Blue Flower

 (Lettre du CIDIF n° 20 -décembre 1998-  page 3)

 

Chers adhérents et amis

L'année dernière a été marquée par le cinquantième anniversaire de l'indépendance de l'Inde. Tout au début de cette année, ce fut le souvenir du décès tragique du Mahatma Gandhi. Et puis, au cours des mois suivants, se sont déroulées des manifestations autour du cinquantième anniversaire de la Déclaration des droits de l'homme et du cent cinquantième anniversaire de l'abolition de l'esclavage. Est-ce une simple coïncidence ? Et quel peut être le lien direct ou indirect de toutes ces célébrations que nous ne pouvons pas passer sous ce silence ?

L'article pivot de ce numéro, avec le compte rendu de la thèse de Kamakshi Misra-Besnard qui apporte un éclairage nouveau sur certaines certitudes qui étaient erronées, est celui d'Antoine Vallab Mariadassou qui a couché sur papier l'intervention qui lui a été demandée par la Société d’histoire de l’Université de Pondichéry. Ce texte a été traduit en français et rappelle à tous les francophones des anciens comptoirs ces années cruciales pour eux à la suite desquelles le gouvernement indien a demandé aux manifestants de cesser tout activisme.

Ce qui peut apparaître comme la gesticulation de quelques illuminés est cependant lourd de sens. Peut-être n'étaient-ils pas malheureux dans ces petits comptoirs à l'allure de "sous-préfecture française" ? Mais les mouvements pour l'indépendance étaient dans le courant de l'histoire. Utilisant à contresens la parole du Christ, "Le premier sera le dernier et le dernier sera le premier", nous pouvons dire que c'est ce qui s'est passé dans les comptoirs en provoquant un mouvement d'exode vers la France qui les a accueillis pour ce qu'ils étaient : des citoyens français. Ils ont cru en une utopie qui ne s'est pas réalisée comme ils le souhaitaient mais qui avait pour fondement la désobéissance civile chère au Mahatma.

Et c'est là que se trouve le lien, le fil qui relie à l'esclavage, à son abolition et aux droits de l'homme. La barbarie est toujours au coin de la rue disait un grand écrivain français que citait George Eliot dans ses carnets de note. Et il faut toujours rester sur ses gardes en rappelant aux jeunes ce qui est arrivé.

S'impose alors à la mémoire le nom de l'américain Henry David Thoreau, petit-fils du Français Jean Thoreau, qui prônait le retour à la nature mais qui n'a jamais souhaité faire des émules. Il disait "Je ne souhaite pas que quiconque adopte ma façon de vivre en aucune manière, car avant qu'il l'ait bien apprise, j'aurais pu en trouver une autre qui me convienne davantage"[1]. Thoreau a pratiqué "la pauvreté volontaire", participé au Cénacle de Concord[2]. Si le Mahatma Gandhi, comme d'ailleurs Martin Luther King, a toujours pris soin de distinguer la résistance passive (satiagraha) de la désobéissance civile , il ne


se séparait jamais du pamphlet de Thoreau, La Désobéissance civile, qu'il avait découvert à Londres lorsqu'il était jeune étudiant et qu'il gardait avec lui durant les années noires d'Afrique du Sud. Il le distribuait à ses disciples et en relisait des passages lorsqu'il était en prison. Thoreau avec toute sa famille fut un abolitionniste fervent et prit une part active à la lutte contre l'esclavage. Il appartenait à un réseau de résistance, le "Chemin de fer souterrain" dont il était un des "chefs de gare" et aidait les Noirs à rejoindre le Canada. Est-ce que cela ne rappelle pas la Résistance qui aidait tous ceux qui fuyaient le nazisme ? Tout se tient.

Et comment ne pas évoquer ici la personnalité d'Emerson dont le nom est indissociable de celui de Thoreau ? Toujours George Eliot à qui l'on demandait quels étaient les écrivains qui l'avaient le plus marquée avait répondu : Jean-Jacques Rousseau et Ralph Waldo Emerson. Si George Eliot s'est souvent élevée contre le mépris des Anglais pour les juifs, Emerson, le philosophe de l'idéalisme doublé de pragmatisme, s'est vigoureusement élevé contre l'esclavage. " Vous prétendez que les Noirs sont une classe vile. Qui fait et garde le juif ou le noir vil, qui, si ce n'est vous, les excluent des droits dont les autres bénéficient ?" [3].

C'est à Victor Cousin que Thoreau et Emerson doivent une meilleure connaissance des philosophies orientales. Pardon de ne pas aborder tous les grands noms français ne serait-ce que celui de l'abbé Grégoire. Nos lecteurs francophones d'occasion connaissent mieux les classiques de langue anglaise et suivront ainsi mieux le fil conducteur qui relie la pratique de la désobéissance civile enseignée par Gandhi à ces quelques jeunes qui s'y sont investis entièrement sans résultat. Leurs motifs ne manquaient pas de grandeur.

Et si nous nous tournions à présent vers l'avenir ? Un bon point pour ces jeunes qui proposent une aide informatique aux jeunes lycéens du Lycée français de Pondichéry.

Notez aussi une date, pour le moment retenue par le bureau du CIDIF : le vendredi 28 ou le samedi 29 mai 1999 en fonction de la disponibilité d’une salle. Pour marquer les dix années d'existence du CIDIF, nous souhaitons organiser un mini colloque. Catherine Abraham est chargée de la réalisation de ce projet (Tél/fax : 01 42 83 37 22). Elle entrera en contact avec vous pour connaître vos souhaits et vous informera progressivement de son évolution.

Heureuses fêtes de fin d'année. Que 1999 soit un temps nouveau pour l'espérance.

 

Jacqueline Lernie-Bouchet



[1]. La désobéissance civile suivi de Plaidoyer pour John Brown. Préface de Micheline Flak. Climats.1992. P.9. Bibliothèque de l'Ecole Normale supérieure. LE US 1103

[2]. La fondation de Concord remonte à 1636.

[3]." You complain that the Negroes are a base class. Who makes & keeps the Jew or the Negro base, who but you, who exclude them from the rights which others enjoy?" Selected Writings of Ralph Waldo Emerson.  A Signet Classic from New American Library, 1965. P.XXIV.