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La Lettre du CIDIF avait cité, dans son n° 19, un article paru dans Le Figaro en juin 1998 qui prenait violemment à partie les chercheurs de l'Ecole française d'Extrême Orient de Pondichéry et l'on pouvait s'interroger sur le manque de réaction de cette institution. En fait, les chercheurs avaient bien fait le nécessaire en demandant au quotidien d'insérer, comme le veulent et la courtoisie et le droit, la réponse que nous reproduisons ci-dessous. Le journal n'a rien publié et ne s'est même pas manifesté par un accusé de réception de ce courrier.

CENTRE D'ETUDES DE L'INDE                                                 54, boulevard Raspail 
    ET DE L'ASIE DU SUD                                                              
75006 PARIS

Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales  
     Unité associée au CNRS n° 118      

Marc GABORIEAU                      
Directeur                                         
         à                                                                                                   Le 26 juin 1998

Monsieur Yves de CHAISEMARTIN 
Président                                         
Le Figaro                                        
37, rue du Louvre                           
75081, PARIS Cedex 02

Monsieur le Président,

Le Figaro a publié un article de François Gautier intitulé "Identité hindou et nationalisme indien" en deux livraisons le 30 mai 1998 (sous-titre : "L'enjeu du 'négationnisme' marxiste") et le premier juin (sous-titre : La tentation de l'indianisme français"). Non content de mettre en cause les grandes institutions françaises dans le cadre desquelles nous travaillons (CNRS, Ecole Française d'Extrême Orient, Institut Français de Pondichéry), l'auteur attaque personnellement quatre chercheurs en les nommant (Christophe Jaffrelot, Marc Gaborieau), ou en citant leurs écrits (Geneviève Bouchon, Claude Markovits).

Nous déplorons qu'un journal aussi sérieux que Le Figaro puisse accréditer des erreurs factuelles et des interprétations tendancieuses comme celles que contient l'article de M. Gautier, et qu'il publie des informations calomnieuses sur les personnes mises en cause et diffamatoires à l'égard des institutions où ils travaillent.

Une précédente protestation contre un article de M. Gautier paru le 2 janvier n'avait pas été publiée par votre journal (voir documents joints). Dans le cas présent, comme nous sommes personnellement mis en cause, nous disposons d'un droit de réponse au titre de la loi du 29 juillet 1881, article 13. Je vous transmets donc, au nom de mes collègues et en mon nom, la mise au point collective ci-jointe que nous vous demandons de publier.

Veuillez agréer, Monsieur le Président, mes salutations distinguées.

Marc GABORIEAU

 (mise au point pour publication dans Le Figaro au titre du droit de réponse)

Le Figaro a publié un article de François Gautier intitulé "Identité hindoue et nationalisme indien" en deux livraisons le 30 mai 1998 (sous-titre : "L'enjeu de 'négationisme marxiste') et le premier juin (sous-titre : "La tentation de l'indianisme français"). Non content de mettre en cause les grandes institutions françaises dans le cadre desquelles nous travaillons (CNRS, Ecole Française d'Extrême Orient, Institut Français de Pondichéry), l'auteur attaque personnellement les quatre chercheurs soussignés en les nommant (Christophe Jaffrelot, Marc Gaborieau), ou en citant leurs écrits (Geneviève Bouchon[1], Claude Markovits) ; M. Gautier attaque ainsi deux livres récents : Histoire de l'Inde moderne, 1480-1950, éditée par Claude Markovits (Fayard 1994), qui a fait l'objet d'un compte rendu élogieux de Pierre Chaunu dans Le Figaro le 24 juillet 1994 ; et L'Inde contemporaine de 1950 à nos jours, éditée par Christophe Jaffrelot (Fayard 1996). Il accuse les contributeurs de ces ouvrages d'orchestrer les vues d'une conspiration anti-hindoue fomentée par les "marxistes alliés aux musulmans".

Nous remarquons d'abord que les citations de ces ouvrages relevées par M. Gautier sont souvent tronquées, voire inventées. Ainsi il donne (1ère livraison, colonne 5) la "citation" suivante tirée, indique-t-il, du chapitre de Geneviève Bouchon sur les royaumes hindous, page 54 de l'Histoire de l'Inde moderne :

"L'ambition des brahmanes qui se servirent de ces princes renégats pour reconquérir le pouvoir perdu aux mains des Arabes."

Vérification faite, la page 54 est entièrement occupée par une carte ; la phrase –qui, dans son style et son vocabulaire est manifestement de la plume de M. Gautier- ne se trouve évidemment pas non plus dans le reste du chapitre concerné.

Cet article contient de nombreuses erreurs factuelles : ainsi c'est une contre vérité de dire (2ème livraison, colonne 2) que l'empereur Aurangzeb "ordonna la destruction de tous les temples de l'Inde" : il en fit raser certains pour des raisons politiques, mais laissa subsister la grande majorité d'entre eux et en finança même certains. Il est également faux de prétendre (1ère livraison, colonne 5) qu'il y avait liberté de culte seulement sous les régimes hindous, et non sous les régimes musulmans : dans l'Inde musulmanes les hindous –comme les chrétiens et les juifs dans les autres terres d'islam- avaient le droit de pratiquer leur religion ; il est faux que les souverains musulmans de l'Inde aient systématiquement massacré ou converti de force les hindous.

Nous élevons contre l'usage que fait M. Gautier de chiffres fantaisistes : "dizaines de milliers de temples" détruits par Aurangzeb ; "quatre vingt millions d'hindous tués directement ou indirectement par les musulmans" … "entre les seules années 1000 et 1525" ; le chiffre de "quatre vingt millions" de victimes hindoues relève de la pure fantaisie s'agissant d'une période pour laquelle nous n'avons pas de données démographiques fiables.

M. Gautier puise ces chiffres chez des auteurs qui appartiennent tous à la mouvance de l'extrême droite hindoue. Il a lui-même publié un ouvrage dans une collection où se retrouvent la plupart des auteurs qu'il cite, et qui est intitulée "Voice of India" ; elle se propose, dit son catalogue, de défendre la culture hindoue "contre le front uni des … forces étrangères (que sont) l'islam, le christianisme, le communisme, le néhruisme (sic)". Il n'est pas étonnant que les vues de M. Gautier diffèrent de celles de chercheurs qui ne sont pas inféodés à une idéologie, et dont la seule motivation est scientifique.

Nous élevons donc une ferme protestation contre ses vues qui ne sont pas recevables scientifiquement et contre sa mise en cause d'institutions et de personnes scientifiquement reconnues.

Geneviève BOUCHON,   
directeur de recherche au CNRS.

Christophe JAFFRELOT  
directeur de recherche au CNRS.

Claude MARKOVITS      
directeur de recherche au CNRS.

Marc GABORIEAU         
directeur de recherche au CNRS.  
et directeur d'études à l'EHESS.

 



[1]  dont l'ouvrage sur Vasco de Gama (Fayard) a fait l'objet d'un compte rendu élogieux de Pierre Chaunu dans Le Figaro L du 2 février 1998.