Blue Flower

PONDICHÉRY DE 1954 A 1963

De la République française à la République indienne,
histoire d’une transition

 

Mémoire de Maîtrise d’histoire contemporaine

 préparé sous la direction de Jacques Weber @

et soutenu le 8 juin 1999 à l’Université de Nantes par Gabriel Piesse

Notes de lecture

 

 

L’intérêt du sujet

Des recherches récentes, et notamment les travaux de Patrick Pitoëff, Stéphanie Samy et Ajit K. Neogy, ont grandement enrichi notre connaissance de l’histoire de l’Inde française entre 1945 et 1954. La thèse soutenue le 18 juin 1998 par Kamakshi Misra-Besnard décrit par ailleurs les conditions du transfert de Chandernagor, où, déjà, le de facto précéda le de jure. Restait à combler une dernière lacune et à écrire l’histoire des quatre comptoirs du Sud entre le 1er novembre 1954, date du transfert de facto, et le 15 février 1963, journée qui vit se refermer les registres de l’option, ouverts six mois auparavant, le 16 août 1962, lorsque l’échange des instruments de ratification concrétisa le transfert de jure.

C’est à l’étude d’une période exceptionnelle dans l’histoire des Etats modernes que s’est consacré Monsieur Gabriel Piesse. Pendant huit ans, les comptoirs présentent la particularité d’être en droit sous la souveraineté française, alors qu’en fait ils sont administrés par l’Inde. Les questions de nationalité n’étant pas réglées par l’accord du 21 octobre 1954, « la République française conservait théoriquement l’exercice de la compétence personnelle à l’égard de toutes les personnes domiciliées dans les Etablissements et possédant la nationalité française au moment du transfert de facto […] De son côté, l’Union indienne acquérait l’exercice de la compétence territoriale et de la compétence relative aux services publics » (p. 37). Pour reprendre les termes du juriste Alain Coret, les comptoirs sont soumis à une « occupation conventionnelle pacifique translative de l’exercice des compétences au profit de l’Union indienne, mais avec maintien au bénéfice de la République française de l’exercice, en réalité extraterritorial, de la compétence personnelle »[1].

Seuls deux territoires ont connu une situation juridique aussi ambiguë : Chypre, qui, en vertu de la convention anglo-ottomane du 4 juin 1878 et du protocole d’application du 1er juillet suivant, est administrée par l’Angleterre, alors que la souveraineté ottomane n’est pas dénoncée et que, par exemple, la Porte continue à percevoir l’excédent des revenus de l’île, déduction faite des frais d’administration. Le second cas est celui de la Bosnie et de l’Herzégovine. L’article 25 de l’Acte final du Congrès de Berlin du 13 juillet 1878 stipule que « les provinces de Bosnie et de l’Herzégovine seront occupées et administrées par l’Autriche-Hongrie ». Toutefois, une convention ultérieure précise que « le fait de l’occupation de la Bosnie et de l’Herzégovine ne porte pas atteinte au droit de souveraineté de Sa Majesté Impériale le Sultan ». Selon Alain Coret, on doit parler dans le cas de Chypre, de la Bosnie-Herzégovine et des comptoirs de « cessions à bail diplomatiques par opposition aux cessions à bail de type colonial et de type stratégique, aboutissant à une cession déguisée de souveraineté »[2].

Forme et présentation

Le mémoire de Monsieur Piesse est volumineux : 215 pages en simple interligne, dont 42 pages d’annexes, soit près d’un million de signes. Cet imposant ouvrage est d’une lecture agréable, d’une part parce qu’il est agrémenté de nombreuses citations, souvent savoureuses, et d’autre part parce que l’auteur maîtrise la langue française, qualité rare chez nos étudiants. La forme et la présentation du mémoire sont de grande qualité. On regrettera cependant que le candidat n’ait pas attaché beaucoup d’importance à l’illustration, alors qu’il a séjourné six mois à Pondichéry et a eu tout loisir pour photographier les lieux qu’il évoque.

Sources et bibliographie

Monsieur Piesse n’a trouvé en Inde qu’une petite partie de sa documentation  : malheureusement, les archives de Pondichéry ne sont pas très riches et, hormis pour le Trait-d’union, aucune collection complète de journaux en langue anglaise n’est disponible. C’est finalement au Quai d’Orsay que Monsieur Piesse a trouvé les coupures de journaux indiens qu’il cite, ce qui est pour le moins paradoxal.

En raison de la pauvreté de la documentation à Pondichéry, Monsieur Piesse a dû, à son retour, se rendre à Paris afin d’y compléter ses dossiers. Il a trouvé, dans la série Asie-Océanie, sous-séries Inde et Inde française, les éléments qui lui ont permis de rédiger un mémoire d’une grande richesse, et notamment la correspondance des représentants français à Pondichéry avec l’ambassade à Delhi et le Quai d’Orsay.

Les archives de Delhi auraient sans doute permis à Monsieur Piesse d’affiner son étude des relations franco-indiennes autour de la question du transfert de jure, mais on ne peut demander à un étudiant de Maîtrise de faire le tour de la documentation, surtout lorsqu’elle est aussi difficile d’accès. On peut en revanche lui reprocher d’avoir ignoré certains travaux récents qui ne figurent même pas dans la bibliographie :

·Patrick Pitoëff, «  L’Inde française en sursis, 1947-1954 », Compagnies et comptoirs. L’Inde des Français, XVIIe-XXe siècle, Revue française d’histoire d’outre-mer, n°290, 1er trimestre 1991, p. 105-131, avec interview d’André Ménard ;

·Kamakshi Misra-Besnard, Le mouvement nationaliste en Inde. Le cas de Chandernagor : le premier maillon de la décolonisation française, 1905-1952, thèse de Doctorat soutenue le 19 juin 1998 à l’Université de Nantes

·Pougajendy Bichat, « La présence culturelle française à Pondichéry et sa mémoire », Lettre du C.I.D.I.F. n°15, décembre 1996, p. 15-96

·Claire l’Hoer, Les relations entre la France et l’Inde, 1958-1993, mémoire de DEA, Université de Nantes, 1993

·Paul Michalon, Des Indes françaises aux Indiens français ou comment peut-on être franco-indien ?, mémoire de DEA, Université de Provence, 1990

De rares lacunes

Ce dernier mémoire consacre plusieurs pages fort intéressantes au problème de l’option, qui est à peine évoqué dans le livre de Gabriel Piesse. Paul Michalon a bien décrit le choix cornélien qui se posait aux habitants des comptoirs et le drame que fut la journée du 15 février 1963. Monsieur Piesse aurait pu s’interroger sur l’attitude des autorités indiennes et des partis nationalistes : ont-ils, comme on les en a accusé exercé des pressions sur la population pour qu’elle n’opte pas. De même, il aurait été intéressant d’étudier la politique de Paris et des représentants français à Delhi et Pondichéry à qui certains non-optants ont reproché de n’avoir pas informé la population de ses droits, afin de ne pas risquer des complications avec les Indiens.

Une autre lacune du mémoire concerne les créoles, dont beaucoup ont quitté Pondichéry au moment du transfert. Il eût fallu s’interroger sur les raisons de cet exode et peut-être rencontrer quelques descendants de familles qui ont choisi le retour en France. La présentation de ceux qui sont restés, comme Valot et Gressieux, est un peu rapide : on aurait aimé en savoir plus sur leurs motivations.

On peut également regretter que la situation de Karikal, Mahé et Yanaon soit à peine évoquée, et que, ainsi que le titre l’annonce d’ailleurs, le mémoire soit consacré presque uniquement à Pondichéry. Les sources sont probablement à l’origine de ce silence sur les Etablissements secondaires. Une question qui eût mérité d’être posée est l’attitude de ces minuscules enclaves à l’égard du merger dans l’Etat indien voisin. En d’autres termes, ces populations sont-elles autant que celle de Pondichéry attachées au maintien des particularismes hérités de la présence française et à l’autonomie ?

On aimerait également savoir si les mœurs électorales ont changé sous l’administration indienne. On peut en douter à divers indices : le clientélisme sévit toujours, qui permet à Goubert, heureux propriétaire d’une « banque de votes », de remporter les élections de 1955 et 1959. Il semble surtout que les voix se monnayent à prix d’or. La forte participation aux élections du 11 août 1959 s’explique, non pas tant par les encouragements prodigués aux électeurs par des visiteurs de marque tels que Kamaraj, Indira Gandhi et Annadurai, que par la dévotion de certains citoyens à la déesse roupie : « D’après des rumeurs persistantes, écrit le représentant français Morel-Francoz, cet «intéressement» du corps électoral aurait été acquis, comme il se doit ici, à prix d’argent, les communistes convainquant l’électeur de se rendre aux urnes au prix de quatre annas, les gens du Congrès allant jusqu’à deux roupies »[3].

Dernier reproche, à relativiser comme les précédents, en raison de la richesse des apports du mémoire, les institutions culturelles, qui devaient contribuer grandement à l’exception pondichérienne, sont évoquées, mais non étudiées. On aurait aimé en savoir plus sur les débuts de l’Institut français, sur le fonctionnement du Lycée et des écoles des sœurs et sur la politique suivie par les autorités indiennes à l’égard de l’enseignement du français dans les institutions indiennes.

Mais, on a quelques scrupules à formuler de telles critiques tant les apports sont importants.

Les qualités, les apports

Monsieur Piesse possède des qualités incontestables de chercheur et d’historien, et notamment le souci de toujours situer l’histoire de ces minuscules possessions ex-françaises dans le contexte international qui influe sur leur destin :

· le de facto est la conséquence logique des accords de Genève sur l’Indochine ;

·le de jure est permis par les accords d’Evian ;

· le procès-verbal agréé, négocié à la demande de la France, désireuse d’obtenir des garanties en faveur de ses nationaux, et signé le 16 mars 1963, donne entière satisfaction à l’ancienne puissance coloniale : humiliée par la Chine, en octobre 1962, l’Inde a besoin du soutien de l’Occident, d’où sans doute les importantes satisfactions qu’elle consent à la France.

Dans un autre domaine, on félicitera Monsieur Piesse de certaines comparaisons, qui sont la preuve d’une bonne connaissance de la situation politique intérieure indienne : le Congrès qui accorde son investiture à des notables, parce qu’ils disposent de « réserves de voix », a choisi Goubert, qui contrôle sa propre « banque de votes » : « Le Congrès avait donc adopté après l’indépendance une attitude pragmatique, en distribuant les investitures à ceux qui étaient en position idéale pour l’emporter du fait de leur forte implantation locale. Le choix d’Edouard Goubert, à l’échelle de Pondichéry, s’intégrait dans cette logique pragmatique. Au niveau des anciens comptoirs, il pouvait prétendre représenter le parti des notables et disposait lui aussi d’un capital de votes par les pratiques clientélistes qui étaient déjà les siennes au temps de l’Inde française » (p. 42).

Les principaux apports

Le premier mérite de Monsieur Piesse est d’avoir construit la chronologie de la période. De ce mémoire dense, ressortent quelques idées fortes :

1. Le maintien des institutions françaises

Les autorités indiennes veillent scrupuleusement au fonctionnement des institutions créées par la France, sans chercher à en modifier l’esprit. Le 11 juin 1955, par exemple, le State of Pondicherry (Representation of the People) Order, dissout l’assemblée représentative en application de l’article 32 du décret français du 25 octobre 1946

En mai 1958, le maire de Pondichéry, Latour, un proche de Subbiah et des communistes, est suspendu pour trois mois pour « irrégularités comptables », en application de l’article 86 de la loi du 5 avril 1884 sur les municipalités. Sa suspension étant prorogée sine die par le haut commissaire de l’Inde, en violation de la loi française, Latour, débouté par le tribunal de première instance, n’hésite pas à saisir le Conseil d’Etat, à Paris, qui, prudemment, se déclare incompétent.

2. La tolérance indienne

Le 13 juin 1960, Morel-Francoz rend hommage à la tolérance et au libéralisme des autorités indiennes : « Le maintien du statu quo judiciaire à Pondichéry intéresse, en effet, et la population qui n’entend point être troublée dans ses habitudes, et, bien plus, tout ce qui gravite autour du Palais : magistrats, barreau, officiers ministériels, etc... Les Indiens eussent pu légitimement, dès 1955, mettre en place leur propre appareil judiciaire, s’ils l’avaient voulu. Ils y virent des difficultés et ne poussèrent pas plus loin, en ce domaine, que d’envoyer sur place un legal adviser qu’ils chargèrent de reconnaître le problème et qui s’en tint là. Il en résulte que, jusqu’à ce jour, les tribunaux de Pondichéry — dont la composition est, jusque dans les personnes, restée celle d’octobre 1954 — continuent à soumettre, comme devant, leurs arrêts à la cour de cassation et que le conseil d’Etat reste saisi des affaires, qui, avant le transfert, étaient normalement de sa compétence. Je crois bien qu’il y a là un libéralisme sans exemple dans les annales de nombreux pays récemment libérés du « joug colonial », d’autant plus que cette situation de fait résulte non point d’une quelconque pression de la puissance sortante sur son successeur, mais bien d’un libre choix de ce dernier »[4].

Dans une note du 20 septembre 1960, Morel-Francoz ajoute que «  Ce souci de respecter les habitudes, les mœurs des habitants, leur langage juridique vaut d’être souligné. En outre, elle a fait plus que ce à quoi elle s’est engagée à notre égard. En effet, la Nouvelle-Delhi eût-elle bouleversé de fond en comble l’appareil judiciaire mis en place par nos soins que nous n’aurions pas été fondés à protester. Elle ne l’a pas fait. Le gouvernement central a, au contraire, repris à son compte les nominations de magistrats pondichériens de formation française et les a confirmés dans les fonctions qu’ils exercent encore aujourd’hui »[5].

3. La figure du Pandit Nehru

L’attitude du Pandit Nehru est particulièrement remarquable : il est l’homme de la parole donnée, qui, contre vents et marées, veille à l’application des traités des 21 octobre 1954 et 26 mai 1956 et au respect de l’autonomie et des particularismes pondichériens. Il sait calmer les ardeurs nationalistes, donner l’exemple de la tolérance et prêcher la patience face aux atermoiements de la France, qui diffère d’année en année la ratification du traité de cession du 28 juin 1956. Il estime la France et lui accorde sa confiance : conscient des difficultés qu’elle traverse, il sait attendre et résister aux attaques de son opposition.

A l’occasion du transfert de facto du 1er novembre 1954, Nehru, justifiait en ces termes sa politique d’attente, tant décriée par les impatients du Congrès : « […] La solution de ce problème est une justification et une défense de la politique que nous avons suivie dans des questions similaires. Cette politique est une politique de paix et de persévérance laborieuse. Certains ont cru qu’elle était lente dans ses résultats. Mais la voix de la paix quoique lente est toujours la plus courte et la plus satisfaisante »[6]. C’est la même politique qu’adopte Nehru entre la signature du traité de cession en mai 1956 et sa ratification par la France, en juillet 1962.

La patience dont il fait preuve face aux tergiversations françaises sur le problème de la ratification n’a d’égale que sa modération sur les autres grands problèmes internationaux dans lesquels la France est impliquée, hormis la question de Suez, mais il doit alors faire un geste à l’égard de Nasser, autre leader du non-alignement. Sur la question algérienne, Nehru montre son souci de l’équilibre : il reçoit Ferhat Abbas, mais refuse de reconnaître le G.P.R.A. Sans doute le Pandit condamne-t-il le colonialisme français, mais, lui, l’héritier spirituel de Gandhi, ne peut approuver la voie de la violence et du terrorisme dans laquelle le F.L.N. s’est engagé.

4. Autonomie ou intégration

C’est un débat qui oppose Nehru aux responsables du Congrès de l’Etat de Madras et aux communistes.

Les partisans du merger font valoir que le Territoire de Pondichéry en raison de son hétérogénéité est une aberration administrative : il est en effet composé de quatre Etablissements où l’on parle trois langues différentes, le tamoul, le télougou et le malayalam. Un Franco-Asian Socialist estime pour sa part que les trois enclaves de Karikal, Mahé et Yanaon devraient fusionner, pour des raisons pratiques, et dans l’intérêt de leurs habitants, avec les Etats voisins. Seul Pondichéry pourrait constituer un Territoire séparé et autonome[7].

L’ambassadeur Garnier, le successeur de Stanislas Ostrorog, estime lui-même, le 10 août 1962, alors que l’échange des instruments de ratification approche, que les arguments des partisans de la fusion ne manquent pas de pertinence : « La population de Pondichéry est de langue et de culture tamoules, la superficie du territoire est minuscule et son peuplement celui d’un gros bourg ».

Le journal The Mail trouve ridicule «  de conserver dans ces territoires éloignés les uns des autres et de langues différentes, un coûteux appareil législatif, exécutif et judiciaire »[8]. Le Hindu du 9 août 1962, après avoir rappelé que le Territoire de Pondichéry couvre 481 km2, rassemble 369 000 habitants et produit un revenu représentant la moitié de celui de la ville de Madras, conclut qu’un statut particulier serait « un luxe ». Il invoque un autre argument. L’Inde étant la mère de la démocratie, et non la France, ce journal estime « qu’après avoir subi un régime colonial oppressif, la population doit se pénétrer de l’esprit et de la technique du gouvernement démocratique, ce qui n’est possible que si elle vit en étroit contact avec l’Inde libre ».

Au Hindu du 20 janvier 1955, qui milite pour l’absorption de Pondichéry, Le Trait d’union de janvier 1955 répond en ces termes : « Il nous a été pénible de lire dans l’éditorial du Hindu du 20 janvier 1955 qu’une personnalité aussi importante que Sri Rajagobalachariar ait pu suggérer que nous envisagions purement et simplement une intégration dans la province voisine sans conserver de nos institutions originales que la culture française. Cette façon de comprendre l’avenir de l’Etat de Pondichéry, si elle présente pour une administration des avantages terriblement pratiques, ne tient pas compte de tout ce que la conservation des institutions politiques, administratives, judiciaires et culturelles d’une région peut ajouter aux échanges intellectuels d’un grand pays ».

Quant aux autorités indiennes, elles sont inflexibles : elles sont, d’une part, liées par les traités de 1954 et 1956 et estiment, d’autre part, que le maintien d’un statut particulier est de l’intérêt de l’Inde. Dans une interview au Figaro, Nehru déclare que « notre intérêt est qu’à côté de nombreux foyers de culture anglo-saxonne subsistent le plus possible de foyers d’autres cultures occidentales, cela pour permettre aux Indiens d’avoir une culture internationale sans avoir à s’expatrier »[9].

Lors de la crise de 1958, alors que Kamaraj, Premier ministre de l’Etat de Madras, suscite à Goubert un rival « mergeriste » en la personne de Purushotam Reddiar, Delhi apporte un soutien indéfectible au champion du particularisme pondichérien, malgré l’opprobre qui s’abat sur sa coterie, dont les notables sont accusés « sans ménagement de concussionnaires, de corrompus et de corrupteurs ».

D’une façon générale, le mémoire met en valeur les divisions du Congrès, que Morel-Francoz compare, le 13 juin 1960, à « un magma au sein duquel s’affrontent les appétits des clans fort opposés ».

5. La figure de Goubert

L’attachement des congressistes goubertistes aux particularismes hérités de près de trois siècles  de présence française ne se dément pas. Evidemment, se pose la question de savoir s’ils se battent par conviction, par souci de préserver l’héritage culturel français, ou par intérêt, c’est-à-dire pour conserver les sièges électifs et les fauteuils ministériels qui leur confèrent une petite importance. Si la cité de Dupleix était rabaissée au rang de simple taluk du Tamil Nadu, outre son cachet français, elle perdrait évidemment son assemblée et son petit gouvernement.

Le mémoire tend à réhabiliter Goubert, traître à la cause française en 1954, mais défenseur de la langue et de la culture françaises dès lors que l’autonomie pondichérienne est contestée par les congressistes de Madras, les communistes et la presse indienne.  Gabriel Piesse écrit, page 70 : « On peut même dire, aussi paradoxal que cela puisse paraître, que le revirement tardif et opportuniste de Goubert joua de manière déterminante en faveur du maintien d’une présence française à Pondichéry après 1954. Il se pourrait même que le revirement de Goubert en faveur de l’Union indienne ait été plus bénéfique que ne l’aurait été une attitude consistant à demeurer jusqu’au bout fidèle à la France et à la volonté de maintenir sa souveraineté sur les petits territoires de l’Inde du Sud. […] Le revirement de Goubert fut incontestablement opportuniste […]. Mais après le transfert de facto, il est également incontestable que Goubert travailla à garantir l’intégrité du nouvel Etat, ainsi, en tant que francophone, qu’au maintien de la langue française » (p. 70). Thèse intéressante, mais exagérée.

La vérité est que Goubert, devenu indien, privilégie ses seuls intérêts, comme avant 1954. Le champion de la dernière heure de la cause nationale indienne n’hésite pas à réclamer de la France, en 1955, sa pension de retraite de greffier du tribunal de Pondichéry. Il n’y a pas de petit profit et l’argent n’a pas d’odeur. Il n’hésite pas alors, pour faire céder Paris, à se livrer « à des attaques violentes contre nos positions culturelles dans les anciens Etablissements […] Son agressivité peut […] compromettre dangereusement nos efforts dans le domaine culturel », estime l’ambassadeur Ostrorog[10]. Antoine Pinay, alors ministre des Affaires étrangères, intervient en personne en décembre 1955 pour que l’ancien député obtienne gain de cause. Il faut le ménager pour qu’il n’use pas de son influence contre la France : « Nous disposons encore de précieuses amitiés [à l’assemblée représentative]. L’influence de M. Goubert pourrait nous les aliéner, du moins en partie, si l’on maintient indéfiniment contre lui des mesures d’ordre personnel, fondées sur un juste ressentiment, mais dépourvues d’une base juridique solide »[11]. Le freedom fighter touchera donc une pension de la République française.

Avec Nehru, Goubert  est le grand personnage d’un mémoire qui met bien en valeur la personnalité et le poids des hommes. Le contraste est pourtant saisissant entre un Nehru, respectueux des grands principes et soucieux des intérêts et de l’image de son pays, et un Goubert, qui, entre deux parties de cartes, place ses amis et négocie sa pension.

6. L’opiniâtreté des partisans de la France

Peu nombreux, ils ont recours aux requêtes, pétitions et mémorandums et, éventuellement aux tribunaux. On peut distinguer les militants pondichériens, issus de la classe des renonçants et les militants métropolitains de la cause impériale, qui apportent tout naturellement leur soutien aux défenseurs de la présence française en Inde.

Certains militants pondichériens, les « mous », cherchent à sauver ce qui peut l’être ; d’autres, les « durs » veulent croire à un miracle qui les arracherait des bras de Mother India.

A la première catégorie appartient un « groupement représentatif des intérêts pondichériens », qui, en mars 1956, demande l’autonomie de Pondichéry, le maintien du français comme langue officielle et la double nationalité, qui n’a aucune chance d’être accordée, les deux pays y étant opposés.

Les « durs » protestent contre le vote de Kijéour, parodie de consultation populaire, et revendiquent l’organisation d’un référendum. Leur organe, La République française, dirigée par J.E. Sarcey, dénonce, dans son numéro du 11 mars 1957, l’« occupation indienne » et la « violation des règles les plus évidentes à la fois constitutionnelles et internationales ». Au nom des « droits imprescriptibles de la masse des habitants », La République française demande que le peuple puisse s’exprimer par référendum et si nécessaire que la France saisisse l’assemblée générale des Nations unies ou la Cour internationale de justice.

 Un Comité des droits de la population française, qui se prononce pour un référendum et la représentation de l’Inde française au Parlement français, ainsi que la section locale du M.R.P., dont Gressieux assume les fonctions de président et membre unique placent tous leurs espoirs dans le général de Gaulle, à partir de 1958.

En métropole, les thèses des « durs » sont reprises par :

1. L’assemblée de l’Union française, hostile à la ratification (86 voix contre et 47 pour, le 1er mars 1957) ;

2. la commission des Territoires d’outre-mer de l’Assemblée nationale ;

3. des personnalités, comme le député de la Grande Comore, Saïd Mohammed Cheikh, et le député Raymond Dronne, qui, dans une motion, demande, en juillet 1957, de nouvelles négociations avec l’Inde sur la base de la double nationalité, de la double appartenance des Etablissements à l’Union française et à l’Union indienne et de la consultation des populations par référendum.

7. L’attitude des diplomates français

Morel-Francoz, à Pondichéry, et les ambassadeurs Ostrorog et Garnier, à Delhi, prennent très nettement parti en faveur de la ratification, invoquant la realpolitik : l’Inde administre les comptoirs et un retour en arrière est inconcevable. Dans ces conditions, la France ne doit chercher à obtenir de Delhi que le maximum de garanties et de concessions en faveur des Indiens français et des intérêts français. Il faut par ailleurs ratifier sans tarder dans l’intérêt des Pondichériens eux-mêmes : le traité leur confère des avantages qu’ils perdront si les tergiversations françaises amènent les Indiens à décider une annexion pure et simple. Enfin, il faut ratifier afin de sauvegarder et développer les positions économiques et culturelles de la France et de conserver l’amitié de cette grande nation qu’est l’Inde, leader du mouvement afro-asiatique et du mouvement des non-alignés.

Les diplomates dénoncent les manœuvres de retardement des adversaires du traité de cession, pour lesquels ils ont parfois des mots très durs : Morel-Francoz accuse le réseau pondichérien d’avoir des contacts avec les « réseaux fascisants » de la métropole.

Malgré les prises de position de ces diplomates, on sent, à travers de nombreux propos une grande nostalgie à l’idée de perdre ces minuscules comptoirs sur lesquels le drapeau français a si longtemps flotté et qui étaient, malgré leurs dimensions lilliputiennes, les symboles de la « France des cinq continents ».

8. Les Indiens ne sont en fin de compte pas français

Dans le rapport qu’il présente à l’Assemblée nationale, le 29 juin 1962, et qui conclut en faveur de la ratification, le député Boscher déclare notamment qu’il «  ne s’agit pas d’abandonner des populations françaises à un joug étranger […] Il s’agit en réalité d’entériner un état de fait réintégrant 350 000 Indiens à l’Inde ; sur ces 350 000 personnes, 7 à 8 000 au grand maximum ont des attaches sentimentales avec la France ». On admet donc que les Indiens, hormis les renonçants, ne sont pas français et que, pendant 84 ans, on a permis l’élection de députés français par des étrangers.



[1] Alain Coret, Le statut juridique actuel des Etablissements français de l’Inde, L.G.D.J., Paris, 1957, p. 592

[2] Ibid.

[3] A.E. Série Asie-Océanie, n°331, lettre du 13 août 1959 de Morel-Francoz, représentant français à Pondichéry, à l’ambassadeur Stanislas Ostrorog,

[4] A.E. Série Asie-Océanie, lettre du 13 juin 1960 de Robert Morel-Francoz, représentant français à Pondichéry, à Stanislas Ostrorog, ambassadeur de France aux Indes, au sujet de Pondichéry en 1960

[5] A.E. Série Asie-Océanie, dossier n°337, note du 20 septembre 1960 au sujet du maintien du statu quo à Pondichéry

[6] La Gazette de l’Etat de Pondichéry, Karikal, Mahé et Yanaon, n°1, Pondichéry, le 1er novembre 1954

[7] A.E. Série Asie-Océanie, dossier n°326, lettre au ministre des Affaires étrangères, Christian Pineau, du 25 mars 1956

[8] A.E. Série Asie-Océanie, dossier n°335, note de Pierre Royere, représentant français à Pondichéry, au sujet de la presse de l’Etat de Madras et du futur statut de Pondichéry

[9] Cité par Le Trait d’union, volume XVI, n°V, avril 1959

[10] A.E. Série Asie-Océanie, dossier n°320. Télégramme du 10 avril 1956 de l’ambassadeur Ostrorog

[11] A.E. Série Asie-Océanie, dossier n°337, lettre du ministre des Affaires étrangères au ministre de la France d’Outre-mer du 14 décembre 1955