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 Lettre du CIDIF  n° 20 version imprimée pages 13 à 33

 

Histoire du combat pour la liberté

du STUDENTS CONGRESS de l’Inde française

par Antoine Vallabh Mariadassou

Premier président du Congrès des étudiants (1946-1947)

 [Traduction de l'anglais par Maryse Castano] 


 C'est véritablement un plaisir pour moi de participer à ce congrès d'histoire, réuni aujourd'hui 28 février 1998, par la Société historique de l'université de Pondichéry, pour commémorer le cinquantième anniversaire de l'Indépendance de l'Inde. Nous, citoyens de l'ancienne Inde française, pouvons être fiers d'avoir e entamé, il y a cinquante ans, notre combat aussi contre l'autorité française pour rejoindre l'Union indienne souveraine. Le sujet de mon exposé est l'histoire de ce combat du Students Congress de l'Inde française.

En ce qui concerne ce combat, je me sens le droit, en qualité de fondateur, avec d’autres, du mouvement pour la liberté, de vous donner un compte rendu exact des événements de Pondichéry. Tout ce que je vais dire est fondé sur des souvenirs fiables de trois présidents, encore en vie, du Students Congress de l’Inde française : moi-même en 1946-1947, mon frère Paul Radjanedassou en 1947-1948, et Shatrugh Paramel en 1948-1949. “Nous avons vécu l’histoire“, c’est-à-dire en anglais : “we were a part of history“. Il se pourrait que peu de documents soient encore disponibles ici à Pondichéry ou dans les archives françaises, si toutefois ils n’ont pas été déjà détruits, comme à l’accoutumée ou, prétendument, “mal classés“. Cet exposé a aussi reçu l’approbation des deux autres présidents du Students Congress mentionnés ci-dessus. Avant de présenter le sujet en détail, je voudrais vous donner un aperçu de la situation politique avant la création de ce mouvement.

 

Un mouvement nommé “Combat“, du même nom que l’un des mouvements de la Résistance française dans la France occupée, a été fondé en 1944 par trois professeurs du “Collège colonial“, à savoir : le Pr Lambert Saravane, le Pr Emmanuel Adiceam et le Pr Arsène Prigent, ce dernier ressortissant français, membre actif du puissant syndicat à tendance communiste, la Confédération générale du travail (C.G.T.). Ils avaient le soutien moral et financier de M. Subbiah qui avait été depuis 1935 responsable des travailleurs et fort populaire, sans attache politique et qui, plus tard, en 1942, était devenu le dirigeant du Parti communiste de Pondichéry. 

 Parallèlement à “Combat“, un mouvement étudiant fut lancé, nommé “Saraswathi Sangam“. On ne connaissait d’objectifs précis ni à l’un ni à l’autre de ces deux organisations. Des étudiants rejoignirent le Sangam en supposant que les trois professeurs veilleraient à leurs intérêts. Aucune activité précise ne fut organisée à part quelques grèves menées par les étudiants pour protester contre les méthodes despotiques du chef d’établissement du Collège colonial. Les deux organisations furent dissoutes aussi rapidement qu’elles s’étaient constituées. Le seul résultat enregistré fut l’adhésion du professeur Saravane au mouvement communiste et, plus tard, il fut élu député à l’Assemblée nationale après la guerre, en 1945, alors que le Parti communiste français, dirigé par Maurice Thorez et Jacques Duclos, participait au premier gouvernement de l’après-guerre.

 

 I.- Fondation du Students Congress - 1946-47.

 

Une fois le Saraswathi Sangam dissous, quelques-uns d’entre-nous, lycéens, inspirés par les sentiments nationalistes dominant partout en Inde, fondèrent le 10 août 1946 le Students Congress de l’Inde française affilié au Students Congress de l’Inde entière au cours d’une réunion au premier étage du “Ansari Café“, rue Dupleix (maintenant “Café de l’Inde ”, rue Nehru) où plus de 100 lycéens contribuèrent à mon élection en qualité de premier Président et à celle de Dorai Munissamy en qualité de secrétaire général. Notre devise était : “ Français, quittez l’Inde !“ qui faisait écho au slogan “British, Quit India !“ du Congrès national indien.

Le Congrès national de l’Inde française fut créé peu avant la création du Students Congress,. R.L. Purushothaman Reddiar de Bahour en était le président, Ansari Dorai le secrétaire général, S.R. Subramanian et Viduvan Sivaprakasam, les secrétaires adjoints ; il y avait d’autres membres comme le professeur Ambady Narayan, Sethuraman Chettiar, André Selvanadin, etc… Cependant, l’organisation mère ne joua qu’un rôle secondaire. La raison de cet étrange manque d’enthousiasme était que des dirigeants comme Purushothaman Reddiar et S.R. Subramanian avaient été auparavant des proches de V.S. Subbiah avant que ce dernier ne fût mêlé à des intrigues politiques locales. Dès lors, toutes les luttes en vue de la libération furent dirigées par le Students Congress et les responsables du Congrès national n’agissaient qu’en qualité de simples conseillers et partisans actifs.

Le Students Congress fut très actif dès sa fondation. De nombreux défilés qui n’en finissaient pas où les manifestants brandissaient des slogans en faveur de l’Inde, tels que : “A bas le colionalisme français !“, “Inquilab Zindabad !“, “Jai Hind !“ et “Français, quittez l’Inde !“ et d’immenses rassemblements populaires en faveur d’une fusion avec l’Inde, la mère patrie, se tinrent afin d’inculquer le sentiment de fierté nationale à la population. Nous eûmes certes la chance d’avoir d’éloquents orateurs en tamoul comme Shatrugh Paramel et Dorai Munissamy. Peu à peu, mais sans arrêt, on commençait à hisser le drapeau du Congrès au sommet de presque toutes les maisons, à tous les coins de la ville et de ses enclaves.

Notre objectif principal était de convaincre le gouverneur français de faire une déclaration au grand jour pour dire que la France avait la même intention que les Britanniques : quitter l’Inde, en accordant, dans un premier temps, l’autonomie à l’Inde française. Au cours d’une réunion avec le Gouverneur François Baron, au début de l’année 1947, ce dernier affirma que je n’étais pas habilité, en ma qualité de représentant du Students Congress, à tenir des propos d’ordre politique. Au lieu de m’écouter, il me présenta son “secrétaire à la propagande“, qui était son neveu, Bernard Ingeger, jeune homme d’une vingtaine d’années qui devint plus tard un adepte de l’Ashram sous le nom de Satprem ; Ses mots clés étaient : “Œuvrons avec compréhension et bonne volonté et coopérons à l’Union française“. Pour rendre son projet séduisant, il alla jusqu’à donner des bourses gouvernementales aux leaders étudiants pour leurs études supérieures en France après le baccalauréat. L’Union française était un concept nouveau de la démocratie dans le colonialisme français d’après-guerre parce que la France était confrontée à des revendications de droit à l’indépendance de la part des peuples de ses colonies. Or notre réponse fut catégorique : “Nous n’aurons de cesse de mener le combat jusqu’à ce que le gouvernement de la France quitte définitivement l’Inde et que nous savourions la fierté d’être citoyens de l’Inde, tout comme nos amis et nos parents.

Peut-être n’est-il pas déplacé de rappeler que, tout comme il existait une “démocratie pleine“ en France, une “mini-démocratie“ existait en Inde française sous la forme de municipalités et d’une assemblée avec un conseil des ministres calqué sur le modèle français. Malheureusement, les membres élus, sans aucune attache idéologique ou politique, étaient tous des particuliers plus ou moins soutenus par les agents de la puissance publique française. Ces prétendus politiciens n’avaient que des “goondas“[1] et des mécréants comme supporters. Plus ces éléments anti-sociaux étaient brutaux et primaires, plus le politicien était populaire et puissant, épaulé par ces “goondas“ qu’il avait à ses ordres. Toutes les urnes étaient pleines de bulletins sans qu’il y ait eu véritablement d’électeurs, mais sur les bulletins figuraient les noms des candidats choisis au préalable par ces soi-disant politiciens dénués de scrupules. Criminalité et corruption ne sont pas des nouveautés pour les Pondichériens. C’est uniquement grâce à de telles méthodes ignobles que le colonialisme français se maintenait depuis si longtemps dans ces minuscules territoires.



[1] Les goondas sont des hommes de main.

 V.S. Subbiah

Le 1er mai 1947, le Parti communiste de Pondichéry organisa un immense défilé à 10H00, suivi d’une manifestation à 17H00 qui emprunta la rue Dupleix (maintenant rue Nehru). C’est pendant cette manifestation que le restaurant Ansari Dorai fut pillé par des vandales qui n’avaient qu’un slogan à la bouche et criaient : “longue vie à notre chef V.S. Subbiah“ tandis qu’une réunion du Students Congress se tenait au premier étage du café. Aucune mesure ne fut prise par l’administration française pour éviter ces débordements. Malgré la présence d’un nombre important d’agents de police armés, on ne put empêcher l’attaque.

Ansari Dorai était un homme dévoué au Congrès, un vrai patriote ; il porta des vêtements kaki jusqu’à son dernier jour et fut le seul dirigeant en vue de ce mouvement à refuser le “Tamra Patra“ et la pension que lui avait allouée le gouvernement indien parce qu’il ne voulait pas la recevoir de quelqu’un qu’il tenait pour un homme politique corrompu, donc inférieur à lui.

Voilà comment Pondichéry était dirigée en réalité sous le gouvernement français soi-disant démocratique et par le remarquable régime de canailles de Subbiah. Las et mécontents de se voir sans arrêt extorquer de l’argent par des vauriens au nom d’une collecte de fonds pour le mouvement des Travailleurs, les commerçants, dont la plupart étaient d’honnêtes gens, commencèrent à se sentir solidaires du Congrès et devinrent souvent des membres actifs. Ainsi le Congrès gagna-t-il en force et en vigueur. L’unique moyen pour recouvrer le prestige perdu et réagir à son recul était, pour le Parti communiste, de recourir au vandalisme. Ce vandalisme atteignit un tel degré que des trublions communistes arrachèrent et déchirèrent des drapeaux hissés sur les maisons et les portèrent en cache-sexe. Toutefois, ils n’osaient pas s’approcher de la maison des Ansari Dorai ni de celle des frères Paul Radjanedassou et Antoine Mariadassou car ils savaient fort bien que nous étions prêts à leur faire face comme il convenait, ainsi que le déclara un jour Sardar Vallabhai Patel à propos du vandalisme de Razakar à l’encontre des volontaires du Congrès à Hyderabad : “Goondas contre goondas“. Ce vandalisme ternit la réputation du mouvement des travailleurs. Rares sont ceux qui ont rapporté ces faits accablants. Les gens ont la mémoire bien courte. Il est rare que la vérité ressorte de l’histoire. Souvent elle a tendance à vouer un véritable culte au pseudo héroïsme, à donner une idée fausse de la condition du peuple, voire à la méconnaître.

Ce qui nous étonne et nous confond le plus, c’est qu’un chef populaire comme l’était Subbiah, jouissant d’un grand équilibre, ait eu recours à des méthodes si viles. La soif du pouvoir semblait l’avoir entraîné dans le tourbillon de la politique répugnante pratiquée sur place et de toutes ses implications. Subbiah devint ainsi un simple opportuniste sans idéologie et sans principes. De ce fait, sa popularité commença à décliner jour après jour.

Pendant la Seconde Guerre mondiale (1939-1945), le Parti communiste indien (P.C.I.) était sous l’autorité directe du KOMINTERN pour toutes les décisions politiques. C’est ainsi que le P.C.I. refusa de soutenir le mouvement populaire “Quit India“ en 1942, pour la simple raison “idéologique“ qu’il ne fallait pas compromettre l’intérêt soviétique à vaincre dans une guerre dont on ne pouvait prévoir l’échéance.

Avec l’Indépendance de l’Inde qui approchait et le départ des communistes du gouvernement français pour opposition à la guerre du Vietnam[1], c’est dans le respect de la ligne politique du Parti communiste indien, publiée par l’organe officiel “New Age“, que les communistes de Pondichéry adoptèrent, à partir de juin 1947, leur devise définitive de “libération  des territoires de la domination étrangère“ telle qu’elle était revendiquée depuis longtemps par le Congrès indien et le Students Congress de Pondichéry. Aussi, Subbiah, qui voulait à tout prix le pouvoir, dut, dans un premier temps, renoncer à recourir aux goondas et à leurs actions criminelles telles qu’elles avaient été pratiquées jusqu’alors pour effrayer les gens. Les lycéens de la Fédération, de tendance communiste, commencèrent à coopérer avec les lycéens du Congrès. Leurs dirigeants étaient entre autres Arumugham, Shankaran et Sébastien.

 

Edouard Goubert

Déçue par le revirement de Subbiah et ne pouvant plus compter sur lui et son mouvement du Labour, l’administration française créa une troisième force avec le soutien de quelques personnes de Pondichéry souvent liées à l’Ashram : Counouma, fonctionnaire, le Dr S. André, Carnendra Mudaliar, propriétaire terrien, Joseph Latour, avocat, et le Pr. Lambert Saravane. Ce dernier, pour avoir abandonné Subbiah et rejoint le nouveau clan pro-français, fut même attaqué à coup de chaussures et de sandales par un groupe du Labour au cours d’une manifestation d’étudiants. Ce clan ne réussit pas à s’imposer auprès du gouverneur Baron et se scinda. Ainsi naquit le Parti socialiste de l’Inde française dirigé par Edouard Goubert. Avec l’aide de l’administration française, Edouard Goubert, greffier, devint le chef incontesté du Parti socialiste de l’Inde française. Ses fidèles partisans étaient composés de voyous, de vauriens, d’anciens forçats et de quelques opportunistes. Son bras droit était un certain Muthupillai, négociant qui devint plus tard maire de Pondichéry. Goubert, qui partageait avec ses amis musulmans aisés un goût prononcé pour combats de coqs (“kozhi“), aux enjeux importants, était surnommé par plaisanterie “Kozhi Goubert“..



[1] En fait les communistes français n'ont pas quitté le gouvernement, mais en ont été exclus par le président du Conseil Paul Ramadier qui procéda à un remaniement ministériel le 9 mai 1947. Les dissensions entre le gouvernement et le parti communiste ne portaient pas alors sur l'Indochine, mais sur un problème de hausse des salaires (Note de la Lettre du CIDIF).

 

II.- Students Congress - 1947-1948.

 

En août 1947, Paul Radjanedassou fut élu président du Students Congress avec, de nouveau, Dorai Munissamy comme secrétaire général. En novembre 1947, le Congrès de la jeunesse était formé avec Dorai Munissamy pour président, dans le seul but d’assurer la séparation de l’Inde française de la France et son intégration dans l’Inde, alors que le Congrès national  de l’Inde française et le Students Congress avaient pour but la libération de la souveraineté française. Le Youth Congress fut interdit sur le champ par le gouverneur Baron en raison de son objectif, considéré comme une trahison, de tendre à vouloir détacher une partie intégrante du territoire national pour le rattacher à un pays étranger.

Peu après, une revue mensuelle en français qui s'appelait "Jeunesse" fut lancée en novembre 1947 par le Students Congress (le siège était rue Candappa, à la résidence de Paul Radjanedassou et Antoine Mariadassou ) pour dénoncer la politique de puissance du gouvernement français. Beaucoup de membres de l'élite, tels que des hauts fonctionnaires, des professeurs, des avocats et des docteurs contribuèrent par leurs articles, de façon anonyme, à la réussite de la revue. Cette dernière fut souvent l'objet d'avertissements et probablement de fouilles au siège dont nous avions vent grâce à des amis qui travaillaient dans la police, comme l'inspecteur patriote Dadala. La revue survécut seulement dix neuf mois, jusqu'en 1949, après quoi elle fut interdite parce que la police ne put, au fil de ses enquêtes, trouver les véritables auteurs des articles anonymes virulents contre l'administration coloniale française.

Sous la direction de Purushothaman Reddiar, S.R. Subramanian et Radjenadassou Munissamy, une convention de trois jours fut organisée en janvier 1948. Des lycéens et plus de 200 délégués du Congrès venus de tous les territoires français de l'Inde y participèrent. Après plusieurs débats de groupes, il fut décidé à l'unanimité que les Français devraient "quitter l'Inde" comme les Britanniques. L'idée d'un referendum pour décider si nous devions rester avec la France ou rejoindre l'Inde ou encore opter pour un statut particulier fut refusée dans une résolution qui fit l'unanimité. Le referendum était une insulte à la dignité du citoyen qui avait une identité authentiquement indienne ; cette proposition du gouvernement français était dépourvue de sens.

Beaucoup de dirigeants en vue comme Sivagnana Gramany de Tamizh Arazu Kazhagan, Kamraj, Nadar, Ravindra Varma (Président du Students Congress de toute l'Inde), Subbu et Rangarajan (leader du Students Congress du Tamil Nadu) prirent la parole au cours de la séance plénière ainsi que des responsables locaux. C'était la première fois dans l'histoire de l'Inde française qu'une convention de cette ampleur se réunissait. Après ce succès, le nombre des membres du Congrès augmenta.

 

 

L'indépendance de l'Inde

Le 15 août 1947, l'Inde fut libérée du joug étranger alors que l'Inde française et l'Inde portugaise demeuraient sous domination étrangère. Néanmoins, comme le reste de l'Inde, nous aussi à Pondichéry célébrâmes le jour de l'indépendance de l'Inde. L'administration française, ce jour-là, n'imposa aucune mesure restrictive. Le Students Congress suggéra qu'un immense défilé d'élèves et de citoyens parcoure les artères principales de Pondichéry le 14 août au soir. Grâce à des porte-voix et à des micros, les gens, dans la ville et dans les villages furent informés assez tôt de la tenue de ce défilé le soir du 14 août et que le drapeau national serait hissé le 15 au matin à "Nehru Vanam". Quelques membres du Students Congress et du National Congress se rendirent à l'ashram de Sri Aurobindo pour demander à leurs responsables d'envoyer un groupe de leurs jeunes membres participer au défilé.

Les autorités de l'ashram nous reçurent avec égards, mais, après avoir entendu notre requête, refusèrent avec tact de voir un groupe de leurs membres participer au défilé annoncé sous prétexte que leurs jeunes ne pourraient y participer que sous la bannière du lotus de l'ashram. Un tel refus nous fit offense. Le drapeau national évoquait le sentiment national exprimé par le "VANDE MATARAM" de Bankim Chandra Chatterjee. Des millions de martyrs avaient embrassé le drapeau avant d'affronter la mort sans repentir. Même Aurobindo Gosh, lorsqu'il était révolutionnaire à Calcutta, avait combattu pour l'indépendance de l'Inde sous ce drapeau. Sri Aurobindo est indien. Son ashram est en Inde. Le refus de l'ashram de partager la liesse du peuple à l'occasion de l'indépendance de l'Inde est vraiment une honte. Le drapeau national est bien supérieur à la bannière du Lotus, qui, elle, n'apparaît pas dans l'histoire du pays. Bien que nous ne puissions comprendre la véritable raison du refus de l'ashram de participer au défilé annoncé, nous ne pouvons que supposer qu'ils ne voulaient pas froisser l'administration française. Placé sous la protection de cette dernière, l'ashram ne cessait de prospérer. En fait, il était devenu un "Etat dans l'Etat". Néanmoins, l'immense défilé du 14 août se déroula dans d'excellentes conditions. Des lycéens, des jeunes (filles et garçons), des moins jeunes, tous défilèrent dans les rues principales en criant "Vande Mataram. Jai Hind". Tous se plièrent à une discipline de fer. C'est le président fondateur du Students Congress, Antoine Mariadassou, qui, monté sur un cheval blanc, menait le défilé ; il était suivi par Shatrugh Paramel qui portait le drapeau tricolore du Congrès avec la "Charka". En outre, des draps rouges du Parti communiste, un drapeau porté par d'anciens militaires du Réveil social se mêlaient au drapeau national. Les participants défilaient en trois files, éclairés par des lampes à gaz et, selon des témoins oculaires, ce fut un défilé imposant, superbe. Sur le coup de minuit, lorsque notre Premier ministre Jawaharlal Nehru hissa le drapeau national de l'Inde au sommet du Fort Rouge à Delhi et prononça son célèbre discours de grande tenue "Tryst with destiny" (Rendez-vous avec le destin), les cloches de Pondichéry se mirent à sonner, les tambours à résonner et les conques à exprimer l'allégresse dans presque tous les lieux saints, annonçant l'ouverture d'un nouveau chapitre glorieux de l'Inde libre.

Tôt le matin, le 15 août 1947, lorsque l'hymne national de l'Inde "Jana Gana Mana" fut chanté par une foule de lycéens, c'est le président du Congrès national de Pondichéry, M. Purushothaman Reddiar, qui hissa notre drapeau national. Cet événement marqua un tournant dans l'histoire de Pondichéry et d'autres personnes se joignirent au mouvement de la liberté. Des drapeaux nationaux et des drapeaux du Congrès flottaient partout à Pondichéry et aux alentours. Beaucoup de manifestations de ce genre eurent lieu partout. Au Cercle sportif de Pondichéry ce fut M. Emmanuel Tetta qui eut l'honneur de déployer le drapeau national à Odiensalai Maidan au milieu d'une immense foule de supporters sportifs qui chantaient "Jana Gana Mana". A Jayaprakash Nillayam au coin de la rue de Bussy (maintenant Lal Bahadur Shastri) et de la rue Bharathi, l'avocat Victor Mariadassou hissa le drapeau national entouré d'une foule importante de jeunes partisans socialistes de Jayaprakash Narayanan. A Subaraya Pillai Sathiram, plus de deux cents pauvres reçurent une nourriture abondante. Un rassemblement immense eut lieu à Nehru Vanam. Ensuite, une réunion pour réciter la prière de Gandhi se tint au quartier général du Congrès local.

Au début de l'année 1948, le gouverneur Baron osa dire un mensonge à Ganghiji en lui déclarant qu'il était le dernier gouverneur de l'Inde française, portant à croire que l'Inde française serait bientôt libre et rejoindrait le reste de l'Inde. Puis, quelques semaines plus tard, Baron prit le titre de "Haut Commissaire"… il dirigeait désormais le Conseil du gouvernement composé de six ministres, trois nommés par la loi, trois élus par l'assemblée représentative. Il va sans dire que, les élections étant une plaisanterie dans l'Inde française, tous les membres seraient pour la France.

 

Paramel battu

En mai 1948, les membres du Conseil, qui tous représentaient le Parti socialiste français de Goubert, prêtèrent serment. Le Students Congress appela à une grève générale pour protester contre cette cérémonie de prestation de serment. Tous les lycéens étaient rassemblés devant le Collège colonial, rebaptisé depuis Collège français, pour se rendre à l'Hôtel de Ville à dix heures. Paramel, nouveau président du Students Congress et qui préparait son baccalauréat au Collège, fut attaqué avec brutalité à l'intérieur de l'établissement, devant les enseignants. Les voyous coururent se réfugier chez Goubert, dont la maison était proche. M. Simien, Principal du Collège, bouleversé par cet incident barbare, déposa plusieurs plaintes à la police, mais en vain. La police, armée, dressa une barricade dans la rue qui conduisait à la mairie. Elle voulait disperser les élèves et était prête à tirer, si besoin était. Tous les élèves s'assirent sur la chaussée, prêts à affronter le danger. Avec l'arrivée de la fédération des étudiants communistes et du Parti communiste, qui portaient des drapeaux rouges, le lieutenant Bouhard fut obligé de se retirer et de céder la place aux deux défilés qui finirent par se réunir à Nehru Vanam dans un élan de solidarité partagée.

On avait en général l'impression que le Parti du Congrès et le Parti communiste faisaient bloc pour s'opposer au Parti socialiste français, dirigé par Goubert. Cela aurait pu se vérifier en partie, car Goubert et son parti, en acceptant les réformes de Baron, optaient pour la domination française dans l'Inde française au sein de l'Union, alors que le Congrès et les partis communistes étaient pour le rassemblement de ces territoires au sein de l'Union indienne.

Par ailleurs, les réformes de Baron plaidaient en faveur d'un référendum qui permettrait aux territoires français de décider d'être rattachés soit à l'Union française, soit à l'Union indienne. Le règlement du référendum devait être promulgué par les conseillers municipaux dont l'élection arrivait à échéance. Cette proposition semblait avoir reçu l'accord du gouvernement de l'Inde qui n'avait peut-être pas pris conscience du fait que, dans l'Inde française, les élections n'étaient qu'une simple plaisanterie depuis fort longtemps. C'est pourquoi l'action concertée des deux partis politiques importants, bien qu'opposés, non seulement fut bien accueillie, mais représentait aussi, en majorité, le mouvement de la population de Pondichéry. Or notre engagement pour la non-violence, en qualité d'adeptes de Gandhi, nous interdisait toute action commune avec les communistes qui, d'après notre expérience, étaient connus pour leurs tentatives de provocation de la police à coups de pierres.

 

La grève de la faim de Munissamy

L'affaire de l'attaque dont Paramel avait été victime fut soumise au tribunal qui, après mûre réflexion, rejeta la plainte malgré la présence du professeur Vermot-Gauchy qui, en tant que témoin oculaire, représentait le Collège. Ce dernier fut incapable de reconnaître les coupables qui devaient se ressembler. Pour protester contre ce verdict injuste qui bouleversa la communauté lycéenne, tous les élèves du Collège se mirent en grève le jour suivant. Au lieu d'aller en classe, ils occupèrent la grande cour de récréation du Collège et demandèrent au proviseur des garanties de sécurité de la part de la police, à l'intérieur et à l'extérieur de l'établissement. Les jours passaient et aucune médiation ne venait du côté français. Des patriotes restaurateurs, comme le café Mathru, et d'autres particuliers qui soutenaient fermement notre cause approvisionnaient les grévistes en eau et en nourriture. Comme au quatrième jour de grève, aucune réaction à nos requêtes n'était intervenue, Dorai Munissamy entama une grève de la faim. C'était la première fois qu'un lycéen avait recours à Pondichéry, en fait dans l'Inde française, à la méthode invincible du Mahatma Gandhi. Les jours s'écoulaient et la santé de Munissamy déclinait. La tristesse s'était abattue sur nous. Grâce à quelques dirigeants influents du Congrès, le Consul général de l'Inde à Pondichéry, M. Rashid Ali Baig, entra au collège avec l'autorisation des autorités pour convaincre Munissamy de renoncer au jeûne en l'assurant que le gouvernement de l'Inde serait saisi de cette affaire scandaleuse. Munissamy interrompit son jeûne. La communauté lycéenne ne manqua pas de s'en réjouir.

 

Le Chief Minister de Madras

De plus, nous fûmes informés que le Chief Minister de Madras, Omandur Ramassamy Reddiar, était attendu à Cuddalore. Nous profitâmes de cette occasion pour aller à sa rencontre et solliciter sa protection. Cette visite coïncidait heureusement avec la fin de notre grève de six jours. Avec plus d'une soixantaine de lycéens volontaires nous défilâmes jusqu'à Cuddalore. Ce fut une marche inoubliable. Sans nourriture et sans eau -plus tard quelques volontaires nous en trouvèrent- nous défilions en chantant des chants patriotiques de Sri Subramania Bharathi avec ces paroles :"Même si le ciel nous tombe sur la tête, nous ne reculerons jamais, jamais" ou "nous sommes sans peur, sans peur à tout jamais". Les passants s'arrêtaient longtemps, médusés, témoins de l'enthousiasme et du courage des jeunes. Il bruinait sur la route de Cuddalore. La bruine se transforma en trombes d'eau au moment où nous allions atteindre la ville. La pluie fut la bienvenue car, à ce stade, nous étions vraiment épuisés.

Nous eûmes une entrevue avec le Chief Minister. Il nous écouta avec patience tandis que nous lui parlions de la situation des gens dans l'Inde française en général.  De la part du National Congress de l’Inde française, S.R. Subramanian remit au ministre un mémorandum. Cette entrevue avec un fonctionnaire indien haut placé fut, pour nous lycéens, un véritable soulagement. Assurés de son souci de reprendre le problème avec le gouverneur Baron, nous revînmes à Pondichéry dans un car mis gracieusement à notre disposition. Nos parents, pas plus que nos professeurs, ne montrèrent le moindre signe de mécontentement. La vie reprit comme à l'accoutumée à Pondichéry, c’est-à-dire que les gangsters continuèrent leur régime de voyoucratie dans l'Inde française qui devint le "Goondaland" de Goubert.

 

 

 3.- Le Students Congress. Période 1948-1949

 

En août 1948, Shatrugh Paramel fut élu président du Students Congress et Munissamy maintenu au poste de Secrétaire général pour la troisième fois.

 

Le jour du Vietnam

En septembre 1948, un délégué du Vietnam vint à Pondichéry. L'administration française lui en interdit l'entrée. Purushothaman Reddiar et S.R. Subramanian, de la part du National Congress, Radjanedassou et Dorai Munissamy, de la part du Students Congress, allèrent à sa rencontre à Kottakuppam, enclave du territoire indien au nord-est de Pondichéry, et échangèrent leurs points de vue sur les mouvements de libération au Vietnam tout comme en Inde française. Par la suite, un rassemblement populaire se tint dans le même lieu.  En vérité, nous, membres du Students Congress, étions consternés de voir que l'administration française était allée jusqu'à rogner les droits fondamentaux. Nous décidâmes donc d'organiser un défilé pour le lendemain, défilé suivi d'une manifestation de protestation. Cette manifestation coïncidait exactement avec la visite de l'inspecteur général des colonies, M. Tezenas du Montcel, et de l'ambassadeur de France à Delhi, M. Daniel Lévy, tous deux colonialistes nés et convaincus. Le défilé et la manifestation furent interdits par l'administration française dès que nous les eûmes annoncés. Nous décidâmes de relever le défi. Le défilé parcourut sans encombre la rue Dupleix (Nehru) envahie par la foule et la rue Mahatma Gandhi. Mais, à l'intersection de cette dernière et de la rue de Bussy (Lal Bahadur Shastri), les forces de police étaient postées avec des fonctionnaires français et des voitures de police. Comme d'habitude, nous nous assîmes sur la chaussée avec l'intention de poursuivre notre défilé jusqu'au point de rencontre. Déjà, le soleil se couchait. Conformément aux ordres donnés par les fonctionnaires français, les forces de police traînèrent des centaines d'entre nous dans des voitures, un par un, avec brutalité et nous conduisirent vers une destination sombre et inconnue. C'était une caserne délabrée, construite cinquante ans auparavant et utilisée en fait comme entrepôt pour stocker de la chaux, du ciment ou du sel. Nous y passâmes toute la nuit sans boire et sans manger. Le lendemain matin, un groupe de sept lycéens sur plus d'une centaine, y compris Paramel, président du Students Congress, moi-même, ancien président, et cinq autres, choisi et envoyé en prison sans être jugé ou reconnu coupable. C'était un dimanche et tout était fermé, à l'exception de la prison. Pour ma part, j'étais isolé nuit et jour dans un cachot pour avoir voulu protéger notre drapeau national dont voulait s'emparer brutalement un gendarme français. Alors que je m'y étais opposé, j'avais même reçu un coup de crosse de fusil à la poitrine et n'avais reçu aucun soin adapté en prison.

A Pondichéry, il n'existait pas de cellules réservées à des prisonniers politiques, à la différence des autres parties de l'Inde. C'est pourquoi on nous jeta dans une cellule sombre et crasseuse où se trouvaient des criminels violents condamnés pour divers délits odieux. La nourriture de la prison était immangeable. Pour s'asseoir et dormir il n'y avait que la terre battue. Les prisonniers se voyaient octroyer l'unique privilège de sortir dans la cour cimentée, en pleine chaleur de dix heures à midi et de quinze heures à dix sept heures. Pandit Jawaharlal Nehru avait bien raison quand il écrivait dans sa Découverte de l'Inde que la prison n'est pas un endroit agréable même pour un bref séjour. Nous ne pouvons exprimer en termes plus justes les tortures de l'esprit que nous subîmes dans cet établissement.

Le jour suivant, le lundi, nous fûmes emmenés au tribunal de première instance. Malgré des arguments irréfutables sur le plan légal avancés par d'éminents juristes, le magistrat français condamna les sept étudiants à un mois de prison ferme et à une amende de quelques centaines de roupies chacun pour rébellion contre les autorités en place. Ainsi étions-nous devenus officiellement les invités du gouvernement français en prison. C'était la première fois que des lycéens étaient emprisonnés dans un territoire français de l'Inde.

Au bout de quelques jours, nous retrouvâmes Dorai Munissamy en prison. Il avait été condamné à une semaine de prison pour avoir fait paraître dans Manilam, sa publication en langue tamoule, au nom du Youth Congress interdit, un article enflammé qui exhortait les gens à se révolter contre l'administration française qui avait emprisonné de jeunes innocents en vue d'étouffer leur vif sentiment de liberté et de fierté nationale et qui poursuivait sa domination coloniale indéfendable dans ses minuscules territoires.

Nous nous tournâmes alors vers la Cour d'appel pour demander la révision et l'annulation de la condamnation injuste qui nous avait été infligée par le tribunal de première instance. Une quinzaine de jours plus tard, nous reçûmes la convocation de la Cour d'appel pour un nouveau procès. Au tribunal, nous fûmes stupéfaits de constater que le Barreau tout entier était composé d'avocats bien connus comme Zivarattinam, Peroumal, Abel Clovis, Maître Antoine, Danaradja et le très en vue maître Balasoupramanian, président de l'assemblée représentative de l'Inde française, dont les membres appartenaient tous, bien entendu, au parti de Goubert. Ils firent chorus pour défendre les étudiants condamnés contre celui qui plaida pour l'administration, un avocat nouvellement inscrit, M. Mohamed Ismail. Le tribunal était rempli de gens enthousiastes. Il y eut un long échange, un peu confus, d'arguments entre le procureur de la République, M. Jérôme, et nos nombreux défenseurs. M. Jérôme déclara que les lycéens militants avaient été condamnés pour désobéissance civile. Il demanda pourquoi ces étudiants n'étaient pas prêts à accepter leur peine s'ils étaient bien de vrais combattants pour la liberté et il ajouta que c'était une honte qu'ils aient fait appel pour être libérés au lieu de se soumettre à leur peine d'emprisonnement jusqu'à son terme.

Dans une plaidoirie remarquable, Me Balasoupramanian avança les contre arguments suivants :

1- La police avait interdit le défilé de manière non réglementaire, sans donner d'avertissement écrit se référant à une loi ou un règlement précis. Ainsi la police n'avait pas respecté la loi.

2- La police n'avait pas le droit de choisir au hasard sept lycéens parmi quelques centaines alors que deux dirigeants lycéens portaient la responsabilité de la manifestation interdite et étaient prêts à en subir les conséquences.

3- Tout prisonnier avait le droit de faire appel, même s'il avait été déclaré coupable, dans l'espoir de faire réviser le jugement antérieur injuste et de s'attendre à un nouveau verdict plus clément et plus indulgent, et nos lycéens emprisonnés n'en avaient pas moins le droit.

4- Nos étudiants étaient des citoyens majeurs et libres et n'étaient pas à la solde du gouvernement. Aussi n'étaient-ils pas liés par une obligation quelconque envers ce dernier. Ils n'avaient nul besoin de se soumettre à la décision arbitraire de la police. C'étaient des idéalistes qui se battaient pour la libération de leur pays de la domination étrangère, comme le firent les résistants dans la France occupée. Le colonialisme n'était-il pas un genre d'occupation, une suite de la conquête[1] ?

Cette plaidoirie pleine de hardiesse ne pouvait faire impression sur les juges de la Cour. Celui qui présidait la séance, M. Jérôme Simonel, pondichérien de naissance, prononça le verdict, condamnant les sept étudiants à cinq ans d'emprisonnement avec sursis, remise de peine spécifique du droit français. Selon cette modalité, la personne bénéficiant du sursis ne devait commettre le moindre délit pendant une période de cinq ans. Si au cours de ces cinq ans elle commettait le moindre délit et était condamnée, elle devait en plus subir la peine pour laquelle on lui avait accordé le sursis.

"La liberté est mon droit de naissance et je l'obtiendrai coûte que coûte" déclarait Lokmanya Tilak. Revendiquer ce droit-là équivalait à un délit qui était condamné par la loi à l'intérieur des colonies françaises. Nous, combattants de la liberté, ne pouvions demeurer passifs pendant une période si longue. Un tel délit nous réjouissait. Le soir même nous fûmes relâchés. C'était la première fois dans l'histoire de l'Inde française que des lycéens avaient été arrêtés pour avoir fait partie d'un mouvement de libération. L'opinion publique et la communauté lycéenne firent un accueil triomphal à cette conclusion. Nombreuses furent les fleurs et les guirlandes ; une foule immense se pressait dans le rue Dupleix (Nehru), jusqu'au quartier général du Congrès en scandant des slogans. Cette journée de notre vie compte dans nos mémoires.

Le jour de Chandernagor

En juin 1949, la nouvelle des résultats du référendum qui avait eu lieu à Chandernagor avec 99% de voix pour le rattachement à l'Inde se répandit à la manière d'un incendie ravageur. Ce fut un soufflet retentissant appliqué au visage hideux du colonialisme français intransigeant en Inde. Depuis lors, le colonialisme français n'eut plus la moindre envie de souffler mot sur le référendum. Nous décidâmes de célébrer le "jour de Chandernagor" comme la dernière expression de notre volonté de rejoindre le reste de l'Inde. Bien qu'organisé par le Students Congress, nous laissâmes l'initiative à M. Lahache, président du Front de libération nationale récemment formé ; le principal objectif de cette formation était de réunir tous les partis politiques qui souhaitaient le rattachement de l'Inde française à l'Union indienne.

Tout au début, après la cérémonie au cours de laquelle le drapeau national fut hissé, une grosse fournée de chenapans fut lâchée comme une meute par le chef du gang de Goubert. Ils reprirent leurs jeux détestables. D'abord ils voulurent descendre le drapeau. Les jeunes entouraient le mât et étaient la cible de jets de pierres ou de coups. C'est alors qu'arrivèrent à notre rescousse les membres âgés du Front national de libération. Les voyous retournèrent contre eux leur colère. Certains d'entre eux furent méchamment malmenés ; à d'autres on arracha leur chaîne en or dans la mêlée. Grâce à M. Dadala, courageux inspecteur de police (qui devait devenir plus tard administrateur de Yanaon libéré) et à son soutien protecteur inespéré contre les assaillants, un grand nombre d'étudiants et de leurs aînés échappèrent à une situation terrible. Il nous défendit en se servant de sa bicyclette comme bouclier pour repousser les voyous. Les malheurs ne s'arrêtèrent pas là. Les vauriens descendirent dans les rues, s'en prenant à des innocents et à leurs maisons, détruisant des pousse-pousse, des vélos, des voitures et tout ce qui leur tombait sous la main en se dirigeant vers la maison de Goubert afin de tenir leur maître informé du succès de leur mission ignoble. Toutes les boutiques de la vieille rue de Bussy baissèrent leurs volets pendant le passage de la bande. Entre-temps, les responsables lycéens, tout comme certains membres du Front de libération nationale, se réfugièrent dans la rue Candappa Mudaliar chez Radjanedassou et Antoine Mariadassou, leur domicile n'étant pas loin du "Maidam" où devait se tenir le rassemblement populaire annoncé. Tous rentrèrent chez eux le lendemain, une fois le cauchemar terminé.

 

 

 

CONCLUSION

 

Voilà l'histoire vraie sous son vrai jour du Students Congress avec les épisodes significatifs de son combat pour la liberté. Nous dûmes mettre fin à nos activités vers juin 1949, conseillés par Jayaprakash Narain et Kamaraj Nadar après la déclaration suivante faite par le Pandit Nehru devant le Parlement : "La nouvelle Inde révolutionnaire n'acceptera jamais la présence étrangère. L'intégration totale à l'Inde est la solution durable à laquelle nous aboutirons par des négociations pacifiques". Cela signifiait que nous étions libérés de notre devoir sacré, à savoir poursuivre le combat sous la bannière du drapeau du Congrès. Nous nous rendîmes compte que toute tentative pour maintenir l'Inde française sous l'hégémonie française ne pourrait que jeter le discrédit sur un grand pays comme la France et la priver de l'amitié d'une nouvelle puissance comme l'Inde.

Mais qu'est-ce qui poussa Edouard Goubert et ses comparses comme Muthupillai et Motukumarappa Reddiar à lâcher leurs situations importantes à Pondichéry ? Devenir brusquement des patriotes en changeant de noms et en se réfugiant dans une petite enclave à l'intérieur du territoire indien et dûment protégée par le gouvernement indien a de quoi surprendre. C'est inouï. Alors que de nombreux combattants authentiques de la liberté vivent dans l'anonymat, le front de mer le plus populaire, baigné par les eaux bleues du golfe du Bengale, a été baptisé "Avenue Goubert" et une statue de Goubert coiffé à la Gandhi fut érigée ! Ce n'est pas un simple calot à la Gandhi qui peut faire oublier ses innombrables méfaits. Cette statue de Goubert "Pillai" semble narguer celle de Nehru, à deux cents mètres de là. Non seulement Goubert fut capable de trahir la France et les habitants de l'Inde française mais encore il sut, par ses ruses, tromper l'intégrité intellectuelle de Nehru.

Nous avons maintenant plus de soixante dix ans. Nous n'appartenons ni n'adhérons à aucune des idéologies politiques qui se sont propagées en Inde. Nous sommes attachés à nos points de vue. Notre génération, au sein du Congrès, s'efforçait de parvenir à une entente avec la France. Pourquoi nos négociations avec la France n'aboutirent-elles pas comme les négociations avaient abouti avec les Britanniques ? Nous comptions dans les rangs de nos aînés un grand nombre de personnes compétentes et sérieuses pour diriger un gouvernement provisoire placé sous l'autorité du Haut Commissaire. En vérité, d'un bout à l'autre du combat, nous fûmes inspirés par les idées et les traditions de libertés françaises qu'on trouve en abondance dans l'histoire et la littérature de ce pays. Nous n'oublions pas de remercier le grand érudit que fut André Malraux, ministre de la Culture du général de Gaulle, ami intime du Pandit Nehru, l'éminent politicien et président du Conseil que fut P. Mendès-France, chef du Parti radical socialiste et l'ambassadeur de France à Delhi, homme d'expérience et clairvoyant, son Excellence le Comte Stanislas Ostrorog qui devint également un ami proche du Pandit Nehru : ces différents acteurs ont su trouver une solution au problème de l'Inde française dans un esprit de confiance mutuelle, de compréhension et de satisfaction.

Nous dédions cet exposé à la mémoire de notre très cher président R.L. Purushothaman Reddiar, à S.R. Subramanian, Tyagi Ansari Dorai et de notre proche ami Munissamy. Ils tenaient à ce que nous suivions jusqu'au bout le conseil de Gandhi qui déclara en 1946 à Villupuram, quand nous sollicitions sa bénédiction : "Ne faites pas de mal aux Français. Soyez des Satyagrahis et non pas des Durugrahis".

Je vous remercie.



[1] “Verba volant“. Les arguments de l’avocat paraissent plutôt spécieux. La présence française à Pondichéry n’était pas consécutive à une quelconque “conquête“. (Note de la Lettre du CIDIF).