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LES LIVRES
 
 
 par Jacqueline Lernie-Bouchet
 
 
Dans la dernière Lettre, nous avons présenté plusieurs ouvrages dédiés au Mahatma Gandhi. Voici à présent un livre, format poche, signé de Catherine Clément71 particulièrement intéressant par le grand nombre d’illustrations mais aussi par tous les documents qui y sont réunis et plus particulièrement ceux consacrés aux relations entre Gandhi et Romain Rolland. Le thème de la vie de Gandhi est, bien entendu, inépuisable, d’autant plus que les auteurs de tous ces nouveaux ouvrages en différentes langues se sont aussi emparés du Mahatma avec ses défauts, ce qui aurait fort chagriné les adolescents que nous étions au moment de son assassinat. À Pondichéry, l’abbé Monchanin72 avait prononcé les paroles que voici :
 
« Toute l’Inde et le monde entier sont en deuil…Je ne sais s’il y eut, au cours de l’histoire, une telle unanimité devant une mort. D’autres grands hommes, tels Pasteur, Tolstoï ont, eux aussi, été pleurés par les foules, mais non avec cette universalité et cette intensité profondes. De partout des hommages sont montés vers le Mahatma, des corps constitués, des gouvernements, du Pape Pie XII à Rome…Mais rien de froid ni d’officiel. Vraiment ce fut l’expression du coeur des foules »73
 
Dans le monde fou qui est le nôtre, il faudra peut-être attendre le centenaire pour entendre de nouveau des voix qui s’élèveront contre l’oubli des mots mêmes du Mahatma. Il faut se souvenir de l’essentiel de ce que le Mahatma Gandhi nous a laissé : le satyâgraha.
 
Olivier Lacombe74 traduit en français « une note incluse dans le chapitre IV du Report of the Indian Congress, vol. I, 1920, reproduit en anglais, par Louis Massignon, dans le numéro d’Avril-Juin 1921 de la Revue du Monde Musulman. : « …J’ai forgé le terme de Satyâgraha en Afrique du Sud pour exprimer la force dont les Indiens ont fait usage en ce pays pendant huit ans entiers, et je l’ai forgé pour le distinguer du mouvement qui se développait alors dans le Royaume-Uni et l’Afrique du Sud sous le nom de Résistance Passive. La signification étymologique (du mot) est « l’étreinte indéfectible de la vérité » : d’où la force de la vérité. Je l’ai aussi appelé force de l’Amour ou force de l’Ame… Le Satyâgraha ne dépend que de lui-même. Il ne requiert pas l’assentiment de l’adversaire avant de pouvoir entrer en jeu… Sur le terrain politique, la bataille consiste principalement à s’opposer à l’erreur sous la forme des lois injustes… »75.

 

Pierre Fallon76 rapporte également des phrases de Gandhi qui méritent d’être rappelées ne serait-ce que pour mieux saisir l’importance du roman d’Arundhati Roy dont nous nous entretenons plus loin.

 

« Je rêve de faire de l’Inde un pays où les plus pauvres se sentiront chez eux et où ils seront associés de façon réelle au grand effort de reconstruction nationale, un pays où les distinctions entre classes s’effaceront, un pays où les différents groupes religieux vivront en parfaite harmonie. Dans l’Inde de mes rêves, il n’y aura pas de place pour le fléau de l’intouchabilité. Tous, hommes et femmes, y jouiront de droits égaux.

 

Nous voulons la paix avec tous les pays du monde, nous ne serons ni exploiteurs ni exploités - Nous n’aurons donc besoin que d’une armée fort peu nombreuse.. - Nous respecterons scrupuleusement tous les intérêts, étrangers ou indigènes, pourvu qu’ils ne contredisent point ceux des masses ; pour mon compte, je hais ces distinctions entre étranger et indigène… voilà mon rêve, je n’aurai pas de paix qu’il ne soit réalisé…

Gandhi ».
 

L’événement littéraire de ces derniers mois est sans conteste la parution en français de The God of Small Things, que l’on trouve dans toutes les librairies sous le titre Le Dieu des petits riens. Ce qu’écrit Anthony Spaeth77 a été largement repris et diffusé par la presse du monde entier. Oui, il s’agit bien d’un succès mondial. L’analyse qu’en donne Noëlle Deler pour les lecteurs de la Lettre du CIDIF est un appel pressant à la lecture de ce chef-d’oeuvre surprenant qui ne peut laisser personne indifférent et surtout pas tous ceux qui ont des attaches, familiales ou amicales, en Inde.

 

« Les lecteurs indiens seront peut-être rebutés par la description toujours crue de leur pays. Dans l’Inde d’Arundhati Roy, une terre dénuée d’espoir où règne une misère sans nom, les immeubles tiennent à peine debout et les routes sont jonchées d’animaux écrasés. On y rencontre même, à un moment, un éléphant électrocuté. « Je refuse tout simplement d’être opprimée », dit-elle, et chaque page dégouline d’oppression»78.

 

Il est humain que nous, qui sommes gâtés par tout ce que l’Occident peut nous offrir pour l’épanouissement de l’individu, portions un tel regard sur l’Inde de nos origines tout en nous empressant de constater, comme pour se rassurer, les énormes progrès réalisés en cinquante ans d’indépendance. Mais comment cette toute jeune femme qui n’a jamais quitté l’Inde a-t-elle eu l’audace d’écrire tout ce que nous osons à peine formuler ? Le poids des convenances, c’est vrai. L’implacabilité du système des castes, c’est vrai, même chez les chrétiens, et vérifié même chez certains chrétiens de nationalité française pourtant proches de tout ce que la France, pays des lumières qui perdurent79 malgré quelques « détails », peut nous apporter, ne serait-ce que par l’école. Le mépris à peine déguisé pour les parias « qui obtiennent des quotas dans tous les domaines alors qu’ils ne sont pas en mesure d’assumer les responsabilités », on l’entend couramment. La saleté, c’est vrai. C’est ce qui nous hante et nous désespère dès que nous mettons les pieds sur le sol de l’Inde ; mais saurions-nous la décrire comme Arundhati Roy ? Chacune de ses phrases ne nous émeut pas seulement en soi. Toute femme indienne ou d’origine indienne ou toute femme tout court se sent concernée. L’être humain est concerné. Il ne faut pas passer à côté de cet ouvrage capital. Toutes les réponses au Mahatma Gandhi sont là comme des plaies béantes que nous n’aurons certes pas le temps de voir se fermer. Et je n’aborde pas ici l’excellence de la traduction qui mériterait d’être comparée au texte anglais. Il n’est pas possible d’être la même personne après cette lecture qui n’est pourtant qu’un roman. C’est là que l’on prend conscience des vertus du roman. Aucune thèse n’a ce pouvoir.

 

Une analyse également du dernier essai publié par Gilbert Etienne qui met en parallèle deux géants : l’Inde et la Chine80

 

À signaler aussi une petite plaquette81 conçue et réalisée par Adrien Gardère et Arno Gisinger, pour illustrer une exposition qui s’est tenue au musée des arts décoratifs, Palais du Louvre, à Paris, du 7 avril au 21 juin de cette année et qui sera reprise à l’alliance française de Pondichéry, 38 rue de Suffren, du 30 juillet au 13 août.

 

Et enfin, un compte-rendu du livre de Georgette David, Pondichéry, pour nous permettre de finir sur une note particulièrement heureuse

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71 Gandhi athlète de la liberté, Découvertes/Gallimard, Histoire, Premier dépôt légal : janvier 1989, réédition : novembre 1997. Catherine Clément vient d’être promue au rang de chevalier de la Légion d’honneur en même temps que Aimé Jacquet qui a su nous démontrer avec son équipe et tous les supporters, lors de la coupe du monde de football, que la France des Lumières n’est pas morte.
72 L’abbé Monchanin appartient au patrimoine commun de la France et de l’Inde. Nous espérons bien présenter un dossier le concernant dans un prochain numéro.
73 Cette phrase que nous avons entendue est citée dans Mahatma Gandhi par Camille Drevet (1951)
74 dans Rythmes du Monde, N°2, p. 6, 1948
75 Ne pas oublier qu’il s’agit d’une citation et qu’Olivier Lacombe traduit un texte en anglais du Mahatma Gandhi.
76 Idem, p. 25
77 Article du Time (New York), traduit en français dans le Courrier International (22 au 28 mai 1997)
78 idem
79 Il y aurait toute une étude à faire autour de ce que révèlent les événements de la Coupe internationale de  football qui a eu lieu à Paris en juin et juillet de cette année.
80 Chine-Inde, le match du siècle, Presses de Science Po, Paris, 1998, 270 pages.
81 Le Siège de Pondichéry, Alliance française de Pondichéry, 1998. En vente au musée des arts décoratifs