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(Lettre du CIDIF n° 20 -décembre 1998-  page 5) 

Le mouvement nationaliste en Inde.

Le cas de Chandernagor :
le premier maillon de la décolonisation française, 1905-1952

2 tomes, 800 pages

 

par Kamakshi MISRA-BESNARD,

 

Thèse de Doctorat soutenue le 19 juin 1998 à l’Université de Nantes

 

compte rendu de Jacques WEBER   

 

Kamakshi Misra est arrivée à Nantes en octobre 1993, en tant que boursière du gouvernement français. Sélectionnée parmi des milliers de candidats indiens à un séjour de recherches en France, elle présentait certes de sérieuses garanties, mais sa connaissance du français, qui se limitait à quelques expressions courantes, pouvait susciter des craintes quant à sa capacité à rédiger une thèse. Un an plus tard, elle soutenait un volumineux mémoire de D.E.A., qui levait tous les doutes. La thèse qu’elle a soutenue, le 19 juin 1998, jour anniversaire du référendum par lequel les habitants de Chandernagor se sont prononcés pour l’intégration de Chandernagor à l’Inde, est écrite dans une langue sobre, précise et vivante.

Le fond est au niveau de la forme. La richesse du contenu résulte d’une exploitation méthodique des fonds du Centre des Archives d’Outre-Mer d’Aix-en-Provence, du Quai d’Orsay, de l’India Office Library and Records de Londres, des Archives nationales de l’Inde à New Delhi et des Archives nationales du Bengale occidental à Calcutta.

Kamakshi Misra-Besnard a adopté le plan et le découpage chronologiques qui s’imposaient. Son parti pris en faveur d’un style narratif, enrichi de nombreuses et éloquentes citations des divers protagonistes, outre qu’il donne à la thèse un ton alerte et vivant, contribue à sa très grande objectivité. Loin du militantisme qui caractérise certains travaux sur les mouvements nationaux et la décolonisation, la thèse de Madame Misra-Besnard énonce les faits, donne la parole aux acteurs, expose les termes du débat et aboutit finalement à des conclusions qui reposent sur l’examen contradictoire des archives.

 

Fondée sur des sources variées, la thèse dépasse largement le cadre de Chandernagor, l’une des plus petites colonies françaises, pour enrichir notre connaissance du mouvement nationaliste au Bengale, des relations franco-britanniques dans cette partie du monde, de la décolonisation française et des relations entre la jeune Union indienne et la IVe République naissante. Depuis la glorieuse époque de Dupleix, la ville de Chandernagor ne cesse de plonger dans l’insignifiance, alors que Calcutta, dont elle n’est plus qu’un faubourg, est gagné par le gigantisme. Aucune activité économique n’y justifie le maintien de la souveraineté française. L’administrateur et le chef de la police sont les seuls Français y résidant encore. Les conseils électifs débattent en bengali et le collège Dupleix enseigne l’anglais. Les Indiens n’ont pas à se plaindre du joug lointain de Paris : d’ailleurs, avec le droit d’élire un conseil municipal au suffrage universel, la France leur aaccordé une large autonomie. Inutile à la France, qui le conserve comme une « relique », considéré comme un « lieu de relégation » par les fonctionnaires qui y sont nommés, négligé par le chef-lieu, qui absorbe une partie de ses maigres revenus, Chandernagor devient une épine dans le pied du lion britannique lorsque la partition du Bengale, décidée par lord Curzon embrase le Bengale.

Le comptoir acquiert aussitôt une importance nouvelle que la thèse met très bien en valeur. Les swadeshistes y organisent leurs réunions de propagande, s’y procurent des armes de la manufacture de Saint-Etienne, par le biais de la poste française, y introduisent des journaux séditieux qu’ils diffusent ensuite au Bengale et y constituent des associations clandestines et redoutables. De nombreux nationalistes y trouvent refuge, dont Sarala Devi Ghosal, la nièce de Tagore, en 1907, Aurobindo Ghosh, qui ne fait qu’y transiter avant de partir à Pondichéry, et Birendra Nath Banarji, le rédacteur de Jugantar en 1911. A l’abri du drapeau français, est fabriquée la redoutable Chandernagore bomb, qui tue notamment Madame et mademoiselle Kennedy au lieu du juge Kingsford, à qui elle était destinée, blesse grièvement le vice-roi lord Hardinge, le 23 décembre 1912, et cause ses ravages jusque dans le lointain Punjab.

Dans ces conditions, les nationalistes indiens ne manifestent aucune hostilité à l’encontre de la France, dont les possessions sont au contraire une aubaine pour eux. Les seules causes de mécontentement sont, d’une part, la domination de Pondichéry et le rôle des fonctionnaires tamouls dans la ville et, d’autre part, la dualité des listes électorales qui permet à 28 électeurs européens d’être autant représentés que les milliers d’électeurs hindous. L’accession à la mairie d’un Indien, en avril 1912, au terme de conflits politiques dignes de Clochemerle, apaise les tensions.

Entre Britanniques et nationalistes, la politique française est incertaine et fluctuante : après quelques concessions aux premiers, comme l’arrêté sur les armes et l’extradition illégale d’un citoyen français, Charu Chandra Roy, l’administration française adopte « un comportement qu’on peut considérer être davantage en faveur des nationalistes que des Anglais » (p. 311), ce que l’affaire Rashbihari Bose illustre : tandis qu’il assure les Britanniques du concours de la France, le gouverneur Martineau organise la fuite de ce terroriste dont Calcutta a demandé l’extradition. Les agissements des espions que les Anglais entretiennent en permanence à Chandernagor, les violations de la souveraineté française par la police du Bengale entraînent de graves manifestations d’anglophobie dans la presse et à la Chambre où l’on dénonce « l’impérialisme britannique ».

Le mouvement apparaît comme exclusivement hindou d’un bout à l’autre de la période étudiée. L’agitation anti-britannique est incontestablement le fait des classes moyennes instruites : professeurs et élèves du collège Dupleix animent les manifestations avec une constance remarquable de 1907 à 1949. La thèse ne permet pas d’évaluer leur écho dans la population. Certains indices permettent toutefois de douter que la population apporte effectivement son soutien au mouvement radical anti-britannique : l’extradition pourtant scandaleuse de Charu Chandra Roy ne provoque par exemple aucune émotion particulière ; en septembre 1930, l’arrestation en territoire français des nationalistes du groupe de Chittagong provoque une manifestation que l’auteur qualifie de « gigantesque », mais à laquelle ne participent que 1 500 personnes, alors que la ville compte 45 000 habitants.

A partir de 1946, alors que le départ des Britanniques est imminent, le nationalisme chandernagorien se teinte d’une coloration antifrançaise, qui se confirme lorsqu’il apparaît que la France entend s’accrocher à ses enclaves. Il n’est pas certain que la population partage ce sentiment : peut-on, comme Kamakshi Misra-Besnard, voir dans la faible participation aux scrutins de 1946 « une manière pour les électeurs chandernagoriens de montrer à l’administration française leur désir de merger avec l’Inde », alors qu’il n’y a pas eu appel au boycottage et que les nationalistes ont présenté des candidats ? Cette faible participation n’est-elle pas au contraire, sinon le signe du désaveu de politiciens ambitieux, du moins la preuve de l’indifférence de la population ? A la veille du référendum, les observateurs neutres désignés par le vice-président de la Cour internationale de justice, sont frappés par l’atmosphère « presque indifférente » qui règne dans la ville (p. 544).

Bengalie par le sang, la langue et la culture, la population de Chandernagor est consciente des particularismes qu’elle tire de près de trois siècles de présence française : on ne peut exclure l’attrait que pouvaient exercer sur certains de ses éléments le statut de condominium avec co-souveraineté franco-indienne, la perspective de la double nationalité et du double drapeau ou encore l’état de ville libre, liée à la fois à l’Union indienne et à l’Union française.

Le référendum d’autodétermination du 19 juin 1949, le premier du genre, le seul dans l’Inde française, puisqu’une consultation des élus remplacera celle des populations dans les Etablissements du Sud, méritait d’être étudié en détail. La victoire écrasante des partisans du merger, 98,2 % des voix, comble le Congrès Karmaparishad, sans décevoir la France qui n’a rien fait pour atténuer une défaite prévisible : la France d’outre-mer et le Quai d’Orsay ne cherchaient rien d’autre qu’une porte de sortie et un sursis pour les comptoirs du Sud.

Les interprétations de l’auteur au sujet de cette consultation, bien que formulées avec beaucoup de discrétion, peuvent prêter à débat  : le très faible nombre des électeurs inscrits est, selon Kamakshi Misra-Besnard, révélateur de l’indifférence des Chandernagoriens. Il est peut-être aussi le signe de l’hostilité d’une partie de la population aux mutations en cours. En raison de la faiblesse de la France, dont l’autorité repose sur le seul administrateur Tailleur, et de la double pression, du Congrès Karmaparishad à l’intérieur du comptoir, du Congrès du Bengale sur ses marges, les défenseurs du particularisme chandernagorien n’avaient d’autre parti que l’abstention. Certaines formations étaient d’ailleurs favorables à une abstention, qui était l’ultime espoir de Paul Coste-Floret. Il faudra toute l’autorité du Foreign Secretary du All India Congress Committee, N.V. Rajkumar, pour faire entendre raison à ces autonomistes et faire taire les rivalités de personnes.

Le scrutin se déroule certes dans le calme le 19 juin 1949, mais cela ne signifie pas qu’il soit régulier pour autant. Les cartes électorales, distribuées par la municipalité congressiste, sont remises à 6 520 électeurs seulement. On peut évidemment se demander qui sont les 5 674 électeurs oubliés et pourquoi ils l’ont été.

Le nombre des abstentionnistes s’élève à 4 586. On peut penser avec l’auteur « que ce sont des gens qui n’ont pas reçu leurs cartes électorales à domicile et se sont abstenus de voter » et que « parmi ces 4 586 abstentionnistes se trouverait la majeure partie des Chandernagoriens voulant rester au sein de l’Union française » (p. 565).

Alors que la municipalité n’a pas pris la peine de remettre toutes les cartes, elle assurera par des navettes le transport vers les bureaux de vote d’une partie de ses électeurs. Enfin le scrutin n’est pas secret. On ne peut partager le jugement de Kamakshi Misra qui estime « que cette situation est davantage le fait de l’inexpérience et de l’ignorance que le résultat d’une volonté délibérée et organisée de truquer le vote ». La violation du secret est le meilleur moyen d’obtenir de l’électeur le vote que l’on attend de lui.

 

La dernière partie consacrée au litige franco-indien constitue, on l’a compris, l’apothéose de cette belle thèse. Les enseignements en sont fort riches :

1. Elle met en valeur la politique de défense de l’Union française. Alors que la grandeur de la France, sortie affaiblie de la Seconde Guerre mondiale, ne dépend plus que de ses possessions d’outre-mer, la cession de Chandernagor constituerait un précédent qui aurait des effets en chaîne outre-mer et amorcerait le déclin. C’est pour des raisons stratégiques que la France est décidée à conserver ses possessions lointaines. C’est pour des raisons politiques qu’elle entend maintenir sa souveraineté sur Chandernagor. « Les Etablissements français de l’Inde, partie intégrante de la République française, ne sauraient à aucun moment faire sécession. Pareille question ne peut et ne doit pas se poser », déclare Marius Moutet le 28 octobre 1946. Décidé à sauvegarder la souveraineté française sur Chandernagor « coûte que coûte », Ramadier s’oppose à la double appartenance à l’Union française et à l’Union indienne car « une mesure aussi extrême constituerait un précédent » (p. 449). Lorsque, sous la pression indienne, il se rallie finalement à l’idée du condominium, il exige que « la souveraineté de la France sur les cinq comptoirs ne [soit] pas mise en cause afin de ne pas créer un précédent fatal pour l’Union française » (p. 470).

2. Le conflit franco-indien se double d’un conflit franco-français : hommes de terrain, soumis à la pression des nationalistes, les administrateurs de Chandernagor, le gouvernement de Pondichéry, le consul à Calcutta et l’ambassadeur à Delhi préconisent de lâcher du lest et d’abandonner Chandernagor, pour avoir éventuellement quelques chances de conserver les comptoirs du Sud et surtout pour garder l’amitié de l’Inde. « L’Inde nationale ne tolèrera jamais la situation d’une parcelle de son territoire à une nation étrangère, affirme le gouverneur Baron en 1947. Il faut faire une grande politique française dans l’Inde plutôt qu’une petite politique de l’Inde française » (p. 413-414). Accaparé par les problèmes intérieurs et préoccupé par l’agitation dans d’autres parties de l’Union française, le gouvernement français n’est pas capable de régler le cas de ses minuscules comptoirs dans la perspective d’une grande politique asiatique.

3. Les nationalistes sont eux-mêmes divisés : les radicaux du National Democratic Front, conduits par le maire Kamal Ghosh, ne cessent de harceler l’administrateur à partir de l’accession à l’indépendance de l’Union indienne, réclamant le merger immédiat. Les modérés des Partis unis, hostiles à toute violence, ne sont pas insensibles à certaines propositions de la France et approuvent même le statut de ville libre accordé à Chandernagor par le décret du 7 novembre 1947. De façon très significative, ils acceptent de conserver des liens avec le commissaire de la République, représentant la France, mais pas avec l’assemblée représentative dominée par les notables tamouls de Pondichéry et Karikal, honnis à Chandernagor. Progressivement cependant, les modérés sont amenés à durcir le ton pour que leur patriotisme ne soit pas suspecté.

4. L’attitude des dirigeants indiens est remarquable, à la fois conciliante et ferme. Gandhi, Nehru, Patel, Bajpai interviennent tour à tour pour empêcher des incidents à Chandernagor. Ils rappellent alors que la France est une nation amie, attachée à la défense de la liberté et du droit. Pourtant, lorsque Paris recourt à des manœuvres dilatoires, ils savent parfaitement utiliser la tension qui règne à Chandernagor pour parvenir à leurs fins. La principale victoire du gouvernement indien est d’avoir su dissocier le cas de Chandernagor, où le résultat du référendum ne faisait pas de doute, de celui des comptoirs du Sud, où l’issue d’une consultation était beaucoup plus incertaine.

 

La troisième partie, intitulée « Chandernagor à l’écoute du Mahatma, 1919-1946 » est un peu moins dense que les autres. L’entre-deux-guerres n’est certes pas aussi fertile en événements à Chandernagor que la période swadeshiste ni que l’après Seconde Guerre mondiale. A partir de 1920, le mouvement nationaliste connaît dans le petit Etablissement français sa période de recueillement : convaincu par son mentor, Aurobindo, que l’Inde n’est pas prête pour l’indépendance et qu’elle ne sera pas libérée par la violence, mais par la force morale, Motilal Roy s’oriente vers la spiritualité et fonde le Prabartak Samgha, qui rayonne bientôt sur tout le Bengale et accueille à deux reprises Gandhi dont il « devient un efficace propagateur des paroles de paix » (p. 604) . On aurait aimé en savoir plus sur cette association spirituelle et sur ses relations avec Gandhi.

Une étude de la vie politique locale, à travers la presse des Etablissements français dans l’Inde et les procès verbaux des séances du conseil privé, du conseil municipal et du conseil général, eût également permis de dégager les sentiments des élus bengalis sur la lutte que conduit le Mahatma et leur position à l’égard de la domination britannique et française et de l’hégémonisme pondichérien, qui est peut-être la principale cause du séparatisme chandernagorien. Dans l’ensemble, la vie politique est insuffisamment analysée : on ignore le poids des nationalistes au conseil municipal et au conseil local. Y rencontrent-ils une opposition ? La France y a-t-elle des partisans ? Qui représente Chandernagor au conseil général de Pondichéry ? Quelle ligne politique les élus chandernagoriens y suivent-ils ? Quelle est l’attitude des assemblées chandernagoriennes à l’égard des mouvements de non-coopération et de désobéissance civile que lance le Mahatma ? Réagissent-elles, et comment, aux Governement of India Acts de 1919 et 1935 ? Quel est l’impact du Front populaire à Chandernagor ? L’Etablissement est-il troublé par des grèves aussi violentes que celles de Pondichéry ? Dans quelles conditions l’unité de liste est-elle décrétée ? Quelles sont les réactions à cette mesure longtemps revendiquée par les nationalistes ? La dispersion de la documentation et le manque de temps n’ont pas permis à la candidate de répondre à ces questions : les fonds rapatriés de Chandernagor, détériorés par le climat, sont difficilement consultables et les procès-verbaux des délibérations des conseils électifs présentent d’importantes lacunes.

La vie politique des années 1946-1949 est mieux étudiée, parce que la documentation est plus abondante et accessible. Pourtant, certains partis, comme le Hindu Mahasabha, le National Unity (p. 419), le Forward Bloc, la Students Federation sont cités sans autre précision. Sont-ils « mergeristes », autonomistes ou pro-français ? Le Chandernagore Panchayat et le Mukti Fauz sont probablement pro-français : les revendications de ce dernier (p. 545) sont conformes aux intérêts de l’administration coloniale, qui a peut-être tenté de susciter une opposition au Congrès Karmaparishad.

En conclusion, Kamakshi Misra-Besnard a réalisé sur un sujet neuf et difficile, un travail remarquable : richesse de l’information résultant d’importants dépouillements d’archives, intérêt des problématiques et de la réflexion sur le nationalisme et les relations franco-britanniques, sur la décolonisation et les relations entre la France et la jeune Union indienne, et qualité de l’écriture caractérisent ce beau livre, qui trouvera certainement un éditeur.