Blue Flower

Chers adhérents et amis,

"Les nations qui ne s'occupent pas de leur passé sont hantées par lui pendant des générations"[1]. Pas seulement les nations mais aussi l'individu, et, en ce qui nous concerne, les milliers d'individus qui ont quitté les comptoirs de l'Inde sans avoir le temps de comprendre les raisons de cet exode, sans morts ni catastrophes mais un exode tout de même pour tous ceux qui avaient fait de cette terre leur terre, toutes races confondues.

Depuis dix ans et surtout grâce à la thèse de M. Jacques Weber, nous nous efforçons d'apporter tous les éléments susceptibles d'atténuer, à défaut de les effacer, ces zones d'ombre qui représentent autant de questions.

La contribution de M. David Annoussamy est particulièrement importante dans ce numéro que nous avons voulu double pour ne pas séparer ce qui ne pouvait l'être. Les documents réunis et présentés en une succession que nous avons voulu autant que possible chronologique n'ont été retrouvés et sauvés que par "un merveilleux hasard".[2]

C'est bien à la demande de Sher Khan Lodi, que les Français se sont installés à Pondichéry. La nation Inde n'existe que depuis 1947. Le terme de rétrocession de Pondichéry à l'Inde, souvent utilisé, n'est donc pas tout à fait exact. Dans ce "firman" est mentionné le nom de Tanapa, interprète, l'ancêtre de ces modeliars de San Thome dont nous avons pu établir la généalogie dans un numéro précédent, en attendant celle de nombreuses familles pondichériennes[3] dont l'attachement aux différents comptoirs se perpétue alors que rien ne le laissait présager. Cet attachement à la terre des pères semble viscéral, même si, pour certains, il ne s'agit plus que de souvenirs.

M. Samuel Berthet dépouille la Presse française du milieu du XIXe siècle, qui confirme tout ce que nous avions compris à travers les nombreux documents que nous avons présentés dans les numéros précédents. Il en ressort un constat indéniable. La France, dans ses gouvernements successifs, ne s'est jamais vraiment intéressée à l'Inde. Tout ce qui est francophone en Inde est la plupart du temps le fait de quelques personnes. En 1914, par exemple, l'Alliance française de Pondichéry[4]  s'adresse aussi bien aux membres de France et de l'étranger qu'au gouverneur de Pondichéry pour améliorer la propagation de la langue française.

M. Jacques Weber présente ensuite ses notes de lecture d'un mémoire de Maîtrise d'histoire contemporaine, soutenu le 8 juin 1999 à l'université de Nantes par M. Gabriel Piesse. Nous les attendions et espérons bien publier ce mémoire sinon dans sa totalité du moins sous forme d'extraits[5].

Un article de M. David Annoussamy, qui a été saisi et traduit de l'anglais[6], apporte non seulement des éléments nouveaux mais aussi des commentaires d'une personne qui a intensément vécu cette période difficile.  Suivent un échange de courrier entre le comte Ostrorog et le Pandit Nehru mais aussi des documents qui font état, pour la première fois, de l'existence d'une population soucieuse de son avenir et qui n'a jamais été consultée ni même écoutée.

Ces documents écrits sont minimes au regard de l'effervescence silencieuse de ces Pondichériens qui, terrifiés par les tueries sanglantes du Nord, ont préféré être gentiment poussés à la porte de chez eux avec des promesses à moitié tenues. Dans les préoccupations françaises, l'Afrique avait remplacé l'Indochine. Qu'en était-il de l'administration française dans ces minuscules comptoirs que l'Angleterre avait daigné laisser à la France ? Quels étaient les sentiments de ces autochtones qui ne semblaient pas ressentir de la part des Français ce mépris et cette arrogance (à la limite, une indifférence réciproque) qui ont si fort blessé les Indiens de l'Inde britannique ? Que s'est-il passé en réalité ? Nombreuses sont les questions pour les Français d'origine indienne. Ce que nous savons pour l'avoir entendu de personnes de la première génération "déplacée" : "là où il y avait un fonctionnaire, les Indiens sont arrivés à trois". Et comme pour rappeler la réalité d'une culture en grande partie française, on ajoutait volontiers : "Que vouliez-vous qu'il fit contre trois ?"

Avant d'introduire un peu de soleil pour gommer non pas la nostalgie d'un passé qui nécessitait tout de même d'être secoué mais le dépit de tout ce qui aurait pu être fait et ne l'a pas été, le dépit de toutes les occasions manquées alors que tant de facteurs positifs étaient réunis, il nous reste à rappeler que nous avons donné un droit de réponse à l'Ecole Française d'Extrême-Orient (EFEO) à la suite de deux articles publiés par François Gautier dans le Figaro. Nous avions reproduit l'un des deux dans un numéro précédent.

Le soleil, à présent;  des relations s'établissent entre Lorient et Pondichéry, entre le lycée de Lorient et le lycée français de Pondichéry. Alain et Gérard Beaumont nous en font un compte rendu

Du soleil encore avec l'article de Françoise Jacquin, "Le père Monchanin et Pondichéry". On parle beaucoup de patrimoine, de maisons du XVIIIe siècle qui disparaissent, remplacées par d'autres assez souvent médiocres. Une marée humaine vient prendre possession de tout ce qui fut un havre de paix et de tranquillité. C'est bien, c'est mal. Il n'est pas question de porter un jugement dans un sens ou dans l'autre. C'est ainsi et nous n'y pouvons plus rien.

Il est cependant un patrimoine qui, lui, restera indestructible. Un prêtre est arrivé en Inde dans les années quarante. Il a effectué de brefs séjours à Pondichéry alors que nous étions adolescents, très imprégnés de tout ce que l'Eglise catholique nous enseignait, en révolte, aussi. Un jour, je me souviens d'avoir quitté une réunion J.E.C[7], parce que l'aumônier nous rappelait que Gandhi ne pourrait jamais prétendre être à la droite du Père : il n'était pas baptisé. Dans des têtes d'adolescents où tout se télescopait, où le ciel et la terre ne faisaient qu'un, Gandhi apparaissait comme le Dieu du ciel comme de la terre parce qu'il avait sauvé les Indiens du mépris des Blancs[8]. Nous ne connaissions rien de l'hindouisme, "religion des païens", et voilà que le père Monchanin diffusait l'image de la vierge en sari sur une feuille de lotus, représentation classique de la déesse Lakshmi. Cet homme nous a aidés, la plupart du temps lors de rencontres informelles, à sortir d'un enfermement destructeur qui s'attaquait aux racines mêmes de la civilisation indienne. Si connu pour le caractère abstrait de son œuvre, le père Monchanin trouvait des mots simples pour s'adresser à de jeunes adolescents aux connaissances primaires et manichéennes. En cela, il me fait penser à présent à cet autre grand esprit[9] , le père Daniélou, jésuite[10], qui était venu à la rencontre de jeunes orphelines à l'orphelinat de Balmont à Lyon[11] alors que l'abbé Monchanin en était l'aumônier. De cette rencontre, le père Monchanin se souvient seulement "de la ferveur de l'attention avec laquelle il (le père Daniélou) était suivi". A Pondichéry, nous étions attentifs à tout ce que disait le père Monchanin, parfois sans comprendre. Dans le patrimoine légué par Pondichéry, l'héritage spirituel du père Monchanin est capital.

L'occasion de rappeler cette figure emblématique qui a ouvert la voie à une meilleure connaissance de l'hindouisme par les catholiques, s'est présentée l'année dernière, à Pondichéry. Le hasard, encore une fois : Bernadette Cubier souhaitait rencontrer des personnes ayant connu le père Monchanin, après un séjour auprès de sœur Sarananda de l'abbaye de Pradines qui, sur la trace du père Monchanin et du père Le Saux, vit une expérience monastique depuis vingt ans, à l'ashram de Kulitalai, près de Trichy.  J'ai conduit Bernadette chez Mme Marie-Louise Tetta, personnage incontournable de ces années d'incertitude. De retour en France, nous avons obtenu de Françoise Jacquin[12], un article rappelant les relations du père Monchanin avec Pondichéry. Sociologie et spiritualité s'entremêlent pour dévoiler les liens puissants noués entre les religions, éléments souvent essentiels de l'univers culturel. S'impose aussi la figure charismatique du père Le Saux qui, mis en contact avec le père Jules Monchanin, quitte à son tour la France pour aller le rejoindre en 1948. En 1949, avec le père Monchanin, il se rend à Tiruvannamalai, pour avoir le darshan de Sri Ramana Maharshi. Ses séjours à Pondichéry ne seront pas très fréquents. En 1955, il rédige en collaboration avec le père Monchanin Ermites du Saccidânanda, publié en 1956. Nous ne relevons ici que ce qui le rapproche du père Monchanin. En 1957, il conduit ce dernier à l'avion. Le 10 octobre de la même année, le père Monchanin meurt à Paris. En 1959, le père Le Saux publie un livre sur Jules Monchanin : Swami Parama Arubi Ananda. Aurons-nous un jour l'occasion de publier un dossier sur cette quête spirituelle[13] qui a conduit en Inde deux hommes et une femme, sœur Sarananda qui est de passage ces jours-ci à Lyon ? En attendant, l'article de Françoise Jacquin nous fait découvrir à travers le père Monchanin une partie de ces Pondichériens qui n'étaient pas forcément, selon le cliché maintes fois reproduit par les journaux "des soldats de 2e classe, imbibés d'alcool et ne sachant que jouer à la pétanque". Si nous sommes parvenus à faire tomber ce stéréotype, notre objectif est déjà en partie atteint.

Au stade de nos recherches, il est encore trop tôt pour nous faire une idée même approximative de ce que pourrait être la francophonie indienne, dans le futur, le terme- carrefour de francophonie étant, bien entendu, détourné du sens qu'il a pris. L'Inde n'est pas francophone, certes. Mais si elle a été dite anglophone durant la période coloniale et après, il ne faut pas oublier que l'Inde est un pays riche en langues extrêmement policées qui tendent à reprendre de l'importance. L'anglais n'est plus, la plupart du temps, qu'un sabir difficilement compréhensible. Les phrases se terminent dans un idiome du pays. Nombreuses sont les administrations qui n'utilisent plus l'anglais. Que le vocabulaire anglais prédomine, certes. Quelle est la langue qui ne subit pas l'influence d'autres langues?

Se lamenter parce que le français n'est plus la langue, ni même, de fait, la langue officielle du Territoire de Pondichéry ne sert à rien. A travers tous les documents que nous publions cette fois-ci, il sera facile de constater que les Indiens n'avaient pas intérêt à le conserver comme langue administrative et juridique. A partir de là tout est allé très vite. Les fonctionnaires qui ont débarqué à Pondichéry après le de facto ne parlaient pas français. Ceux qui étaient d'origine, de nationalité et de culture françaises sont partis les premiers vers une métropole où, d'une façon générale, ils s'intégrèrent sans difficulté, suivis par de nombreux Pondichériens qui n'étaient pas renonçants[14] mais ont préféré opter pour la nationalité française. De toute l'Inde sont venus des hommes et des femmes qui se sont installés définitivement dans ce minuscule comptoir, présentant de nombreux attraits, variables dans le temps.

Il est intéressant de constater que, au fil des décennies, ce sont les Indiens qui sont demandeurs de la culture française. L'Inde compte au moins douze universités comportant une section de français plus ou moins importante. Nous avons rencontré à l'université de Hyderabad[15] les professeurs de cette section ainsi que ceux d'une institution particulièrement dynamique, le CIEFL[16], qui enseigne le français à des étudiants venus de tout le Sud-Est asiatique. Il faut cesser de répéter que le français est en perte de vitesse dans le monde alors qu'en France même toutes les publications souhaitent des éditions bilingues anglais-français. Il ne s'agit pas de lutter contre l'anglais mais de continuer à faire connaître le français pour la langue mais aussi comme un accès à une certaine forme de culture : la laïcité, par exemple, souvent fragile mais qu'il faut préserver pour la tolérance et le respect mutuel de toutes les croyances et de toutes les religions.

Le moindre indice, le moindre signe, tout est bon pour croire que l'Inde et la France noueront des liens de plus en plus forts et que les Indiens s'intéresseront de plus en plus à cette culture française qui a été autrefois un recours, une espérance contre la présence coloniale britannique.

Jacqueline Lernie-Bouchet


[1]. Nelson Mandela, Le Monde  du 18 août 1999.

[2]. Voir p.11.

[3]. La généalogie des familles françaises venues s'installer à Pondichéry tout au long de cette période a déjà été publiée par Michel Gaudart, domicilié à Versailles.

[4]. Documentation fournie par M. David Annoussamy.

[5]. Il pourrait en être de même pour la thèse sur Chandernagor de Kamakshi Misra Bernard.

[6]. par la Société Indologic, 434, rue Barathi, Pondichéry 605 001. Tél.: (413) 330 917. Fax : (413) 332 776. e-mail :

[7]. Jeunesse Etudiante Chrétiennee

[8].. Voir l'article de Samuel Berthet: "Si, en fin de compte, le progrès et la civilisation ont su profiter de ces agissements cupides, il n'en est pas moins vrai qu'il y a quelque chose d'amer à reprocher à un peuple un abaissement qu'il n'eût jamais subi au même degré si, à l'exemple du Japon et de la Chine, il eût fermé ses portes à nos marchands et livré nos missionnaires au supplice", Alfred Grandidier

[9]. qui a aidé de jeunes chrétiens en France à comprendre l'importance des rapports de la personne humaine et de la société politique et économique.

[10]. Le père Monchanin et le père Daniélou se connaissaient et se sont rencontrés à plusieurs reprises.

[11] Bulletin des amis du Cardinal Daniélou, n°19, octobre 1993, "Liminaire" par M.J.Rondeau qui a elle-même extrait l'essentiel de la rencontre Danièlou-Monchanin de Images de l'abbé Monchanin par le Père de Lubac  (Paris, Aubier, 1967, p.52-54). Ce Bulletin contient une "Note sur le nombre en Dieu" du père Monchanin. ; il est publié par la Société des amis du cardinal Danielou, 24, bd Victor Hugo, 92200 Neuilly sur Seine. ISSN n° 0338-7089.

[12]. Françoise Jacquin, Jules Monchanin prêtre. 1895-1957. Cerf. 1996. Voir p. 22.

[13]. Voici déjà quelques ouvrages:
Marie-Madeleine Davy, philosophe décédé il y a juste quelques mois, Henri Le Saux, Abhishiktananda, le Passeur entre deux rives, Paris, Cerf, 1981 et 1988.

André Gozier, et Joseph Lemarié, Les yeux de lumière, Paris, Centurion 1979. Oeil, 1989.

André Gozier, Le Père Henri Le Saux, à la rencontre de l'hindouisme, Centurion, 1989.

James Stuart, Swami Abhishiktânanda, His life told through his letters, Delhi, 1989.

[14]. Il n'est plus nécessaire de donner une définition du renonçant. Voir les Lettres du CIDIF publiées depuis dix ans.

[15]. Nous espérons bien apporter de plus amples informations sur les universités indiennes comportant un secteur de français.

[16] . Central Institute of English and Foreing Languages.