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(Lettre du CIDIF n° 20 -décembre 1998-  page 34) 

 

Point de vue

par Jacqueline Lernie-Bouchet 

 

Le texte de notre ami très proche Antoine V. Mariadassou reproduit son intervention au cours d'une conférence débat qui a eu lieu le 28 février 1998 à Pondichéry. Il semble que cette manifestation était réservée à un auditoire ciblé. Je n'y ai pas été conviée bien que me trouvant à Pondichéry à cette date. Je le regrette d'autant plus qu'il eût été intéressant de recueillir, par exemple, les propos de Mme Subbiah qui, semble-t-il, est intervenue à l'issue de ce colloque. Antoine Mariadassou a voulu rappeler que le mouvement de l’Inde vers l’indépendance n’avait pas été absent de la vie pondichérienne, comme l’avait écrit un historien indien à l’occasion du cinquantenaire. Qu'il soit remercié pour ce témoignage personnel. Ses considérations sont certainement celles du moment et mériteraient d’être à présent nuancées. Ses propos sont ceux que nous tenions sans doute il y cinquante ans. L’outrance était générale et au niveau de l’exaltation ; elle se retrouve dans cette allocution, et c’est en partie la raison pour laquelle cette intervention nous paraît particulièrement intéressante. A. Mariadassou a également fait parvenir au C.I.D.I.F. un bon nombre de documents que nous reproduirons en fonction des besoins.

Comme l'écrit le Dr. Mahavir Singh dans son introduction au séminaire international sur les relations franco-indiennes et l'indépendance de l'Inde[1], “les archives nationales de Pondichéry possèdent une collection importante de documents divers, réunis par R.L. Purushothaman Reddiar, qui éclairent la situation et les positions des différents partis politiques durant la dernière phase du mouvement qui souhaitait le merger mais tous ces documents ne peuvent être utilisables d'une manière optimale que s'ils peuvent être confrontés avec les archives du ministère des affaires étrangères et les papiers personnels de leaders tels qu'Edouard Goubert, V. Subbiah, I.P. Kumaran“ [2].

Antoine Mariadassou a le grand mérite de s'être exprimé et d'avoir rédigé un texte qui, malgré son caractère quelquefois partisan, se révèle d'une utilité certaine pour les historiens qui vont relever tous les faits datés, susceptibles d'améliorer la connaissance de ces années qui ont été cruciales pour nous qui nous sommes trouvés à la croisée des chemins. C'est aussi à ce titre que nous le publions en espérant que d'autres témoignages viendront le compléter.

Je ne peux que rappeler mes propres souvenirs qui sont  tempérés par plus de 45 ans de vie en France alors qu'Antoine  a fait carrière à l’étranger en conservant sa nationalité indienne.  J'ai pu corriger pour moi-même tout ce que mes souvenirs avaient d'excessif par un vécu au quotidien de la réalité française en France mais aussi par des recherches universitaires, tout en corroborant les propos d'Antoine sur les pratiques politiques franco-pondichériennes de l'époque, pratiques qui n'ont jamais varié et sont toujours un peu les mêmes, même si cela n'a plus d'importance pour le Territoire de Pondichéry. Si le restaurant Ansari a été pillé par les vandales de Subbiah, il n'en est pas moins vrai que la maison de ce dernier a brûlé. J'en ai gardé le souvenir mais je n'en sais pas plus. Antoine fait bien la différence entre les pratiques politiques locales et les traditions françaises de liberté. En même temps que l'évocation de souvenirs toujours prégnants, son hommage à la France est toujours présent.

Au dire même de certains contemporains, le mouvement du Students'Congress a commencé à Mahé et s'est répandu à Pondichéry par l'intermédiaire de ceux que nous appelions amicalement “la bande des Mahésiens“ dont faisait partie Paramel, venus continuer leur scolarité au Collège français de Pondichéry. Certains d'entre eux étaient certes déjà à l'Ecole de médecine ou à l'Ecole de Droit, comme d'autres jeunes des autres Comptoirs. En dehors du Dr. Ittiacandy qui, après avoir terminé sa médecine en France, est retourné en Inde où il dirige sa clinique à Karikal[3], tous les autres jeunes originaires de Mahé, comme la plupart des jeunes des Comptoirs venus en France dans les années 50, ont fait des études supérieures et y ont terminé leur carrière de façon honorable. J'ai eu l'occasion de parler à l'un d'entre eux, il y a quelques jours. Il avait reçu et lu le texte que nous publions. Peut-être obtiendrai-je un jour de lui un témoignage écrit. En attendant, j'ai constaté que ses conclusions, sur cette période qui restera pour nous un souvenir valorisant et glorieux de notre adolescence, étaient les mêmes que les miennes : un mouvement de collégiens entre 14 et 20 ans, avec un idéal magnifique qui consistait à "chasser l'occupant blanc", mouvement en partie téléguidé parfois par des adultes qui étaient embarrassés par l'attitude à adopter[4] et qui n'étaient pas en mesure de s'exprimer eux-mêmes, parfois par des leaders du Congrès venus de Madras et d'ailleurs. Je me souviens d'avoir assisté au discours prononcé à Pondichéry par Jay Prakash Narayan mais non de son contenu. Je me souviens d'un grand "meeting" auquel participait Kamaradj Nadar. De retour d'Indochine où la langue utilisée était essentiellement le français, je ne comprenais pas bien tout ce qui se disait en un tamoul très pur. Mais je percevais cependant le ton polémique qui nous plaisait beaucoup et qui nous galvanisait. L'un de ces orateurs insistait sur le caractère millénaire de la civilisation indienne et avait conclu par quelque chose comme "notre père Shakespeare peut aller se rhabiller”. Cela m'avait frappée parce qu'il avait été longuement applaudi alors que la référence à un auteur anglais, certes célèbre, n'avait pas eu le même impact sur moi qui étais francophone. Je ne suis pas la seule dans ce cas.

Avec le recul du temps, nous savons que, sans rien enlever au caractère déterminé de la lutte des Indiens pour l'indépendance, lutte qui avait des racines profondes et compte des martyrs, les Anglais avaient très vite compris, après la seconde guerre mondiale, que l'Inde indépendante leur serait d'une plus grande utilité. L'histoire retient à présent que ce retrait volontaire, précipité et bâclé avant même la détermination de la frontière indo-pakistanaise, fut la cause de bien des litiges non encore résolus. Dans le même temps, le gouvernement français a toujours donné les ordres nécessaires pour que le sang ne soit pas versé[5]. Par la suite, lors du de jure, la France a octroyé la nationalité française à tous ceux qui l'ont demandée et les a accueillis en France sans tenir compte de leurs prises de position politique passées.

Certaines de ces prises de position qui me semblaient évidentes autrefois apparaissent à présent excessives. Il me semble qu'un territoire est fait de toutes ses composantes. Antoine dit que "le référendum était une insulte à la dignité du citoyen qui avait une identité authentiquement indienne". Comment avons-nous pu ignorer la présence de ces citoyens issus de toutes ces familles françaises installées depuis trois siècles dans des Comptoirs situés sur le continent indien, même s'ils se comportaient parfois comme en pays conquis[6] ? Ces comptoirs n'ont jamais été conquis mais acquis par la France auprès de princes indiens. Nos familles s'y sont installées en même temps que les Français. La mosaïque formée par les races, les religions et les cultures fait toujours la richesse du Territoire de Pondichéry. Il serait bon que les Français de passage à Pondichéry pour quelques années   prennent conscience de cette particularité et n'y viennent pas uniquement pour les avantages pécuniaires qui leur sont accordés. En Nouvelle-Calédonie, les Canaques ont fini par comprendre que les Caldoches faisaient partie intégrante du territoire. Des insultes, il y en a eu certes, venant de petits Blancs qui se croyaient supérieurs. Peuvent-elles encore nous toucher ? L'histoire ne s'est-elle pas chargée de les corriger ? Les Pondichériens qui se trouvaient en Indochine durant la deuxième Guerre mondiale ont subi les inconvénients du “cadre asiatique“ instauré par Vichy. Et même alors, est-ce comparable à “l’idéologie du mépris“[7] telle qu'elle s'est développée dans le système de l'esclavage ? La traite négrière a été la plus féroce. Tous les Indiens qui ont été embarqués du port de Pondichéry pour remplacer les esclaves libérés ont connu à leur tour les mêmes difficultés[8]. Mais les habitants des Comptoirs français de l’Inde peuvent-ils vraiment se poser en victimes ?

J'ajoute tout de suite que, dans le cas des Comptoirs, il était impossible d'envisager autre chose que l'intégration à l'Union indienne, ne serait-ce que par le découpage territorial, laissé par les Britanniques. Même à présent, de nombreuses aldées relevant de "l'Indian Territory of Pondicherry" se trouvent enclavées dans un des Etats indiens. Si nous reprenons les faits, Le 28 octobre 1946, Marius Moutet déclarait : " Les Etablissements français de l'Inde, partie intégrante de la République française[9], ne sauraient à aucun moment faire sécession. Pareille question ne peut et ne doit pas se poser"[10]. Devant l'inéluctabilité de l'intégration, il ne restait plus qu'à mettre en avant les règles de la Constitution française. Il est normal que le gouvernement français ait pensé à la tenue d'un référendum qui ne pouvait avoir lieu dans la mesure où les élections "étaient une plaisanterie dans l'Inde française"[11], comme le dit Antoine Mariadassou.

Je me pose aussi la question de savoir pourquoi les jeunes de l'ashram de Sri Aurobindo n'auraient pas pu participer au défilé du 14 août 1947 avec leur bannière du lotus, étant donné la présence acceptée lors de ce défilé du "drapeau rouge des communistes et celui porté par d'anciens militaires du Réveil social"[12]. Je comprends d'autant mieux la colère d'Antoine Mariadassou que Sri Aurobindo et les jeunes qui l'entouraient ont été très aimablement accueillis à leur arrivée à Pondichéry[13].

En ce qui concerne Chandernagor, nous avons eu l'occasion de prendre connaissance des archives grâce au travail considérable réalisé par Stéphanie Samy pour son mémoire de fin d'études à l'Institut d'Etudes Politiques de Bordeaux, publié dans un numéro précédent de La Lettre du CIDIF. Pour revenir au passé, alors que nous fêtions, chacun à notre manière, les résultats du référendum à Chandernagor, "soufflet retentissant appliqué au visage hideux du colonialisme français en Inde"[14], les faits et les chiffres démontrent à présent que "les nationalistes indiens ne [manifestaient] aucune hostilité à l'égard de la France, dont les possessions [étaient] au contraire une aubaine pour eux. Les seules causes de mécontentement [étaient], d'une part, la domination de Pondichéry et le rôle des fonctionnaires tamouls dans la ville et, d'autre part, la dualité des listes électorales..."[15].

Avec le recul du temps, ne pourrions-nous pas reconnaître que la forme de colonialisme pratiquée par la France dans les Comptoirs de l'Inde n'avait rien de comparable avec ce qui s'est passé ailleurs, ne serait-ce que dans l'Inde britannique ? L'auteur ne le laisse-t-il pas entendre lui-même en rappelant le conseil de Gandhi en 1946 à Villupuram : "Ne faites aucun  mal aux Français" ? Avec la générosité de notre adolescence et de notre jeunesse, n'avons-nous pas joué les Don Quichotte dans une affaire qui s'est réglée bien au-dessus de nos têtes et dont l'enjeu était ces "poussières d'empire" rétrocédées à l'Inde pour le prix de l'intervention du Pandit Nehru dans les négociations indochinoises ? N'avons-nous pas eu, malgré tout, beaucoup de chance de ne pas devenir des immigrés ou des apatrides, ce qui s'est produit pour les Juifs d'Afrique du Nord pendant un certain temps, et d'avoir pu choisir entre la nationalité indienne et la conservation ou l'acquisition de la nationalité française sans être exclus de la terre de nos pères ? Contrairement aux habitants de l'Ile de la Réunion qui sont fortement liés à l'histoire des Comptoirs, ne serait-ce que par leur situation géographique dans l'Océan indien, et qui sont à la recherche d'une identité comportant des séquelles non seulement de l'esclavage[16] mais aussi de ce qui a suivi[17] jusqu'à l'intégration définitive de l'Ile en tant que département français[18], notre identité a toujours pu se manifester clairement et librement au carrefour de deux mondes amis, la France et l'Inde, eux-mêmes ouverts sur d'autres mondes. Les nombreux liens d'amitié qui unissent Français et Indiens se perpétuent et se multiplient.

Etant donné le peu d'importance que nous avions aussi bien aux yeux des Français qu'à ceux des Indiens, nous n'avons nullement besoin de prouver le bonheur que fût le nôtre de voir l'Inde parvenir au statut de l'Indépendance. A ceux qui pourraient nous faire des reproches, nous pouvons rétorquer que le mur de Berlin est tombé tout seul, que l'U.R.S.S. s'est effondrée d'elle-même et qu'il y a de fortes présomptions de penser, sous forme de boutade, que les Anglais auraient quitté l'Inde d'eux-mêmes à l'issue de la seconde guerre mondiale.

Bien entendu, tout cela n'enlève rien à la grandeur de la lutte directe pour l'indépendance qui a débuté avec le mouvement de désobéissance civile entamé par le Mahatma  Gandhi[19]ni aux souffrances vécues par tous ceux qui ont participé à cette lutte.

Comme Emerson[20] qui avait l'habitude de voir les choses pas seulement de différents angles de vision à des moments différents mais de différents angles de vision au même moment[21], Antoine Mariadassou  a essayé de nous faire partager ces moments d'histoire tout en se rendant compte du peu d’impact immédiat quant aux résultats.

 

 



[1]. "Introduction", p.15. International Seminar on Indo-French Relations and Indian Independence. 22-26 september 1997. Department of History. Pondicherry University. St. Joseph Computing, 49, Pointcare Street, Nellithope, Pondicherry-5. Le sommaire des actes de ce colloque est donné dans ce numéro du CIDIF.

[2]. traduction libre

[3]. Nous sommes allés lui rendre visite au début de cette année.

[4]. Les événements sanglants entre l'Inde et le Pakistan n'étaient pas faits pour rassurer. L'Inde n'était pas prête à nous accueillir.

[5]. Je rappelle à ce propos une phrase que le Gouverneur Ménard qui répétait souvent : " En tout cas, il n'y a jamais eu de sang versé".

[6]. Voir dans les “Documents" la photo du personnel de la Banque d'Indochine en 1936. Ecrit à la main, au bas de la photo, il y a le nom de tous les Blancs. Ils sont assis au premier rang. Tous les autochtones sont debout. Leurs noms n'ont pas été retenus. Il faut croire qu'ils étaient transparents.

[7] Voir l’article “Lumières sur le racisme", Sources UNESCO, n° 99, mars 1998, p. 9, reproduit dans la partie document avec l’autorisation de cette revue.

[8].Voir l'article de Jacques Weber "Entre traite et coolie trade : l'affaire de l'Auguste (1854)". Lettre du CIDIF n° 11 p. 31 à 39. Cet article est tiré de l'ouvrage, La dernière traite, Fragments d'histoire en hommage à Serge Daget, qui s'articule autour de Serge Daget, décédé le 16 juin 1992, qui s'est consacré de manière exclusive à la traite des Noirs.

[9]. L'Algérie également avait été déclarée "partie intégrante de la République française".

[10]. Voir le compte rendu  par Jacques Weber de la thèse de doctorat de Kamakshi Misra-Benard

[11]. Voir le texte. A. Mariadassou rappelle un peu plus loin "que, dans l'Inde française, les élections n'étaient qu'une simple plaisanterie depuis longtemps".Voir aussi le mémoire de Stéphanie Samy.

[12]. Voir le texte.

[13]. Voir les documents  concernant cette arrivée.

[14]. Voir le texte.

 

[15]. Voir le compte rendu fait par Jacques Weber de la thèse de doctorat de Kamakshi Misra-Besnard. Voir également son article "La diplomatie britannique face à l'enjeu du mouvement nationaliste à Chandernagor". Lettre du CIDIF n° 11, p.7 à 19.

[16]. Cf. "Le Centre dramatique de l'Océan indien ouvre à Saint-Denis-de la Réunion". Le Monde , 9 décembre 1998 ainsi que le colloque du 19 décembre 1998  à l'UNESCO

[17]. Cf. "L'esclave tamoul". Lettre n°21 du Cercle culturel des Pondichéry

[18]. Voir Le Monde  du 24 avril 1998

[19] Gandhi, jeune étudiant à Oxford, avait été frappé par le pamphlet d’Henry David Thoreau, La désobéissance civile, d’abord publié sous le titre de Resistance to Civil Government (1849) et, ensuite sous celui de Civil Disobedience. Par la suite, il ne s’en séparait jamais et en relisait des passages lors de ses séjours en prison. Il ne faut pas oublier d’une part que Thoreau connaissait tout des textes sacrés de l’Inde et d’autre part que le thème de La désobéissance civile se trouve être celui de la lutte contre l’esclavage.

[20] qui, comme Thoreau, a œuvré pour l’abolition de l’esclavage.

[21]. . P. IX, Selected Writings of Ralph Waldo Emerson. A Signet Classic from New American Library, 1965.