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Catégorie : lettres/lettre-n°21

L'Inde dans la presse française

du milieu du XIXe siècle au début du XXe siècle.

Par Samuel Berthet

étudiant doctorant de l'Université de Nantes.

 

 

L’Inde dans la presse de voyage[1] connaît une évolution dans son traitement du milieu du XIXe siècle au début du XXe siècle. Au cours de ces années, la presse en plein développement devient un produit industriel et un objet de consommation courante qui va contribuer de manière déterminante à forger les représentations du monde dans la société française. Et la vocation de ces deux revues est précisément de diffuser des représentations d’un monde que l’évolution des moyens de transport rend toujours plus proche. On peut s’apercevoir alors qu’au cours de cette période les représentations de la société anglo-indienne se substituent peu à peu à l’Inde orientaliste. Cependant il est important de ne pas réduire l’Inde dans la presse française du milieu du XIXe siècle à la seule Inde orientaliste. Il semble qu’il y ait en effet une volonté d’investigation qui peut procéder aussi bien de l’orientalisme que d’une volonté scientifique.

Du milieu au dernier quart du XIXe siècle, même si la France n’ambitionne plus de jouer un rôle de premier plan dans la péninsule, l’Inde occupe encore une place importante dans ses considérations de politique internationale. Mais la constitution d’un empire colonial français va éloigner l’Inde des préoccupations de la presse française dorénavant plus intéressée par la Chine, le Moyen et le Proche-Orient, et bien évidemment l’Afrique noire, l’Afrique du Nord, et, l’Indochine. C’est à partir de ce moment que la presse française va s’en rapporter de plus en plus aux représentations anglaises.

A cette évolution politique s’ajoute une évolution technique : la révolution des moyens de transport et le développement du tourisme change la nature du voyage et des voyageurs. Le sous-continent n’est plus l’objet de longs séjours nécessitant une adaptation et lors desquels le contact avec la population est inévitable, comme, par exemple, le voyage de Louis Rousselet de 1864 à 1868 ; le chemin de fer permet dorénavant de courtes pérégrinations touristiques comme, par exemple, celles de Mme de Ujfalvy-Bourdon et de Louis Guimet dans les années 1880.

 


L’actualité indienne va réapparaître dans la presse française avec l’émergence des nationalismes asiatiques dans un cadre global de remise en cause de la supériorité occidentale à la suite de la victoire du Japon contre la Russie en 1904. Le regard critique au sujet de la situation dans la péninsule indienne que l’on pouvait encore apercevoir de temps en temps dans les articles avant le premier conflit mondial semble avoir disparu après l’Entente cordiale et la Révolution en Russie.

Entre les représentations de la propagande coloniale anglaise, l’évolution des préoccupations politiques françaises, et, l’évolution des conditions de voyage, l’Inde réelle semble alors avoir disparu de la presse française.[2]

 

 

         L’Inde au premier plan des préoccupations de l’actualité de la presse française

L'étude de l’Inde dans la presse française du milieu du XIXe au début du XXe reflète les conclusions d’autres études sur la représentation de l’Inde en France. Elle permet de retracer assez précisément d’un point de vue chronologique l’évolution de la place de l’Inde dans les préoccupations de l’opinion française.

Au milieu du XIXe siècle, l’Inde est encore au premier plan des préoccupations d’une certaine presse française tournée sur le monde, comme Le Tour du Monde (1860-1914)[3], et l’hebdomadaire L’Illustration (1844-1943).[4]

L’Inde occupe en effet une place importante dans les premiers numéros de ces deux revues. En 1851, on fait grand cas des promesses d’un projet de communications entre Londres et Calcutta qui relierait les deux capitales en sept jours ! La conquête du Penjab et son intégration à l’empire des Indes par les Britanniques font également l’objet d’un suivi attentif par l’Illustration. La revue publie également très rapidement des récits de voyages et des articles sur la société indienne. Le Tour du Monde publie dés son premier numéro un article sur l’Inde : Fragments d'un voyage en Orient,[5] puis six autres articles jusqu’en 1870 et la publication du premier épisode du long récit de voyage en Inde, un des plus marquants du XIXe siècle, celui de Louis Rousselet L’Inde des rajahs. Dans ces revues rappelons que la colonisation de l’Inde par l’Angleterre est un fait acquis.

Ainsi pouvons-nous lire, dans un article de L’Illustration publié le 17 mars 1849, intitulé "Les Anglais dans le Punjab", l’assertion suivante qui résume sans doute bien le sentiment général :

“Du reste non seulement nous comprenons l'ambition de l'Angleterre, mais nous l'approuvons. Elle rendra à l'Asie les mêmes services que nous rendrons à l'Afrique, en la subjuguant, elle la civilisera. ”

Nul doute, selon eux, que la colonisation de l’Inde va dans le sens d’un mouvement général de domination européenne du monde auquel la France participe. La rivalité pour la domination de la péninsule, qui a montré ses dernières velléités au moment de l’expédition de Napoléon Bonaparte en Egypte, est donc bien révolue, la France ayant fait définitivement son deuil du sous-continent indien et reporté ses espoirs d’hégémonie sur l’Indochine et sur la Chine.

Plus tard lors de la grande révolte des années 1857 et 1858, L’Illustration vit pendant plusieurs semaines au rythme des télégrammes qui rapportent l’évolution de la situation dans la péninsule indienne.

“ Les affaires de l'Inde sont la plus grande préoccupation du moment dans toute l'Europe. ”, peut-on alors lire dans un article du 8 août 1857. La remise en cause de la présence britannique en Inde, clé de voûte du futur empire colonial anglais, semble signifier alors la remise en cause de la domination européenne qui s’étend dans le monde.

 

            Une image et une réflexion vivante sur l’Inde

L’Inde n’est pas seulement au premier plan des préoccupations d’actualité, mais elle fait également l’objet de chroniques, de comptes rendus d’escales ou de voyages. Bref, l’Inde semble être l’objet d’une réelle curiosité dans la presse française des années 1840 aux années 1870.[1]

Les comptoirs français aux Indes et la communauté parsie bénéficient largement de cette curiosité. Les comptoirs français, bien que possessions dérisoires en regard de l’immense empire britannique, connaissent un véritable essor au moment du Second Empire. Cela se retrouve dans l’Illustration qui consacre quatre articles aux comptoirs, trois à Karikal et un à Pondichéry de 1858 à 1863. [2] En ce qui concerne Le Tour du Monde on retrouve quelques pages consacrées à Mahé, comptoir français de la côte Malabar, dans l’article du Contre-Amiral Fleuriot de Langle "Voyage au Malabar -1859," publié en 1863, dont deux belles gravures du port et de la rivière ; Pondichéry est évoqué dans les articles d’Alfred Grandidier et d’Emile Guimet "Huit jours aux Indes," tandis que Louis Rousselet marque une étape à Chandernagor dans son grand périple qui le conduit à travers L’Inde des Rajahs 1864-1868.

La communauté parsie reçoit un traitement privilégié dans les récits de voyage d’Alfred Grandidier et de Louis Rousselet entre les années 1860 et 1870, mais on la trouve également évoquée dans plusieurs articles de L’Illustration, alors qu’à partir des années 1880 vont naître des relations unissant cette communauté à la France avec la création du Cercle franco-parsi en 1876, après l’introduction de l’enseignement du français à l’Université de Bombay par le révérend père espagnol Pedraza.

Les articles publiés pendant cette période du milieu au dernier quart du XIXe siècle ne s’intéressent pas à l’Inde qui connaît des situations extrêmes de famine, de cérémonies fastueuses ou de guerre. La presse française exprime encore un point de vue personnel sur les questions indiennes. On peut y trouver parfois une analyse critique de la situation politique, sans que cette analyse soit motivée par un sentiment anti-britannique. C’est le cas par exemple de l’analyse de Louis Rousselet de la politique britannique en matière agraire qui reprend d’ailleurs l’opinion et les rapports de plusieurs auteurs britanniques. On peut également être étonné de la conclusion d’Alfred Grandidier, dont l’attachement à la cause coloniale est sans ambiguïté, à propos des conséquences de la colonisation de l’Inde :

“ Ce sont les intrigues et les avidités de ces compagnies qui sont venues apporter le désordre et l'anarchie dans un pays jusqu'alors calme et prospère.

Si en fin de compte, le progrès et la civilisation ont su profiter de ces agissements cupides, il n’en est pas moins vrai qu’il y a quelque chose d'amer à reprocher à un peuple, un abaissement qu’il n'eût jamais subi au même degré si, à l'exemple du Japon et de la Chine, il eût fermé ses portes à nos marchands et livré nos missionnaires au supplice. ”

        

           L’Inde continent fertile

L’Inde et ses traditions ne portent pas encore tout le poids des représentations misérabilistes qui vont s’affirmer au tout début du XXe siècle avec les grandes famines. Tout au contraire jusqu’au dernier quart du XIXe siècle elle reste le continent riche et fertile qui a suscité les convoitises de toutes les puissances maritimes européennes depuis le XVIe siècle. Elle représente encore ce berceau de l’humanité auquel les scientifiques français consacrent d’assez nombreuses recherches comme l’attestent les Catalogues de la Librairie française.[1] Et Alfred Grandidier prévient en introduction de son récit :

“ Etudier l'Inde entière, dans toutes ses parties et à tous les points de vue, ne peut être la tâche d'un seul homme. Trois générations d'érudits, l'élite de l'Europe savante, se sont usées depuis moins d'un siècle à ce labeur, qui ne touche pas encore à son terme. ”

Cependant, si la France a vu naître au début du XIXe siècle l’indianisme et nourrit une intense production scientifique concernant l’Inde, Louis Rousselet, présentant en préambule le but de son voyage, rappelle que ces études sur l’Inde sont menées depuis l’Europe et que, hormis le sud du Dekkan, la vallée du Gange et quelques provinces voisines, l’Inde reste en grande partie à explorer. Et la France, conclut-il après quatre années de voyage, se doit d’être présente dans cette grande et importante région du monde, auprès des princes qui lui ont réservé un si bon accueil.

“L'Inde est un monde à part sur la carte du globe et dans l'humanité. Sa superficie égale celle de toute l'Europe continentale, moins la Russie”
annonce Alfred Grandidier, tandis que Louis Rousselet poursuit

“Nulle autre région du monde n’est plus fertile et douée d'un climat supérieur. (...) C’est là que s’est développée cette civilisation qui a rayonné sur tout le reste du monde ; berceau de toutes les religions connues, des beaux-arts et des sciences asiatiques. ”

Les auteurs ne manquent donc pas de rappeler la grandeur de l’Inde, tant au point de vue géographique qu’au point de vue intellectuelle. Il faudrait objecter que cette vision est certainement le fruit de la mode orientaliste.[2] Cette mode est alors omniprésente aussi bien dans les récits, que la peinture ou bien encore les opéras. Ces récits publiés dans Le Tour du Monde et l’Illustration sont d’ailleurs imprégnés des clichés orientalistes, et participent à leur diffusion à une échelle sans doute inédite jusque-là grâce au développement de la presse et de la photographie censée devenir à la fois un instrument scientifique et un outil de vulgarisation. Les illustrations de ces deux récits, surtout celui de Louis Rousselet, qui vont marquer l’image de l’Inde en France, sont très significatives.[3]

Les illustrations de ces deux récits constituent un véritable album de l’Inde orientaliste que les auteurs reprendront pour illustrer les périples complètement fantasmatiques de leurs héros dans le sous-continent. Le récit de Louis Rousselet publié par Le Tour du Monde confond d’ailleurs habilement les “ souvenirs ” tirés de récits fameux, et qui sont devenus des passages obligés du voyage aux Indes, et son propre récit en utilisant le même mode de narration.

De même il mélange gravures d’après photos, essentiellement des photos de monuments où la population indienne est absente, et gravures d’après croquis qui proposent une série de scènes plus ou moins fantasmatiques à l’authenticité tout à fait douteuse. La vision orientaliste des articles et récits de voyages publiés par la presse française de la moitié du XIXe siècle jusqu’au dernier quart de celui-ci, passera à la postérité, et cette vision sera même schématisée à son extrême dans la presse bien sûr, mais également dans la littérature,[4] et plus tard dans le cinéma[5] et la bande dessinée[6], dès leurs premiers pas.

Mais l’intérêt pour l’Inde n’est pas alors seulement factice, et les auteurs semblent encore capables d’approcher l’Inde “ réelle ”, de plus en plus rare à partir du tournant du siècle. Et au détour des récits surgissent parfois des réflexions ou des anecdotes qui mettent en lumière l’Inde réelle et vivante, à l’encontre des préjugés orientalistes. C’est le cas par exemple de Louis Rousselet lorsqu’il se promène sur les ghats de Vanarasi. Voici ce qu’il voit :

“A dix pas de tout ce que l'hindou a de plus sacré dans sa religion, entre la source de la Sagesse et l'idole de Siva, un missionnaire protestant s’était établi sous un arbre. Monté sur une chaise, il prêchait en hindoustani sur la religion chrétienne et les erreurs du paganisme. ”

Et le missionnaire d’accuser sans ambages d’idolâtre l’audience impassible et attentive. L’assistance non seulement ne s’offense pas des attaques contre sa religion, sa culture, mais elle participe et interroge le missionnaire sur ses dires. Devant cette scène surprenante, Louis Rousselet interroge ses lecteurs :

 “Est-il un peuple au monde plus tolérant que ce bon et doux peuple hindou, que l’on a essayé de nous dépeindre si souvent comme fourbe, cruel, et même sanguinaire ? comparez-le un instant aux Musulmans ou même à nous, malgré notre réputation de civilisation, de tolérance. Qu’un Chinois, qu’un Indien vienne se promener dans nos rues pendant une fête, une cérémonie religieuse, la foule ne lui manifestera-t-elle pas les sentiments les plus hostiles si son attitude ne se trouve pas conforme aux usages du pays ? lui pardonnera-t-elle son ignorance ? j'en doute. ”



[1] Voir notamment le Catalogue général de la librairie française, Paris, dirigé par Otto Lorenz, libraire, éditeur et commissionnaire (T.7, 1879, 700 p. T.8, 1880, 684 p. T.11, 1880,630 p.)

[2] Amina OKADA, Voyage aux sources de l’imaginaire, L’Inde du XIXe siècle, A.G.E.P., Marseille, 1991, 167 p.

[3] Voir à ce sujet L’Inde. Photographies de Louis Rousselet, 1865-1868., Musée Goupil, Conservatoire de l’image industrielle, 1992, Bordeaux.

[4] Voir pour la littérature

C. CHAMPION, "L’imaginaire tropical : le paysage Indien dans les romans populaires français (1880-1920)", dans Purusartha. n°11, Paris, 1988;

"L’Image de l’Inde dans la fiction populaire française aux XIXe et XXe siècles", dans Rêver l’Asie., Paris, 1993

Amina, OKADA  Voyage aux sources de l’imaginaire, L’Inde du XIXe siècle.

[5] En ce qui concerne le cinéma

voir Le Tigre du Bengale ("Der Tiger von Eschnapur") et le Tombeau Hindou (Das Indishe Grabmal) de Fritz Lang, 1959, dans L’Avant-Scène Cinéma, n°339, avril 1985, et n°340, mai 1985, Paris.

WEINBERG-THOMAS Catherine, "Le Tigre mis au tombeau : l’Inde-objet de Fritz Lang,". Purusartha, n°11, p. 229-258, Paris, 1988.

[6] L’Extraordinaire odyssée de Corentin Feldoë. rééd. Prost. (version originale publiée pour la première fois dans le journal de Tintin de 1946 à 1948), Bruxelles, éditions du Lombard, 1992. Recommandation de Hergé à Cuvelier : “Corentin (11 ans), Kim (12 ans), la princesse Saskya (11 ans), Maharadjah, Belzébuth, Moloch, un fakir, grands-prêtres, aventuriers, pirates, bandits, sauvages, animaux... Chevauchées, poésie, mystère, atmosphère. Faites de tout cela un scénario de bande dessinée”.

En ce qui concerne Tintin,

L'’Inde apparaît dés 1932 dans l’œuvre de Hergé, dans Les Cigares du Pharaon. Voir Archives Hergé n°3, versions originales des albums Les Cigares du Pharaon(1932), Le Lotus Bleu (1934), L’Oreille Cassée (1935)., Castermann, Bruxelles, 1979, 397 p.

Voir également Les aventures de Jo et Zette. La Vallée des Cobras 

et CONOAN Jacques-Gloesner Noël, Yann le Vaillant au pays du bouddha vivant (publié dans le journal Cœur Vaillant de 1948 à 1949).

CRAENHALS, Les aventures de Pom et Teddy : Le Talisman Noir, Bruxelles-Paris, éditions du Lombard.

 



[1] C’est au cours de cette période que sont publiés dans Le Tour du Monde les deux grands récits de voyage d’Alfred Grandidier et surtout celui de Louis Rousselet.

[2] Ensuite on ne relève plus aucun article à leur sujet, si ce n’est une courte évocation de Chandernagor dans un article publié en 1937 sur l’architecture hindoue, signe du désintérêt de la métropole à leur égard.

L’Inde face aux mutations de la société française :
nouveaux voyageurs, nouveau regard

Les années 1870 1880 sont des années marquées par l’accélération des mutations en France au niveau politique, mais également dans le monde en ce qui concerne notamment les moyens de transport et l’expansion coloniale européenne. Les conditions de voyages changent rapidement. En plus de la réduction de la durée de voyage jusqu’à la péninsule avec l’ouverture du canal de Suez en 1869, les distances à l’intérieur de l’Inde sont réduites par le développement du réseau ferroviaire.

Le confort du voyage en Inde à l’anglaise dans les bungalows contraste dorénavant avec la rusticité, voire la misère du mode de vie indien. Le voyageur français devient de plus en plus un touriste. Le mot apparaît déjà sous la plume de Louis Rousselet qui intitule un de ses paragraphes Conseils aux touristes à propos de l’achat de miniatures à Delhi. Cependant jusqu’à Rousselet tous les voyageurs chantaient les louanges des fastes des princes orientaux et dénonçaient la pauvreté architecturale anglaise par rapport au raffinement architectural indien. Dés 1881, soit à peine plus de dix années plus tard, le tourisme moderne s’affirme à travers le voyage en Inde de Mme Ujfalvy-Bourdon. Les princes indiens ne sont plus ces rajahs aux mœurs raffinées mais des satrapes aux royaumes poussiéreux. Le confort rime alors avec administration anglaise, et administration indienne avec misère. Mme Ujfalvy-Bourdon est le prototype de cette nouvelle voyageuse : la touriste. En introduction de son récit, elle affiche l’Inde au tableau de chasse de ses nombreux voyages en Orient dont elle semble elle-même émerveillée de la rapidité.[1]

 “ Quant à la rapidité avec laquelle nous avons exécuté nos deux derniers voyages, quelques dates en diront plus qu'une description. En décembre 1880, nous étions à Tachkent ; en janvier 1881, sur les bords de la mer d'Aral ; en avril 1881, en Egypte ; en juin 1881, au cœur de l'Himalaya. ”

Et son récit de voyage dans l’Himalaya s’achève sur ces brèves lignes :

“Bientôt nous serons à Marri, à Rawalpindi, à Lahore ; le chemin de fer nous conduira à Bombay et le bateau nous ramènera en Europe. ”

La principale difficulté qu’elle semble éprouver au cours de son voyage est la mauvaise coordination des différents corps de domestiques qu’elle ne manque pas de déplorer.

Le titre du récit du riche industriel et fondateur du célèbre musée qui porte son nom, Emile Guimet, Huit jours aux Indes résume bien cette évolution des moyens du transport, celui-ci connaissant pendant son séjour les premières affres du tourisme express avec la fameuse question de la distribution des bakchichs au moment du départ. Ici la dimension d’aventures encore si présente chez Rousselet a totalement disparu.

En même temps que les contacts avec l’Inde et ses habitants deviennent plus superficiels le regard sur l’Inde le devient également. Désormais l’Inde n’est plus considérée comme un riche continent, un berceau de l’humanité. Non seulement les Anglais y ont apporté les bienfaits de la modernité, mais encore ont-ils substitué leur cérémonial à ceux des empereurs et des rajahs.

L’Inde et la deuxième vague coloniale française : les nouvelles préoccupations de la presse française

La parution du supplément A Travers le Monde à la revue Le Tour du Monde, à partir de janvier 1895 consacre les grandes mutations des années 1870-1880. Le premier numéro de ce supplément est présenté ainsi[1] :

“ (...) Les applications nouvelles de la vapeur, de l’électricité, ont mis le monde à notre portée. Les barrières qui le limitaient se sont abaissées, il est devenu notre domaine. En faire le tour est un jeu, l'explorer une nécessité, la condition même de sa mise en valeur. A mesure que se déplace l'axe des civilisations, il ne considère plus les explorateurs comme des enfants perdus lancés en éclaireurs des races selon la belle parole du poète, mais comme des pionniers au sens vrai et pratique du mot. (...) ”

Parmi les rubriques de ce supplément, on trouve celles-ci : "Aux pays inconnus", "Profils de voyageurs", "A travers la nature", "Dans le monde du travail", "Missions politiques et militaires", "Grandes courses de terre et de mer", "Conseils aux voyageurs", "Excursions", "Parmi les races humaines", "La France au-dehors", "La lutte économique", "Questions diplomatiques et économiques", "Livres et cartes", "Bilans des explorations en cours". Ce supplément permet de réagir plus rapidement à l’actualité dans le monde que la seule publication des récits de voyages.

L’Inde est très peu concernée par cette actualité française rythmée par les missions militaires ou scientifiques, la vie de la communauté française dans le monde. Ce dernier point est d’ailleurs un point majeur : l’Inde compte en dehors des comptoirs une communauté française très restreinte, insuffisante pour nourrir des échanges entre la péninsule indienne et l’hexagone. Peu à peu la presse française se désintéresse de l’Inde. Ce désintérêt de la presse française augmente en même temps que l’empire colonial français grandit. Un manuel sur les colonies françaises résume bien ce tournant dans la place qu’occupe l’Inde dans les préoccupations françaises. Le chapitre consacré à l’Inde française dans La France coloniale illustrée[2] publié en 1892 commence ainsi :

“L'Inde asiatique passe pour le plus beau, le plus fertile, le plus riche pays de la terre. Tous les grands caractères physiques et ethnographiques du globe y sont représentés : hautes montagnes, fleuves abondants, vallées pittoresques, plaines luxuriantes, climat varié, population dense, civilisée depuis les origines de l'histoire... “ la nation qui possède l'Inde est la première du monde ”, a dit Napoléon. ” et après un descriptif détaillé des comptoirs et de leur histoire conclut ainsi :

“ Heureusement l'acquisition récente de l'Indo-Chine compense les pertes que nous avons subies. ”

 Au fil des missions militaires, des missions scientifiques et des expositions coloniales ou universelles l’"Indo-Chine" et la Chine vont accaparer peu à peu l’intérêt que portent les Français à l’Asie.

  Il y a longtemps déjà que les regards de la colonie étaient tournés avec curiosité et impatience vers cet intérieur de l'Indo-Chine (...). C’était maintenant sur l'organisation et l'exploration de la contrée que devait se porter toute l'attention du gouvernement local. Là était encore un vaste champ ouvert aux activités et aux ambitions...”  peut-on lire en 1871 sous la plume du lieutenant de vaisseau Francis Garnier dans le Tour du Monde[3]. Dès 1889 des frontons de la pagode d’Angkor apparaissent à Paris. Angkor va alors commencer à occuper une place prépondérante dans chaque exposition, universelle ou coloniale, au musée Guimet, dans la littérature de Loti à Malraux en passant par Claude Farrère, et dans la presse. Cette omniprésence est alimentée par l’activité des archéologues français et de l’Ecole Française d’Extrême-Orient.

On peut remarquer dans la revue Le Tour Du Monde la publication d’un article sur l’Inde au deuxième semestre 1863, puis dans chaque numéro de 1865 à 1874. A partir de 1875 les livraisons – pour reprendre le terme qui désigne le découpage en épisodes de chaque récit et article dans la revue- sur l’Inde se font nettement plus rares. Ainsi on ne compte plus que six récits consacrés à l’Inde du 2e semestre 1874 à 1914, moins dans les dernières quarante années de la revue que pendant les 15 premières. De plus aucun de ces récits n’a l’ambition de celui de Louis Rousselet voire d’Alfred Grandidier, hormis dans une certaine mesure l’intéressant Voyage au Népal de Gustave Le Bon en 1886[4]. L’Inde est donc mise à l’écart des préoccupations de la presse française lors de la deuxième étape de la colonisation dans le dernier quart du XIXe siècle.

 

            Hégémonie britannique et début de crise avant la Première Guerre mondiale

 Pendant le dernier quart du XIXe siècle, le point de vue de la presse française devient de plus en plus partisan ; elle célèbre la domination britannique du sous-continent, et adopte de plus en plus les représentations britanniques ou anglo-indiennes de l’Inde.

En 1900 la revue Le tour du monde, publie un article dont le titre résume à la fois le ton et le contenu[1]: "Une visite aux affamés de l’Inde. – Scènes d’horreur et de souffrances". Cet article rapporte la charité “héroïque” du docteur américain Klopsh, rend hommage au “dévouement, à l’intelligence et à l’esprit d'initiative” des missionnaires et enfin aux officiers de l’armée anglaise qui “purent seuls faire sortir de leur apathie” les officiers indigènes par “les mercuriales et les menaces les plus sévères.” lors de la famine du Gudjerat. Plus loin l’article reprend encore “Ces bons résultats sont dus exclusivement à l’activité de quelques européens dévoués, qui seuls parviennent à faire sortir de leur apathie et leur égoïste dédain les fonctionnaires hindous.” L’année suivante, en 1901, dans "Un roi chasseur. – Pourquoi le roi Edouard est populaire aux Indes". On peut lire

“ Aujourd’hui, les Hindous sont tout à la joie : ils aiment le roi Edouard, ils saluent son avènement, non parce qu'ils espèrent trouver en lui un roi juste, clément, bon envers ses sujets, même asiatiques, mais tout simplement parce qu'il est un habile chasseur. ”

En 1905 Les Fondements solides de la Domination anglaise aux Indes et Le développement de la Puissance anglaise dans le bassin de l’Océan indien annoncent respectivement que

  l’Angleterre peut résister longtemps et aux visées de la Russie et aux tentatives d’émancipation indigène ”,

 et que

“ L’Océan indien tend à devenir un lac anglais. ”

Les Rapports des grands Feudataires de l’Inde avec l’Angleterre[2], en 1906, concluent qu’avec la Grande-Bretagne, les princes de l’Inde n’ont fait que changer de souverain, et que cette domination britannique

“ ... leur a apporté des garanties de sécurité inconnues de leurs aïeux. ”

Parallèlement à cette appréciation de l’hégémonie britannique sur la péninsule indienne et au-delà, d’autres articles rapportent que les grands travaux entrepris par le pouvoir britannique laissent entrevoir une ère nouvelle pour l’Inde.

Mais, dés 1906, le pouvoir britannique en Inde est violemment remis en cause, et l’on parle alors de Réveil national de l’Inde. Déjà Victor de Bérard dans son récit de voyage dans le nord de la péninsule, publié en 1880, parlait de l’émancipation inévitable de la population indienne. Il ne s’agit plus en 1906 de mouvements de révoltes chroniques sur la frontière du Nord-Ouest, mais d’une situation insurrectionnelle généralisée. Malgré leur parti pris pro-britannique les deux articles "La crise de l’Inde anglaise" et "L’Inde anglaise réclame des libertés" rapportent toute la violence des mouvements d’insurrections qui touchent quotidiennement les provinces de Calcutta, de Madras et de Bombay. Aux graves émeutes succèdent la répression sanglante et les lois votées dans l’urgence pour maintenir l’ordre. Les graves famines chroniques sous la domination britannique et la victoire japonaise sur la Russie en 1904, qui a renforcé les élites nationalistes indiennes dans leur conviction de lutte contre la suprématie européenne en Asie, alimentent cette situation.

Face à cette situation, la revue reconnaît en 1908, à travers la plume de Francis Mury, membre du Conseil supérieur des Colonies, que le peu de place laissée aux élites indiennes dans le système administratif mis en place par les Britanniques pose un problème. La question pour les Britanniques étant, selon l’auteur de "L’Inde anglaise réclame des libertés", d’accorder les concessions nécessaires sans affaiblir leur autorité.

Cependant :

“ Dans son propre intérêt, l'Inde doit laisser longtemps encore à la Grande-Bretagne le soin de régir ses destinées. ”



[1] Avant cet article, A Travers le Monde  publie deux articles très intéressants quant à l’évolution des préoccupations politiques de la France: "Le Coton aux Indes," en 1896, qui analyse l’importance du Japon sur le marché mondial, et, l’année suivante, un long article sur "le Soulèvement à la frontière Indo-Afghane", qui fait apparaître en Inde un mouvement de révolte "musulman”, nouveau sujet de préoccupation pour la France coloniale.

[2] G. Labadie-Lagrave, Les Rapports des grands feudataires de l’Inde avec l’Angleterre, pp. 110-111, A Travers le Monde, 1906.

 



[1] Préalablement à la publication du supplément A Travers Le Monde, la revue Le Tour du Monde publie un supplément géographique Nouvelles Géographiques pour l’année 1893 et l’année 1894. Hormis un court article consacré au recensement du Bengale en 1893, et un article de deux pages pour le recensement de l’Inde en 1894, l’Inde occupe également peu de place dans ce supplément.

[2] La France coloniale illustrée. L’Algérie et les autres colonies françaises., F. Alexis-M., Alfred Mame et fils, éditeurs, Tours, 1892, 368 p.

[3] Voyage d’Exploration en Indochine 1866-1868. Ce très long récit de Francis Garnier consacré à l’Indochine, publié de 1870 à 1873, croise dans les pages de la revue Le Tour du Monde  un autre grand récit de voyage celui de Louis Rousselet en Inde. A posteriori le premier apparaît comme le début d’une longue série de publications sur l’Indochine, qui devient une nouvelle “Atlantide” des voyageurs français,  et le second comme le dernier grand récit de voyage consacré à l’Inde au XIXe siècle.

[4] Le Dr. Gustave Le Bon exprime un point de vue très lucide sur la vision artificielle de la culture indienne en Europe. Par ailleurs celui-ci note : “ L'Inde est le seul pays du globe où par un simple déplacement on puisse revoir toute la série des formes successives qu'a traversé l'humanité depuis les âges préhistoriques jusqu’aux temps modernes. Cette vivante étude révèle rapidement à l'observateur les transformations subies par des institutions et des croyances dont les livres ne nous montrent que des phases extrêmes. ” Son analyse de la société anglo-indienne est également des plus perspicaces. A noter également, en 1914, dans Le Tour du Monde ,"Trois mois aux Indes, pays des temples" , un reportage du général Dolot dans lequel sont reproduites de nombreuses photographies.

 



[1] Voyage d’une parisienne dans l’Himalaya occidental, Le Tour du Monde, 1883.

 

 

 

[1] Le Tour du Monde (1860-1914), son supplément A Travers le Monde  1895-1914), et L’Illustration, (1843-1844).

 [2]Une étude exhaustive de tous les numéros de la revue Le Tour du Monde  et de son supplément A Travers le Monde, à l’exclusion d'une année et de deux numéros spéciaux, et de L'Illustration, grâce aux recueils consacrés à l'Indochine, à la Chine, aux expositions universelles et aux expédtions africaines, a permis la comparaison du traitement de l’Inde dans la presse française par rapport aux autres régions du monde. Cette étude s’appuie également sur les articles recueillis dans L’Inde, Les Dossiers de l’Illustration, Histoire d’un siècle, 1843-1944, un ouvrage présenté par Amina Okada.

[3] "Matériaux pour l’étude de l’islam périphérique dans la revue" Le Tour du Monde  de Ata Ayati dans La lettre d’Information n°18 publiée par le Programme de Recherches Interdisciplinaires sur le Monde Musulman Périphérique, pp. 60-67, septembre 1998.

[4]  utilisé par Amina Okada. Ouvrage cité

[5] Fragments d’un voyage en Orient. Eléphants de labour à Ceylan. Scènes funéraires à Calcutta, G. Depping, pp. 87-90; 1er semestre 1860.