tantrique où il ne s'agit que d'une période transitoire, de 45 jours, entre la mort et la réincarnation ou l'accès au nirvana.

Quoi qu'il en soit, Massenet a transformé la jeune Himalaïenne en prêtresse d'Indra, dans le temple de qui elle sert comme vestale ! Le prince devient le roi Alim de Lahore. L'action se passe au XIème siècle, au moment de l'invasion musulmane. Le roi, qui aime la princesse Sita, perd une bataille contre l'envahisseur et meurt, calomnié et trahi par le ministre Scindia qui veut, lui aussi, épouser Sita.

Arrivé au paradis d'Indra où les âmes heureuses des rois et des hommes célèbrent l'éternelle félicité et où dansent les Apsara, Alim ne semble pouvoir s'arracher à sa mélancolie. A Indra qui l'interroge, Alim supplie le dieu de lui rendre celle qu'il aime et demande à retourner sur terre, prêt à payer son bonheur par dix siècles de purgatoire. Indra accepte, lui annonce sa réincarnation sous un humble vêtement et la liaison de son destin à celui de Sita dont il partagera la mort.

A Lahore, Scindia, qui s'est fait proclamer roi, est sur le point d'épouser Sita. Alim se fait reconnaître de cette dernière dans le sanctuaire du dieu et tous deux s'abandonnent au bonheur de se retrouver au-delà de la mort. Mais Scindia arrive avec ses hommes. Voyant que tout est perdu, Sita se frappe d'un coup de poignard. Scindia, saisi d'une terreur religieuse, aperçoit au fond du sanctuaire qui s'ouvre le paradis d'Indra où les âmes de Sita et d'Alim, qui ont quitté leur corps, paraissent transfigurées au pied de la divinité.

On ne recherche dans un livret d'opéra que le motif dramatique qui sert de support à la partition et aux rôles des différents protagonistes et le Roi de Lahore se suffit en lui-même pour le plaisir du mélomane. Les décors et la mise en scène, très sobres, furent assez peu "indiens" sauf pour … le paradis d'Indra. En effet les costumes des personnages et du chœur évoquaient plutôt des musulmans que, par ailleurs, on ne voit jamais ; quant au paradis d'Indra, il correspond très bien à l'imagerie de représentation populaire des divinités.

L'exotisme au XIXème siècle est souvent une façon d'accommoder dans des décors lointains, mais de plus en plus connus, des sentiments et une mythologie d'Occident. Le Roi de Lahore en est une illustration, ainsi que Lakmé, de Delibes, qui fut créée six années plus tard, pour une histoire qui, elle, se voulait contemporaine, mais tout de même indienne.