Blue Flower

 
Le Dieu des Petits Riens, par Arundhati Roy, Gallimard, 1998.
 
Note de lecture de Noëlle Deler
 
Ce beau livre est le poème de la terre indienne du Kerala, c’est aussi la recréation du monde par l’imaginaire de l’enfance qui s’abrite dans son langage, ses rites et ses jeux, c’est surtout enfin, à travers une saga familiale, l’histoire totale d’une société bouleversée jusqu’au chaos par ses lois intérieures, ses castes en vain interdites, ses choix politiques et religieux, ses vices qui sont ceux de la condition humaine et ses quelques instants de bonheur.

Mais ce livre est aussi un poème tragique et douloureux dont la prose incantatoire n’occulte en rien, à travers plusieurs trames narratives qui retracent passé et présent immédiat et qui tissent de leurs fils parallèles et enchevêtrés un long récit qui se reconstruit de manière « infime et exhaustive » en racontant chaque action, chaque moment, le cheminement lent, calme et sûr de l’histoire jusqu’à la catastrophe finale inéluctable : une histoire de sexe, d’amour et de mort dont parlèrent les journaux et que beaucoup gardèrent en mémoire.

« Tout commença avec l’arrivée de Sophie Mol »(p. 49).
Des jumeaux, Estha et Rahel, qu’enchaîne « une unique âme siamoise » (p. 58), voudraient avec leur mère échapper à l’emprise d’une famille conformiste, hypocrite, injuste et cruelle (microcosme d’une société). Ils veulent « enfreindre les règles, […] pénétrer des territoires interdits, […] essayer de tourner les lois qui décidaient qui devait être aimé et comment. » (pp. 47-48).

Un choc épouvantable ébranlera les assises léthargiques, immuables où s’est installée avec assurance et bon droit cette famille aisée ; c’est la rencontre de deux êtres - l’Indien INTOUCHABLE, aimé des enfants, et Ammu, leur mère, divorcée, puis veuve. Ce choc génèrera d’autres drames et les victimes en seront, bien sûr, les êtres magnifiques qui éclairent le livre : les enfants et les amants.

Le Dieu des Petits Riens est un livre rare, inattendu dont il faudra goûter lentement ces petits riens dont l’auteur dit qu’ils sont connectés aux choses les plus grandes et que « tout y est important, l’araignée dont la patte fait frissonner l’eau, comme la houle des grands sentiments »82