Blue Flower

LES RITES ET LES CULTES DE L’INDE VUS PAR LES AUTEURS LATINS DE TERENCE A SAINT AUGUSTIN

par Sharmila Marius



INTRODUCTION



Un laurier conquis sur l’Inde ne repose pas encore dans le sein de Jupiter
(Stace - Silves, 4, 1, 41)1.

C’est donner ici la mesure de tout ce qui fait qu’un lecteur de Rome pouvait être séduit par les mystères d’une Inde lointaine et inaccessible à Auguste lui-même.

Stace évoque dans ce vers ce qu’il reste à faire à l’empereur Domitien, et la tâche n’est pas mince.

Les Latins se souviennent en effet d’Alexandre qui fut le seul à franchir les crues de l’Indus, et le prestige de l’Inde tient autant à son éloignement qu’à son originalité culturelle.

Le thème du barbare dans la littérature latine n’est pas nouveau, les études à ce sujet ne manquent pas. Mais si l’on a conscience qu’aux yeux même des Latins l’Indien n’est pas un barbare comme les autres, il faut alors se rendre à l’évidence : les études concernant l’Inde dans la littérature latine sont pour ainsi dire inexistantes, du moins en France. Or il est désormais moins malaisé de circuler dans le corpus des textes latins de l’Antiquité relatifs à l’Inde puisqu’il a été réuni dans un seul ouvrage de la collection « Budé - Les Belles Lettres », par Jacques André et Jean Filliozat, sous le titre explicite, s’il en est, de l’Inde vue de Rome.

L’on doit constater assez rapidement, lorsque l’on consulte cet ouvrage, que les textes les plus nombreux sont ceux qui traitent de la religion indienne, et notamment des rituels, des coutumes, des mœurs et des cultes de l’Inde antique. Comment expliquer ce fait ?

On peut comprendre cet intérêt des Romains pour les pratiques religieuses indiennes à la lumière de la religion romaine elle-même. En effet, à leurs débuts, les Romains n’ont pas eu de mythologie, pas plus que de théologie. Ils ont donc développé une religion alors faite essentiellement de pratiques et de rites. On sait combien le respect du rituel importait à tout Romain, si bien que la pratique religieuse conditionnait constamment la vie quotidienne.

C’est donc aux aspects techniques de la religion que se sont intéressés les auteurs latins qui ont écrit sur l’Inde, même s’ils n’ont pas négligé, loin s’en faut, l’aspect plus spirituel.

Toutefois, les sources de ces auteurs sont, au demeurant, grecques pour la plupart, si bien que les Latins restent tributaires d’un autre regard, celui d’une autre civilisation qui les a également fascinés et qu’ils ont assimilée. Ils ont ainsi adapté les légendes et les mythes grecs qui se rapportaient à l’Inde, et l’histoire de l’expédition de Dionysos dans ce pays, si elle a fait l’objet de nombreux textes grecs dans l’Antiquité, en a suscité encore bien davantage chez les Latins, si ce n’est que Dionysos est purement et simplement devenu Liber Pater avec ces derniers.

L’avènement du christianisme à Rome a fait considérablement évoluer la perception que les Romains avaient de l’Inde, puisque celle-ci devient l’objet d’une littérature édifiante dont le contenu, moralisant au début, devient pour ainsi dire politique lors des derniers grands combats littéraires entre paganisme et christianisme.

Ambroise de Milan, Jérôme, Commodien, Augustin, tous les Pères de l’Eglise évoquent alors l’évangélisation de l’Inde entreprise par Saint Thomas et d’autres. Il s’agit par conséquent de faire la part entre le mythe et la réalité.

Tous ces caractères de Rome, héritière des sources grecques, mais révélant souvent sa nature « impérialiste » d’un point de vue politique comme d’un point moral, expliquent l’ambivalence du regard que portent les auteurs latins sur l’Inde et ses cultes. Ce regard est à la fois admiratif lorsqu’il s’agit de décrire les mœurs et la sagesse des Indiens, et terriblement romain quand il s’agit de conquérir et de convertir les âmes de ceux qui ne sont jamais que des « barbares presque nus » selon l’expression de Cicéron d’abord, de Saint Augustin bien plus tard.

Les sources des Latins concernant l’Inde étaient-elles exactes ? Les ont-ils exploitées correctement ? Ont-ils perçu les caractères originaux de la pratique religieuse indienne ou se sont-ils contentés de ne retenir de l’Inde que ce qu’ils en comprenaient ? Ont-ils établi des comparaisons avec leurs propres pratiques religieuses ? Enfin, et surtout, que valent les données latines sur l’Inde quand on les confronte à celles de l’Inde sur le monde gréco-romain ?

C’est à ce genre de questions que nous allons tenter de répondre dans la présente étude, même si l’éventail de recherches est trop étendu pour que nous puissions prétendre aborder tous les sujets.

Ce travail s’articule autour de trois thèmes principaux, très différents les uns des autres comme le regard que Rome porte sur l’Inde est multiple et changeant.

Le lien entre ces trois aspects de la perception romaine de l’Inde est cependant toujours le même : c’est celui de la religion, qu’il s’agisse des pratiques, des doctrines, ou encore de la mythologie.

Nous verrons, dans un premier temps, dans quelle mesure les auteurs latins ont de l’Inde une vision admirative et édifiante lorsqu’il s’agit de la pratique religieuse, des cultes, des rites et de la philosophie de ces prêtres hindous de haute caste qu’on appelle les brahmanes.

Puis, en étudiant les sources grecques des Latins, nous verrons dans un deuxième temps comment ces derniers se sont appropriés la mythologie étrangère et ont adapté à leur manière le panthéon indien.

Nous nous intéresserons finalement aux textes de l’Antiquité tardive qui évoquent l’évangélisation de l’Inde par les Apôtres du Christ.

Tous les textes cités en français dans cette étude se trouvent en Annexe B dans leur version originale, à savoir en latin. Ils sont datés. Un lexique permet d’avoir accès également à la traduction et à l’explication des termes sanskrits présents dans ce travail.
 
--------------------
 
1 In l’Inde vue de Rome, p. 122.