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LA FEMME INDIENNE : ENTRE TRADITION ET MODERNITÉ

par Kamala MARIUS-GNANOU1



On ne peut comprendre la place de la femme dans la société indienne si l’on ne tient pas compte d’abord du poids de la famille indivise ou joint family

Le poids de la famille indivise

Un des traits fondamentaux de l’indianité est incontestablement l’omniprésence de la famille, qu’elle soit élargie et dans une moindre mesure nucléaire. Phénomène difficilement compréhensible pour l’occidental individualiste, la famille élargie ou indivise (joint family) fonde l’unité même du système social indien. Dans ce type d’organisation familiale, les fils restent ensemble dans la maison paternelle avec leurs épouses et enfants. Ainsi les fils, leurs parents, leurs femmes et enfants partagent une maison, prennent leurs repas ensemble et participent conjointement aux activités rituelles, sociales et économiques. Autour de ce noyau central peuvent se rajouter d’autres membres tels que des soeurs, des tantes restées célibataires, des veuves abandonnées, des oncles lointains ainsi que les employés de maison, très présents même dans les milieux relativement modestes.

Dans la pratique, il existe des variations sur ce modèle. Ainsi, en raison de frictions qui peuvent avoir lieu à propos de répartitions alimentaires inéquitables, quelque familles préfèrent renoncer à la cuisine commune. Dans d’autres cas, les frères vivent dans des maisons ou appartements adjacents tout en continuant à partager les responsabilités domestiques.

Il est clair qu’une famille ne peut absorber indéfiniment les différentes générations, ne serait-ce que par manque d’espace. La communauté familiale éclate alors en plus petites unités, chacune comportant un nouveau chef de famille. Ainsi, les frères peuvent se séparer à la mort du père.

Par ailleurs, au sein de la classe moyenne qui représente près d’un quart, voire un tiers de la population, la génération des 20-30 ans de plus en plus occidentalisée n’hésite pas à rompre avec les traditions de l’indivision familiale en créant un foyer nucléaire, notamment dans les grandes métropoles.

Certes, si les migrations vers les centres urbains à la recherche d’un emploi contribuent de plus en plus à affaiblir l’indivision familiale, elles ne l’abolissent pas. En effet, quand un fils va travailler en ville, sa femme et ses enfants continuent à vivre chez ses parents ; s’il emmène les siens avec lui, les liens restent forts avec le village où il essaie de revenir aussi souvent que possible. Dans la mesure où la communauté familiale est là pour prendre en charge les enfants, il n’est pas rare de voir des couples indiens partir aux États-Unis ou ailleurs, le temps d’un voyage d’études, soit quelquefois des années, sans se faire de soucis pour leurs enfants restés dans la famille paternelle. Comme l’observe Sudhir Kakar2, « l’idéal de la famille élargie est si fort en Inde que, même confrontés à des problèmes économiques apparemment insurmontables, tous les membres de la famille fournissent un effort constant pour préserver « l’association » indienne traditionnelle, tout au moins dans son statut social ».

Ainsi, malgré les séparations de type économique ou historique de plus en plus fréquentes, toute indienne tout Indien se souvient toujours avec nostalgie de son enfance avec ses grand-parents, oncles, tantes, cousins… En effet, bon nombre d’Indiens passent les années déterminantes de la prime enfance dans un contexte familial communautaire. La réalité de la famille élargie est si forte que la séparation d’avec elle, si elle doit avoir lieu, se fait le plus tard possible, notamment pour les fils dont les liens avec la mère sont si forts depuis la naissance qu’ils occultent toute notion d’indépendance et d’autonomie pendant l’enfance. Finalement, la famille élargie fonctionne comme un groupe social qui accomplit les activités nécessaires à sa survie, voire à son bien-être. Ainsi, en l’absence de programmes sociaux de type occidental (sécurité sociale, allocations familiales, pensions…), la famille élargie constitue un lieu d’accueil pour les enfants, une protection sociale contre la maladie, le chômage, la vieillesse…

Cette famille indivise doit affronter des problèmes que rencontre n’importe quelle organisation sociale, une division du travail acceptable, des relations et des rôles familiaux spécifiques. Ces relations familiales sont gérées sur la base d’un principe hiérarchique séculaire. Tout Indien doit respect et obéissance au chef de famille qui est généralement le père ou l’homme le plus âgé de la communauté familiale. Ainsi, toutes les décisions concernant les dépenses, les études et le métier, le mariage, sont exclusivement du ressort du père après des discussions éventuelles avec les autres hommes de la famille.

Les principes hiérarchisants de ce système sont l’âge et le sexe. Les aînés jouissent d’une autorité incontestée et plus importante que les cadets, quelques mois de différence suffissent à établir cette supériorité officielle, certes les hommes ont plus d’autorité que les femmes, mais les femmes mariées les plus âgées ont une autorité importante au sein de la famille. En fait, l’autorité de la femme dépend du rang de son mari à l’intérieur du groupe. Traditionnellement, l’épouse du patriarche règne sur les affaires domestiques et exerce un pouvoir considérable sur les autres femmes de la communauté, notamment sur ses belles-filles. Dans la hiérarchie sociale de sa nouvelle famille, la jeune épouse occupe généralement l’un des rangs les plus bas ; elle doit donc obéissance et soumission à toutes ses aînées, particulièrement à sa belle-mère. Mais, toujours selon ce principe de hiérarchie, cette jeune épouse soumise qui a souffert avec sa belle-mère prendra une certaine revanche en se comportant de la même manière avec ses belles-filles, à condition qu’elle ait mis au monde des garçons, ainsi « la boucle est bouclée ». Même si les femmes de religion chrétienne ou parsie bénéficient d’une plus grande liberté, il n’empêche que l’on retrouve ces croyances et ces pratiques hindoues dans toute la société indienne.

A mon avis, le fait que les femmes puissent prendre tellement de pouvoir en vieillissant, même envers leurs époux, contribue d’une certaine manière à perpétuer cette indivision familiale et à expliquer la résistance de bon nombre d’indiennes à tout changement social.

Ainsi, quel que soit son statut économique et social, la position d’un homme ou d’une femme dans la hiérarchie familiale est définitive : ses obligations envers « ses supérieurs » et ses exigences envers « ses subordonnés » sont immuables. Mais en tant que futur chef de famille, le fils aîné jouit d’une position presque aussi puissante que le père, et ses cadets, leurs femmes et enfants lui doivent respect. Ainsi, les neveux et nièces respectent davantage l’oncle aîné que leur père3. Le fils aîné est donc le pivot central de la famille car il assure la vieillesse de ses parents, reprend la terre, perpétue la lignée et surtout accomplit les rites funéraires, d’où l’obstination des hindous à avoir au moins un fils. Une fille ne peut pas conduire les rituels, ne peut pas hériter selon les traditions -mais elle le peut selon la loi- car la famille lui fournit une dot à son mariage. Le devoir filial est tellement ancré dans les mentalités qu’il est inconcevable pour un fils indien « d’abandonner » ses parents dans une maison de retraite. A l’exception du cas des parents sans fils, la solitude des personnes âgées est peu courante.

La place de la petite fille dans cette famille indivise


Ni attendue, ni désirée dans la société traditionnelle, la petite fille est considérée dès sa naissance comme un fardeau, en raison de la dot -interdite par la loi- qu’il faut constituer pour son futur mariage, d’où cette préférence pour les garçons qui sont les seuls à accomplir les rites funéraires et à contribuer au revenu familial, notamment dans les milieux les plus traditionnels. De fait, la naissance d’une fille est peu souhaitée, notamment, dans les zones rurales les plus arriérées ; on recense encore de nombreux cas d’infanticides de filles et dans les milieux aisés traditionnels, on élimine les fœtus féminins grâce à une pratique abusive de l’amniocentèse ; cette pratique est interdite depuis 1994, car c’était des dizaines de milliers de foetus qui étaient éliminés chaque année en Inde. Considérée comme une invitée dans sa propre famille dans la mesure où elle doit partir une fois mariée, c’est-à-dire le plus tôt possible, la fille ne reçoit pas la même éducation, ni les mêmes soins que ses frères. Certes, parmi les nombreux membres féminins de la famille élargie, il s’en trouve toujours un pour lui prodiguer de l’affection et lui donner une certaine place dans cette maisonnée. En effet, cette communauté féminine si prégnante dans la société traditionnelle favorise la constitution de liens privilégiés avec la mère, la grand-mère, les tantes ; en revivant d’une certaine manière, les émotions éprouvées lors de son propre départ, à son mariage, la mère est attentive, indulgente et affectueuse envers sa fille…

Mais dès le début de l’adolescence, l’entourage féminin de la jeune fille lui inculque les règles de la parfaite maîtresse de maison, les vertus de la femme idéale qui sont la soumission, la docilité à l’image de la déesse Sita (héroïne de l’épopée du Ramayana), symbole de la dévotion conjugale. « La place unique de Sita dans l’esprit de la plupart des hindous, sans distinction de région, de caste, de milieu social, d’âge, de sexe, d’éducation ou d’adaptation au monde moderne, atteste du pouvoir et de la prégnance de l’idéal féminin traditionnel. »4 En fait, on peut rajouter que toute Indienne, quelle que soit sa religion, a entendu depuis sa plus tendre enfance la légende de Sita qui vante la pureté de celle-ci, son attachement désintéressé à son époux, sa fidélité à toute épreuve. L’idéal de la parfaite épouse que l’on retrouve dans la mythologie, malgré les implications que supposent les progrès de l’éducation, de l’urbanisation et de la modernisation, se traduit non seulement par un dévouement exclusif au mari et dans une moindre mesure aux parents de celui-ci, mais aussi par le désir de donner naissance à des enfants mâles. Si, par malheur, l’épouse n’accomplit pas son devoir de mère, son époux pourra se remarier avec le plein assentiment de sa communauté. La stérilité dans les milieux les plus traditionnels est encore une véritable malédiction, une femme stérile porte même malheur.

Le mariage : la grande affaire de la vie d’une femme

En Inde, le mariage n’est pas simplement un acte civil, mais bien l’acte social et religieux le plus important pour toute femme. Destiné à perpétuer la famille et la caste, le mariage est avant tout un arrangement conclu entre les parents qui ont le devoir formel de marier leurs enfants. Si depuis l’Antiquité de nombreuses formes de mariage ont existé, du don au rapt de la très jeune fille, à l’heure actuelle la pratique la plus courante consiste en un accord entre les deux familles de même caste, de même religion et de même rang social si possible. Malgré une législation moderne interdisant la polygamie pour les hindous (mais pas pour les musulmans) et le mariage avant 18 ans pour les filles et 21 ans pour les garçons, des mariages d’enfants seraient encore pratiqués dans les régions les plus reculées du Tamil Nadu, du Rajasthan ou du Bihar.

Si dans le Sud dravidien on se marie encore au sein du même village voire de la même famille, en revanche dans le Nord les familles sont obligées de rechercher les conjoints dans d’autres villages plus ou moins éloignés.

« Selon la coutume dravidienne, les familles concluent des mariages à l’intérieur de la micro-caste qui est une subdivision endogamique de la caste. La micro-caste, sans être d’une endogamie absolue, est constituée par un groupe de familles alliées entre lesquelles l’échange de conjoints se répète de génération en génération[…]. C’est une chose que l’Inde du Nord n’admet pas, car elle a évolué beaucoup plus tôt vers une conception bilatérale de la transmission génétique, admettant la femme comme génitrice au même titre que l’homme comme géniteur. »5

Mais finalement, grâce à ce système, la femme dravidienne est moins seule et plus libre de ses mouvements que les femmes du Nord puisqu’elle se marie dans une famille qu’elle aime depuis sa tendre enfance, et à un parent avec qui elle a déjà noué des relations amicales, quelquefois amoureuses.

En général, la recherche d’un conjoint se fait soit par relations, soit par des intermédiaires, et de plus en plus par des annonces matrimoniales de journaux, sur internet… Même si le consentement mutuel est en principe requis, nombreux sont encore les fiancés qui se voient pour la première fois le jour de leurs noces. Les fils partis à l’étranger pour y faire des études ou commencer une carrière reviennent au pays épouser la fille que ses parents auront choisie. En plus du critère social, le choix de l’épouse fait aussi intervenir des critères plus individuels tels que la beauté ou le teint clair, le niveau d’études ou l’accord des horoscopes. D’ailleurs, les mariages non arrangés par les parents se font plutôt en un jour faste !

La cérémonie nuptiale est toujours fastueuse, quel que soit le mariage, ce qui occasionne des frais somptuaires en raison d’un nombre d’invités dépassant souvent la centaine, des nombreux repas composés des meilleurs mets, d’un orchestre et des danseuses, des vêtements magnifiques offerts à la famille proche… Cette cérémonie familiale, la plus prestigieuse, est l’occasion de rassembler toute la communauté familiale et les membres de la caste afin d’étaler sa richesse, quitte à s’endetter à vie.

Même si les modalités varient selon les régions, les religions et les castes, la cérémonie présente certaines caractéristiques communes. Les fiançailles qui scellent l’accord entre les deux familles sont marquées par un échange de cadeaux et d’offrandes symboliques. Au jour et à l’heure fixés par l’astrologue, la mariée, vêtue d’un sari rouge ou safran et parée de ses plus beaux bijoux (colliers, bracelets aux bras et aux chevilles, anneaux d’oreilles et de nez, pendentif sur le front, ceinture d’or) et de fleurs dans les cheveux, retrouve au temple ou à l’église son futur époux brillamment vêtu, après des rituels pratiqués dans leurs maisons respectives. Les rituels, datant de l’époque védique, sont toujours accompagnés de processions et d’un orchestre de musique. L’échange des guirlandes de fleurs entre les futurs époux, la présence de l’eau, du feu, du santal, du safran, du riz, du lait, de la banane ou de la corde (terminée d’un pendentif sacré) mise autour du cou de la mariée sont autant de symboles et de rites témoignant de l’union féconde, de la prospérité, de la fidélité… (Mais la cérémonie du mariage, aussi fastueuse soit-elle, n’est pas une fête gaie et conviviale comme on l’imagine ailleurs, particulièrement pour les mariés qui subissent des rituels interminables pendant plusieurs jours.)

Le problème de la dot

Toutefois, plus qu’un arrangement social, le mariage reste une affaire très coûteuse pour les parents de la mariée qui sont obligés de verser une dot considérable à la famille du marié, d’où ce souhait chez les Indiens, de donner naissance à des garçons. Abolie par la Constitution indienne en 1961, la pratique de la dot, loin de disparaître, tend au contraire à devenir de plus en plus une véritable plaie sociale. A l’exception de quelques jeunes gens des campus universitaires ou de citadins très occidentalisés qui refusent le système en général, cette coutume de la dot (dowry) est répandue dans l’Inde entière, quelles que soient la caste, la classe sociale et la religion (chrétiens et musulmans compris). Traditionnellement, un père qui marie sa fille offre à la belle-famille, outre les dépenses somptuaires de la cérémonie, des bijoux, de la vaisselle, du mobilier ; les bijoux sont en fait une sorte d’héritage anticipé puisque, après leur mariage, les filles n’ont plus de liens matériels avec la maison paternelle.

Paradoxalement depuis ces dernières années, notamment depuis les années 80, le « prix » du mari connaît une inflation sans précédent et paradoxalement plus parmi les classes moyennes urbanisées que parmi les classes rurales ! Plus sa caste est élevée et son métier de haut niveau, plus la compensation financière et matérielle qu’il pourra exiger est conséquente. Le montant peut excéder une centaine de milliers de roupies, sans compter les bijoux, avec des dons en conséquence, depuis le scooter jusqu’à la voiture et la maison entièrement meublée et équipée (magnétoscope, réfrigérateur, machine à laver…)6 ! Principale cause d’endettement des familles indiennes, cette pratique, malgré le niveau d’éducation des jeunes filles, n’est pas prête hélas de disparaître. Les indiens de la diaspora vivant en Occident réclament, eux aussi, sans vergogne une dot conséquente, comme en témoignent les annonces matrimoniales de la presse associative à l’étranger.

Cependant, dans la presse indienne engagée, il est possible de lire des annonces matrimoniales déclarant que ni la caste, ni la dot, ni la couleur de la peau ne seront prises en considération, mais plutôt l’éducation et le caractère. Par ailleurs, tous les jeunes gens n’acceptent pas ce système, notamment dans les campus universitaires où l’union libre, les mariages inter-castes et inter- religieux ont fait leur apparition depuis les années 70. Il suffit de passer quelques semaines dans les campus de New-Delhi, de Bombay ou du Kérala pour se rendre compte que, pour bon nombre d’étudiants, il est tout à fait inconcevable d’accepter les mariages arrangés, a fortiori le système de la dot fortement réprouvé par les mouvements féministes, virulents dans ces milieux universitaires.

L’entrée dans la vie conjugale

En revanche en milieu traditionnel, comme elle se marie relativement jeune elle entre dans son nouveau foyer pleine d’angoisse et de nostalgie, ignorant quelquefois tout de sa vie sexuelle future7, avec un sentiment ambivalent de respect et de crainte envers leur époux, complètement étranger (dans la majorité des cas) qu’elle doit considérer « comme un dieu ». Or sa véritable famille est désormais celle de son mari, et quel que soit son destin par la suite, l’épouse sait lorsqu’elle se marie qu’elle ne pourra pas retourner s’installer chez ses propres parents, sauf en des occasions exceptionnelles, notamment avant l’accouchement. Aussi, à l’inverse du mari qui continue à vivre dans la maison de son enfance au milieu de ceux qui l’aiment, la jeune épouse doit trouver sa place au sein du groupe de femmes inconnues, dirigé par une belle-mère qui règne sans partage sur la maisonnée. Le mari n’ose pas montrer en présence de sa mère le moindre attachement qu’il pourrait éprouver envers son épouse. La belle-mère a une telle emprise sur son fils qu’on a souvent l’impression que celui-ci est plus proche d’elle que de son épouse. Les moments intimes de la vie conjugale sont si rares qu’il est difficile de parler de relation amoureuse au sens occidental.

Le statut de mère = statut valorisé et valorisant pour la majorité des femmes

La situation de la jeune épouse change radicalement quand elle se trouve enceinte. Etre mère est un statut valorisé et valorisant pour la majorité des femmes indiennes ; en effet une femme justifie son existence et a véritablement un statut familial et social quand elle est mère de surcroît d’un ou plusieurs fils. Les aînées veillent sur son bien-être et de nombreuses tâches ingrates lui sont épargnées : elle subit moins les sarcasmes et les humiliations de sa belle-mère dont elle reçoit des marques d’affection, jusque là si rares. Avant l’accouchement, généralement au septième mois de la grossesse, elle a la grande joie de retrouver ses propres parents, notamment sa mère qui est à ses petits soins, elle reçoit une nourriture particulière et ne doit pas accomplir de travaux pénibles8.

Finalement, pour beaucoup de femmes qui ne veulent pas se prendre en charge, assumer à la fois les tâches ménagères, l’éducation des enfants et la vie professionnelle, les grandes familles et leurs lois ont finalement un caractère très sécurisant. Même si certaines femmes étouffent au sein de cette famille aux principes rigides qui déterminent et régentent la vie de chacun, elles s’angoissent et hésitent longtemps devant le changement. Certes, il est vrai qu’en milieu urbain s’impose de plus en plus l’image de la famille nucléaire comprenant le père, la mère et deux enfants au maximum. A cause de la vie citadine qui permet aux gens de se rencontrer sur le lieu du travail, une minorité rejette le mariage traditionnel et lui préfèrent des relations plus intimes et sincères, aboutissent à ce que l’on désigne en Inde par l’expression love marriage (mariage d’amour)9. Mais bon nombre de femmes issues de la classe moyenne ne rejettent en aucune manière le mariage traditionnel arrangé avec ses coutumes, ses rites et ses fastes…

La condition difficile de veuve

Lorsque par malheur, l’épouse de cette famille traditionnelle perd son époux, elle se retrouve dans la condition épouvantable de veuve. : il lui est alors interdit de se remarier comme si elle était responsable du décès de son mari, alors que le code civil le lui permet. Au dernier recensement de 1991, les veuves représentent 8% de la pop féminine (33 millions)

Dès la mort de son mari, on lui retire définitivement tous ses bijoux et les fleurs de ses cheveux. Elle n’a ni le droit de poudrer en rouge vermillon la raie centrale de ses cheveux, ni d’apposer sur son front le tikka ou poteu, symboles de son statut de femme mariée10. Elle ne se vêt plus que de blanc (couleur du deuil) et ne participe plus activement aux grandes cérémonies familiales où elle est supposée « porter malheur ». Sa seule issue est de pouvoir vivre chez son fils aîné qui devient le chef de famille. Sans fils, elle mène une vie misérable aux crochets de sa belle-famille qui peut la renvoyer dans sa famille ; abandonnée de tous, elle se réfugie dans des ashrams. La législation coloniale et le code civil des années 50 qui autorise le remariage des veuves ne concerne encore que les milieux les moins traditionnels. On comprend dans une telle perspective, que des femmes aient pu choisir la sati - immolation des veuves sur le bûcher funéraire de leur époux. Abolie une première fois par les Anglais à la fin du siècle dernier et déclarée illégale par le Code pénal indien, cette pratique fait encore de nos jours des émules dans un contexte d’intégrisme religieux, notamment dans les régions arriérées du Rajasthan ou du Bihar. En revanche les veuves ayant un certain niveau d’éducation et paradoxalement celles de haute caste rejettent de plus en plus ces comportements.

Le rôle des mouvements féministes

Même si l’on observe une participation croissante des femmes à la vie publique, elles ont encore du mal à s’imposer dans une société patriarcale pour ne pas dire « machiste ». :

Pourtant dès les années 47 au moment de la lutte pour l’Indépendance, de nombreuses associations de femmes militantes issues de l’élite intellectuelle (de haute caste) se sont constituées. Elles ont tenté au départ de faire respecter les lois existantes sur l’égalité des sexes et sur l’interdiction de la sati et de la dot, le remariage des veuves. Elles se sont mobilisées et continuent à se mobiliser pour que ne restent impunis, ni les assassinats de belles-filles (pour dot insuffisante, soit 558 en 1985 contre 13630 jusqu’ en 1991), ni foeticide et infanticide des filles, ni les viols, ni les ravages de l’alcoolisme. Ces mouvements dénoncent aussi régulièrement les conditions de vie épouvantables des prostituées vendues très jeunes par leur familles pauvres à des proxénètes ou à des tenancières de maisons closes. Certes, jusqu’à son abolition dans les années 40, la « prostitution dite sacrée » ou offrande sexuelle du corps féminin aux temples était une institution antique bien intégrée dans la société indienne : certains temples tamouls prestigieux comme celui de Tanjore (construit au Xe par le souverain Rajaraja) avait une dotation de 400 devadasi (servantes ou esclaves de la divinité)11.

Ces mouvements féministes qui reconnaissent tous, la législation favorable à l’égard des femmes en déplorent la faible application. En effet, malgré la légalisation du divorce soit par consentement mutuel, soit sur la demande d’un conjoint suite à des sévices physiques, des abandons, cette pratique ne concerne qu’une très petite minorité de femmes de la classe moyenne, indépendantes sur le plan financier et prêtes à encourir l’opprobre de leur entourage. En effet, que de femmes sont prêtes à subir les violences quotidiennes de leurs époux ivrognes plutôt que d’engager une procédure, ne serait-ce que de séparation qui susciterait une réprobation tant de la part de leur belle-famille que celle de leur propre famille.

On est donc loin des revendications traditionnelles des mouvements féministes occidentaux relatives aux libertés sexuelles qui relèvent en Inde du luxe pur et simple. D’ailleurs, la presse féminine de plus en plus florissante (qui tire en moyenne à plus de 50000-100000 exemplaires), n’hésite pas à aborder les problèmes traditionnels de dots, mariages arrangés, éducation des enfants, relations belle-mère/belle-fille, ainsi que des problèmes nouveaux, plus intimes de la vie conjugale tels que le divorce ou les liaisons extraconjugales. Ces mouvements ne rencontrent du succès qu’auprès de femmes actives issues des classes moyennes urbanisées, mais leurs revendications ne restent pas lettre morte.

Même si les femmes sont de plus en plus nombreuses à travailler, une minorité d’entre elles participent à la vie économique : les plus pauvres, parce qu’elles n’ont jamais eu le choix, les autres pour acquérir un statut économique et social, mais en tout état de cause, leurs salaires sont nettement inférieurs à ceux des hommes (à l’exception de la fonction publique). Les plus pauvres travaillent dans les champs, dans les usines, et sur les chantiers dans des conditions souvent pénibles et peu satisfaisantes. Par ailleurs, il y a à peine 1 femme sur 7 qui travaille dans le secteur organisé. Toutefois, beaucoup de professions se féminisent comme la médecine ou l’enseignement. Des métiers comme ceux de journaliste, chercheur, chef d’entreprise, député ou cinéaste ont été pris d’assaut par les femmes au cours de ces dernières années.

Cependant, dans les familles traditionnelles, l’arrivée d’une bru instruite, jouissant d’un statut économique peut créer des problèmes car celle-ci défend ses propres idées et se révolte contre l’autorité qui lui est imposée. De ce fait les familles traditionnelles ont tendance à choisir une future épouse qui n’aura pas eu le temps de former réellement sa personnalité. Certes, les familles traditionnelles désireuses de pouvoir bénéficier d’une source de revenus supplémentaires encouragent de plus en plus les filles à aller à l’école et à l’université, notamment dans les États du Sud et les grandes villes.

Mais, il y a tout lieu de croire que cette amélioration indéniable ne concerne hélas qu’une minorité de femmes aisées des grandes villes. En revanche, il est difficile de percevoir un changement dans les campagnes où le poids des traditions est encore très lourd. Et pourtant, le monde politique dominé par les hommes toutes tendances confondues, a toujours été en faveur d’une participation des femmes dans la vie politique et sociale comme le prouve le tiers des sièges réservés aux femmes (1/3) dans les collectivités locales (panchayats et les zilla parishad) ; cependant il y a actuellement des résistances pour étendre ce quota au niveau des assemblées régionales et nationales.

L’éducation : condition essentielle d’amélioration du statut de la femme


Plus qu’un changement des mentalités, c’est l’éducation qui constitue le fondement même de l’émancipation des femmes. Et l’amélioration de la condition féminine passe inexorablement par une limitation des naissances. En effet, à partir du moment où on est éduqué, on fait moins d’enfants. En profondeur, on constate une corrélation négative entre le taux de scolarisation, notamment chez les femmes, et le taux de croissance : plus on est alphabétisé moins on fait d’enfants en somme : c’est le cas du Kérala.

Aujourd’hui, les autorités s’accordent avec les spécialistes pour expliquer l’échec de leur politique démographique. En contradiction totale avec le manque d’éducation des femmes, le conservatisme social et les impératifs économico-religieux, cette politique démographique centrée uniquement sur le contrôle des naissances était inéluctablement vouée à l’échec.

Avec le record de 50 bébés à la minute ou de 72 000 enfants par jour, les gouvernants indiens reconnaissent leur échec en matière de politique démographique. Étonnant de la part de l’Inde qui a été, dès 1951, sous l’impulsion de Nehru, le premier pays au monde à instaurer une politique volontariste de planification des naissances. Que de milliards de roupies ont été engloutis en vain, chaque année, dans ces innombrables programmes de contrôle des naissances ! Il n’est pas un endroit en Inde où l’on ne puisse apercevoir une affiche du planning familial portant le slogan : « Pas plus de deux ! » et le symbole du triangle rouge. Certes, de 1951 à 1991, plus de 100 millions de naissances ont pu être évitées grâce aux différentes méthodes contraceptives puisque le taux de fécondité est passé de 5,9 à 3,7. Cependant, les résultats sont très décevants si l’on tient compte des millions de calendriers Ogino, de préservatifs, de contraceptifs oestro-progestatifs et de stérilets distribués gratuitement dans les hôpitaux, les dispensaires, les gares. Ces mesures ne pouvaient avoir qu’un impact négatif dès lors que les femmes n’étaient pas éduquées et suivies médicalement ; ainsi, certaines femmes ménopausées ont subi une stérilisation.

En dépit des excès commis durant l’état d’urgence (1975-77) et du traumatisme lié à la stérilisation masculine (35 millions de personnes auraient subi la vasectomie) sous la contrainte ou par des chantages -une somme d’argent, une radio, un seau en plastique, voire un prêt agricole-, la stérilisation demeure la forme de limitation de naissances la plus répandue : sur les 44% des couples indiens en âge de procréer, 30% se font stériliser dont une écrasante majorité de femmes12. Seulement 7% d’entre elles utilisent le stérilet, 2% la pilule, et 5% des hommes seulement acceptent le préservatif13, par ailleurs il n’y a que 16% des femmes de moins de 30 ans qui utilisent un moyen de contraception contre 55% pour les 30-44 ans

Enfin, l’avortement reste un moyen de contraception largement pratiqué légalement, voire illégalement, en dépit d’une légalisation de l’avortement datant de 1969 : 5 à 6 millions d’avortements sont pratiqués chaque année dont 4,5 millions illégalement, dans des conditions sordides, notamment dans les campagnes profondes, par des « avorteuses traditionnelles »14 et 10% des mortalités maternelles sont dues à un avortement. En matière de santé et de prévention, les femmes sont très démunies comme le prouvent les maladies gynécologiques atteignant une grande proportion de femmes notamment en milieu défavorisé. En fait, de nombreuses femmes préfèrent avorter jusqu’à l’arrivée d’un hériter mâle grâce aux techniques médicales qui facilitent l’élimination des filles à savoir l’échographie et l’amiocentèse (prélèvement du liquide amniotique).

A l’inverse des filles qui ne sont que de passage dans leurs familles avant de rejoindre leur belle-famille une fois dotées, les garçons peuvent, dès leur plus jeune âge, assurer la sécurité des parents en l’absence de protection sociale et allumer le bûcher funéraire à la mort de ceux-ci. Ainsi, ces méthodes dans un pays où naître fille est une malédiction ont connu depuis 10 ans un développement et un succès sans précédent comme le prouve la présence des milliers d’officines privées visibles partout, proposant la détermination du sexe moyennant une somme modique en comparaison de l’éventuelle dot à payer. Les autorités effrayées par l’élimination de 100 000 foetus féminins chaque année, ont interdit l’amniocentèse en 1994, mais l’échographie continue de faire des ravages.

Si l’on ajoute à cela les milliers de cas d’infanticides de nouveau-nés du sexe féminin (Rajasthan et Tamil Nadu) et la mauvaise condition des filles en général, on ne s’étonne pas du déclin du ratio entre hommes et femmes : il y avait 972 femmes pour 1000 hommes en 1911, 927 aujourd’hui, soit le ratio le plus défavorable du monde pour le sexe féminin. Sur les 844 millions d’habitants recensés en 1991, il manquerait donc 32 millions de femmes pour obtenir un nombre égal d’hommes et de femmes (438 millions d’hommes contre 406 millions de femmes).

Mais il existe des écarts importants selon les régions, notamment entre le Nord et le Sud : En effet, le fameux « hindi belt » (ceinture hindi) regroupant les quatre « états malades » de l’Inde -Bihar, Uttar Pradesh, Madhya Pradesh et Rajasthan- soit 40% de la population indienne, détient de tristes records sur le plan démographique. Concernant ces états, les taux de natalité (36/1000) de mortalité infantile (100/1000), le nombre d’enfants par femme (plus de 5 enfants), le faible recours aux moyens de contraception (1/3) et un sex-ratio unique au monde (882 femmes pour 1000 hommes en Uttar Pradesh) sont des indicateurs éloquents. Bon nombre d’entre elles (2/3) ne savent ni lire ni écrire,et 2/3 des filles de 12-14 ans en milieu rural ne sont jamais allées à l’école ; elles se marient très jeunes (12 ans au Rajasthan) en dépit de la loi interdisant le mariage avant 18 ans pour les filles et 21 ans pour les garçons, meurent facilement en couches (555 /100 000 naissances15) et font travailler leurs enfants. Cependant, même le Tamil Nadu qui mène avec succès une politique de développement sanitaire et d’éducation des filles, comme en témoignent la hausse du taux d’alphabétisation et corrélativement la baisse du taux de fécondité (2,2) bat des records d’infanticides de bébés de sexe féminin, notamment dans ses campagnes. C’est ici le conservatisme hindou et le patriarcat qui sont à l’origine du rejet des filles.

L’exemple du Kérala : modèle de développement pour les femmes

Aussi faut-il relativiser cet échec car les Etats du Sud, notamment le Kérala avec un taux d’alphabétisation de plus de 90%16, connaît le taux de mortalité infantile le plus bas de l’Inde -17/1000 contre 80/1000 dans l’ensemble du pays-, le taux de mortalité féminine le plus bas et la population n’y augmente que de 1,1%. Certes, les Kéralaises se marient beaucoup plus tard que les autres indiennes en général (23 ans contre 19) et utilisent en majorité les moyens contraceptifs, d’où un nombre raisonnable d’enfants par femme (1,8). La mortalité maternelle ne touche qu’une femme sur 1000 contre plus de 11 sur 1000 en Uttar Pradesh, l’infanticide des filles et le travail des enfants sont inexistants, on observe donc que le sexe ratio y est favorable au sexe féminin.

Le Kérala est presque le seul État de l’Inde où le nombre de femmes est supérieur à celui des hommes (1036 pour 1000). Ce cas d’exception en Inde, voire en Asie du Sud, montre à quel point une politique de limitation des naissances ne peut être dissociée d’un effort soutenu en matière d’alphabétisation (95%). Toutefois, dans le cas de l’Inde, on peut se demander si les facteurs culturels et religieux ne jouent pas aussi un rôle déterminant dans les comportements démographiques. Le Kérala, traditionnellement matriarcal (héritage en faveur des filles) puis soumis aux influences chrétiennes depuis Saint Thomas, a profité des missions pour éduquer les filles et les populations les plus défavorisées, notamment les basses castes qui se sont converties en masse pendant la période portugaise, puis pendant la période britannique. Par la suite, les communistes longtemps au pouvoir ont consolidé ces acquis en faisant de l’éducation et de la santé, des services publics en général, des secteurs prioritaires. La participation des femmes dans la vie économique et sociale est par conséquent importante, d’ailleurs 2/3 des instituteurs sont des femmes.

Certes l’émigration de près d’un million de Kéralais, notamment vers les pays du Golfe, a contribué à limiter les conséquences d’une explosion démographique, d’autant que ces expatriés envoient chaque année à leurs familles restées sur place quelques 100 millions de dollars17.

L’expérience du Kérala montre à l’évidence que l’amélioration de la condition féminine implique non seulement une scolarisation générale des filles et une promotion de la santé, mais aussi un changement des comportements culturels. Cette stratégie globale paraît peut-être utopique dans un pays où les pesanteurs socio-culturelles limitent toute évolution significative, en dépit des nombreuses lois sociales rarement appliquées, notamment dans le Nord, telles que celles de la limitation de l’âge du mariage ou celle de la généralisation de l’instruction primaire pour les filles, mais ce n’est que très récemment que les gouvernants ont compris l’importance du rôle de l’éducation. A partir du moment où on développe l’éducation en faveur des filles, on assistera inéluctablement à un changement des mentalités qui se produira d’abord au niveau des femmes, car si l’on peut incriminer cette société patriarcale, force est de constater que beaucoup de femmes restent soumise
 
 
 
 
Bibliographie sommaire



Bagchi J., Indian women, myth and reality, Sangam Books, 1995

Chunkath S.R., Athreya V.B., Female infanticide in Tamil Nadu, some Kishwar M., Women and Politics : Beyond quotas Economic and Political Weekly, october 26, 1996

Devendra K., Changing status of women in India, Vikas Publishing House, 1994

Drèze A., et Sen A., India, Economic Development and social opportunity, 1996

Kakar S., Eros et imagination en Inde, récits intimes, Ed. les femmes, 1994

Marius-Gnanou K., L’Inde, Karthala (Coll.Méridiens), 1997, 270 p.

Parikh, I.J., Garg P.K., Indian Women, an inner dialogue, Sage Publications, 1989

Viramma, J et J.L. Racine, Une vie paria, le rire des asservis, Pays tamoul, Inde du Sud, Paris, Plon, Coll.Terre humaine », 447 p.
 
 
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1 Economiste-Géographe, Maître de Conférences en Géographie et Aménagement à l’Université Montpellier III
2 Sudhir Kakar, Moksha, le monde intérieur, enfance et société en Inde, ed. les Belles Lettres ; p.167, 1985.
3 D’ailleurs, en fonction de la position hiérarchique, tout membre d’une famille se fait appeler grand frère ou grande soeur, petite soeur de maman, grande soeur de maman, petit frère de papa…, il est impensable d’appeler une personne plus âgée que soi, par son prénom tant en milieu traditionnel que moderne.
4 Sudhir Kakar, idem, p.105.
5 Les mariages sont par ordre de préférence, les suivants : un homme épouse la fille de sa soeur aînée ; il épouse la fille de la soeur de son père ; il épouse la fille de son oncle maternel[…]. Mais alors, comment pouvait-on éviter de commettre des incestes ? Le problème fut résolu en fonction de l’idée qu’on se faisait de la consanguinité. C’est un fait bien connu en anthropologie que de nombreux peuples, après avoir découvert la paternité physiologique, renversèrent complètement leurs conceptions concernant la consanguinité : l’idéologie patrilinéaire développa la conception selon laquelle c’est le père seul qui lègue le patrimoine génétique aux enfants, la mère n’ayant qu’un rôle de porteuse et de nourricière de l’enfant que la semence paternelle a déposé en elle. Avec une telle conception, la consanguinité par les femmes disparaît[…].) S.Kakar, idem, p.138-140
6 Si par malheur, la belle-famille n’a pas fini de verser la dot promise, la famille du mari n’hésite pas à assassiner la nouvelle bru, maquillant le crime en suicide. Des milliers de femmes seraient chaque année victimes d’accidents dans leur cuisine. Pendant longtemps, les coupables n’étaient jamais poursuivis, mais devant l’ampleur du phénomène et grâce à la dénonciation de ces crimes par les mouvements féministes « antidot », des procès sont intentés avec succès.
7 Malgré la place évidente de l’érotisme dans la mythologie hindoue, ainsi dans le Kama Sutra -plus connu en Occident qu’en Inde- les femmes comme les hommes ignorent tout de l’amour physique, ce qui engendre quelques problèmes psychologiques largement évoqués dans la presse féminine indienne.
8 Comme l’observe S.Kakar, « ce n’est que grâce à la maternité qu’elle rentre en possession de son identité de femme et qu’elle peut se faire une place dans la famille, dans la communauté et dans le cycle de la vie. Cela explique l’originalité de son sens du devoir maternel et sa capacité d’investissement émotionnel pratiquement illimitée envers ses enfants, surtout envers ses fils qui restent sous sa dépendance affective pendant une bonne partie de leur vie. » Sudhir Kakar, idem, p.126
9 D’ailleurs, nombreuses sont les femmes à poser la question de savoir si on a fait un « mariage arrangé » ou un « mariage d’amour ».
10 le tika ou le poteu est un point rouge symbolisant l’oeil de la connaissance que tout hindou appose sur son front avant d’aller au temple. Aujourd’hui le tikka désigne avant tout ces pastilles rondes autocollantes de couleurs diverses en harmonie avec la couleur du sari. Aujourd’hui, de plus en plus nombreuses sont les veuves à rejeter ces traditions et à porter le tikka, notamment en milieu urbain.
11 J.Dupuis, L’Inde, Une introduction à la connaissance du monde indien, Kailash, 1994, p.60-62. Selon Jacques Dupuis « une insensible connexion unit la fonction sacrée à la prostitution laïque. Mais le caractère choquant qu’une telle connexion présente aux yeux des occidentaux est pratiquement gommé par plusieurs facteurs propres à la civilisation hindoue : l’absence de toute connotation péjorative dans la vie sexuelle ; l’excellente éducation, l’absence de vulgarité, la très haute tenue reconnue aux dévadasi ; le decorum indien qui interdit toute manifestation indécente en public, le prestige qui reste attaché à cette profession.[…] Il est permis de déplorer que l’Inde n’ait pas su conserver, au prix d’une réforme religieuse, l’un des témoignages les plus authentiques de sa culture ». De tels propos sont difficilement compréhensibles à notre époque.
12 Il n’est pas rare de voir des femmes se faire ligaturer les trompes (tubectomie) au moment d’une césarienne, pratique de plus en plus courante parmi les femmes de la classe moyenne.
13 B.Philip, L’Inde aux deux visages, le Monde, 31 août 1994.
14 Les spécialistes estiment que la multiplication d’établissements pratiquant l’IVG en toute discrétion -Delhi ne compte pas moins de 556 centres officieux et 250 établissements autorisés- et le fait que l’intervention soit tout à fait abordable (de 500 à 2500 Rs &equals ; 75 à 375 F) ont certainement contribué à dédramatiser cet acte auprès des femmes Courrier International, 29/5/95 citant Charu Lata Joshi de India Today
15 Chaque année 100 000 femmes meurent en couches à la suite d’hémorragies, d’infections, d’avortement… Le taux de mortalité maternelle est plus élevé dans les Etats de la ceinture hindi (823/100 000) que dans le Kérala (234) et le Tamil Nadu (319). the Hindu,
16 Cet Etat constitue un cas tout à fait particulier dans le schéma général de retard de l’Inde. Avec un taux d’alphabétisation de plus de 90% chez les adultes, et une alphabétisation quasi généralisée des adolescents (15-19 ans) -98% sexes confondus contre 74% pour les hommes et 52% pour les femmes pour l’Inde en général-, le Kérala a réussi à éliminer les différences de taux d’alphabétisation selon les sexe parmi les populations les plus jeunes…, ce qui n’est le cas d’aucune province chinoise… Ces résultats remarquables du Kérala dans le domaine de l’alphabétisation sont le fruit de plus d’un siècle d’intervention de l’Etat et de campagnes publiques visant à une large diffusion de l’enseignement élémentaire… » Source : l’Inde et la Chine : développement économique et bien-être social, Revue d’économie du développement, 4/1994, p.84.
17 S. Bessis, Croissance, n°375 spécial Inde, p. 50.