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Discours de clôture du Colloque organisé par le département d’Histoire
de l’Université de Pondichéry (septembre 1997)

par Annoussamy DAVID
 

Ce colloque, organisé de main de maître par le Révérend Matthew, Chef du département d’histoire de l’Université de Pondichéry, touche à sa fin. Le tricentenaire de Dupleix et le cinquantenaire de l’indépendance de l’Inde en ont été l’occasion. Les rapports franco-indiens sous toutes leurs facettes, il faudrait des mois pour en parler. Mais on a eu une excellente vision kaléidoscopique des aperçus à travers le temps, à travers les hommes, à travers les événements, à travers les écrits, à travers les ouvrages d’art.

Il se trouve que le premier opéra français porte le nom de Akebar, roi de Mogol. Cette œuvre de l’abbé de Mailly avait été représentée sous le titre de tragédie lyrique dans le palais épiscopal de Carpentras, lequel, pour cette raison, pourrait devenir un lieu de pèlerinage. Il paraît que le cardinal a donné à la représentation un grand éclat et qu’elle connut un succès prodigieux.

Revenons à Pondichéry. C’est François Martin qui a créé la colonie. L’histoire a prodigué à la ville la gloire mais ne lui a pas épargné les vicissitudes. Une question qui vient naturellement à l’esprit est pourquoi et comment une compagnie a pu être l’acteur principal de tant d’événements. Nous imaginons la Compagnie des Indes comme une société commerciale. Elle l’était effectivement dans son but. Mais elle a été conçue par les juristes du 17 ème siècle comme un vassal du roi, avec le droit d’avoir des troupes, de faire la guerre et de conclure la paix, de faire des établissements.

La Colonie atteint son zénith sous Dupleix, lequel est élevé à la dignité de Nabab du Carnatic par le Soubab du Deccan, qui lui concède personnellement les revenus de tout le district de Vajdaour. Et le roi de France le fait marquis de Vajdaour. On prête à Dupleix l’instauration du commerce d’Inde en Inde et de la politique d’acquisitions territoriales par le moyen d’interventions dans les querelles des princes hindous. Les deux ont été conçues dès le départ, se sont développées progressivement et ont atteint leur apogée sous Dupleix dont la gloire est d’avoir assumé son rôle avec une haute compétence, réunissant en lui toutes les qualités requises dans ces circonstances inouïes.

Une autre chimère qui nourrit des regrets et a la vie dure, c’est que l’échec de la France dans l’Inde est dû à la négligence des rois de France. Ce n’est pas exact. Qu’on se rappelle les efforts faits depuis l’expédition de La Haye jusqu’à celle de Lally. Qu’on se rappelle l’entreprise de Bonaparte lui-même. Il est vrai que la bourgeoisie anglaise avait sacrifié son roi un siècle plus tôt et s’était donné un gouvernement attentif à ses intérêts. Mais il y avait en plus les forces déterminantes de l’histoire en faveur de l’Angleterre. La population anglaise s’accroissait plus rapidement et était par conséquent plus jeune et plus dynamique. Les inventions techniques étaient nettement plus nombreuses. L’Angleterre avait en abondance de la houille de bonne qualité pour tirer le maximum de profit de la première révolution industrielle. La France avait une supériorité dans l’art militaire ; la confiance en cette supériorité s’est exprimée à Fontenoy ; les hauts faits d’armes des Français avec de moyens réduits avaient ébloui les princes indiens. La France pouvait gagner des batailles mais non la compétition qui s’était engagée entre les deux nations.

Mais les Français avaient gagné le cœur des Indiens. Voici ce qu’au mois de janvier 1848 un fonctionnaire anglais en Inde écrivait au journal The Times :

« Le caractère français ouvert et affable produit une impression bien plus profonde et en laisse des traces plus durables que la réserve et la raideur anglaises. A Hyderebad, les mendiants, lorsqu’ils imploraient un Européen, l’appelaient encore de mon temps Bussy …. En 1820 encore, la tombe de M. Raymond, au même lieu, était périodiquement illuminée …. C’était, je ne l’ignore pas, deux hommes d’une haute capacité. Mais nous en avons eu aussi plus d’un dont le mérite fut égal aux leurs. Où trouverait-on cependant dans l’Inde un nom anglais ou un tombeau anglais qui reçoive l’hommage d’un tel souvenir. ? »

Conçue pour englober tout le Dekan, réduite à cinq minuscules établissements, l’Inde française s’est distinguée favorablement du reste de l’Inde. Elle eut le bénéfice de la Révolution française. Les habitants, Français ainsi que les Indiens, ont envoyé leurs cahiers de doléances. Elle produisait en la personne de Belvindra Poullé le premier démocrate indien moderne. Depuis, elle a été jusqu’en 1935 en avance sur le reste de l’Inde pour les droits politiques des Indiens.

L’Inde française a acquis la réputation d’une administration humaine. Voici une phrase tirée de l’adresse des Indiens (440 signataires) au Gouverneur Durand d’Ubrage à la suite de la révolte des Cipayes :

« Aussi viennent-ils vous remercier avec effusion de cette nouvelle marque de sollicitude et vous assurer qu’ils ne demandent qu’à vivre paisiblement, comme par le passé, sous l’égide d’un gouvernement qui a tant fait pour le bien-être matériel et intellectuel. »

De pareilles protestations d’attachement ont été adressées à Paris toutes les fois qu’il était question de céder ces vestiges du passé à l’Angleterre. De son côté, la ville de Paris a accordé droit de cité à Pondichéry en nommant en 1892 « rue de Pondichéry » ce qui était connu sous le nom de ruelle Dupleix. Elle a aussi accueilli l’art indien et l’artisanat de Pondichéry dans ses Expositions.

L’administration française a misé sur l’instruction avec une sollicitude particulière pour les intouchables. Elle avait formé plus de cadres qu’elle n’en pouvait utiliser localement, et le trop plein a servi la France dans ses autres colonies, plus particulièrement en Indochine.

La population a aidé la France avec ferveur pendant les deux guerres mondiales au cours desquelles les jeunes de l’Inde française ont combattu à côté de leurs camarades français.

Les liens entre la France et les habitants des établissements ont été empreints d’un amour mutuel continu. On aurait pu s’attendre à une séparation plus élégante et surtout à une consultation de la population sur les modalités et l’échéancier.

Dans le passé, le pôle important des relations franco-indiennes a été Pondichéry. Depuis quelques années et pour l’avenir, le rôle de Pondichéry se fond avec le reste de l’Inde. L’indianisme français, commencé à peu près en même temps que la colonisation, lui survit et se développe. Les échanges entre la France et l’Inde dans le domaine de la culture, de la science, de la technologie et du commerce vont bon train et sont destinés à s’intensifier. La tenue de ce colloque est un signe de la vitalité de ces relations. Il a permis de mettre en lumière les tendances, les succès, les erreurs et a contribué, à sa manière, au renforcement de ces échanges. Les organisateurs et les participants méritent toutes les louanges.