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Chapitre II

UNE MYTHOLOGIE ET UN PANTHEON INDIENS ADAPTES PAR LES AUTEURS LATINS
 
 
I -LE MYTHE DE LIBER PATER EN INDE

On sait qu’au début du IIe siècle avant l’ère chrétienne, Rome est envahie par la vague dionysiaque qui vient de l’Orient hellénique et a depuis longtemps conquis plusieurs cités de la Grande Grèce et de la Sicile ainsi que de l’Etrurie.

Cette vague se brise contre le rempart de la société et de la croyance morale des Romains lorsqu’éclate l’affaire des Bacchanales. Bacchus réapparait alors sous des formes apparemment inoffensives, dans la littérature, dans l’art et dans les mystères connus dans des cercles restreints. Sous les premières dynasties impériales, son culte est limité aux pays helléniques, à l’Asie, à l’Egypte et à la Grèce. La renaissance véritable de ce culte n’aura lieu à Rome qu’au IIe siècle de notre ère, sous les Antonins.

C’est sous le consul Postumius, en 496 avant Jésus-Christ, que Dionysos prend dans le panthéon national romain le nom de Liber. C’est ainsi que les écrivains de l’époque classique l’appellent indifféremment Liber ou Bacchus, ou Liber Pater.

1. Description de la venue de Liber en Inde


Il y a, dans la littérature latine antique, plus d’une cinquantaine de références à la venue de Liber en Inde et au culte qui lui aurait été rendu par les Indiens.

Les allusions les plus courantes (une quarantaine à peu près) concernent la victoire écrasante de Liber sur les Indiens, et sa naissance en Inde.

Ces descriptions sont souvent semblables, quelle que soit l’époque, ce qui porte à croire que leur source est commune. Elles sont par ailleurs extrêmement précises et emphatiques.

a) Liber vainqueur des Indiens

Métamorphoses, 15, 413 : « L’Inde vaincue a donné ses lynx à Bacchus couronné de grappes ».

Fastes, 3, 465-466 : « Cependant, Liber vainquit les Indiens aux cheveux flottants ».

Pontiques, 4, 8, 61 : « C’est ainsi que Liber victorieux eut la gloire d’avoir triomphé des Indiens ».

Art d’aimer, 1, 190-191 : « Tu fus grand, craint de l’Inde, Bacchus ».

On le voit, Ovide54 n’écrit pas une œuvre sans rappeler ce mythe, que ce soit pour l’anecdote ou simplement pour l’image. De manière générale, c’est d’ailleurs chez les poètes que l’on retrouve le plus souvent ces évocations.

Dans le monde grec, le prestige dont jouit Dionysos s’exprime aussi chez les poètes, et c’est dans les textes de ces derniers que l’on trouve la source de la légende de Dionysos en Inde. La trace principale qu’il en reste dans la littérature grecque subsiste chez Nonnos de Panopolis.

En effet, vers la fin du IIIe siècle, Sôterichos, originaire de la ville d’Oasis en Libye, composa un poème en quatre livres, les Dionysiaques. La légende de Dionysos y est chantée et on peut supposer que Nonnos lui est redevable de la première idée de son épopée.

L’épopée de Nonnos suit un plan souvent difficile à saisir parce que le poète fait une quantité de disgressions et rattache au sujet principal nombre de légendes qui n’ont avec celui-ci que des liens ténus. Un plan général de ce poème existe cependant : le motif central du poème est constitué par l’expédition triomphale de Dionysos contre les Indiens dont la narration, coupée par plusieurs épisodes, va du treizième au quatorzième chant (Les Dionysiaques en comptent quarante neuf). Auparavant, on trouve la légende de Cadmus, fondateur de Thèbes et ancêtre de Dionysos, puis les naissances des deux Dionysos, et leur mort.

Après le triomphe sur les Indiens, les derniers chants évoquent la rivalité de Poséidon et de Dionysos, tous deux épris de Beroé, l’arrivée de Dionysos à Thèbes et le châtiment de Penthée. Enfin, l’apothéose de Dionysos et d’Ariane termine l’ensemble. Si la mythologie classique fait le fond du récit, beaucoup de détails lui sont étrangers.

Toutefois, d’où vient le mythe de Dionysos en Inde ? En fait, l’importance donnée à la guerre contre les Indiens est due à une tradition qui a pris naissance à Alexandrie, dans l’entourage des Ptolémées. Toute une partie de la légende se trouve déplacée en Asie et on ne peut qu’être frappé, de manière générale, de la localisation d’une grande partie des lieux sacrés dionysiaques dans les pays syriens et arabes. Ce mythe de la conquête de Dionysos, très souvent exploité, semble avoir lassé les Grecs comme les Latins précisément, puisque Strabon le rejette comme vieille fiction sur laquelle on aurait renchéri sous Alexandre pour flatter son orgueil.

Il est tout à fait possible en effet, que ce dernier ait voulu placer sa propre conquête asiatique dans une tradition et un parrainage divins :

Telle est la Macédoine, qui s’empara un jour de l’empire du monde, qui traversa l’Asie Mineure (…) et posséda tout l’Orient, victorieuse même de l’Inde, suivant les traces de Liber Pater (…) (Pline l’Ancien, Histoire Naturelle, 4, 39)55.

 Par ailleurs, Pacatus, en 389, écrit dans son Panégyrique de Théodose56:

Vous aussi, artistes, méprisez les thèmes rebattus des vieilles fables, les travaux d’Hercule, les triomphes indiens de Liber et les guerres des monstres anguipèdes.

On le voit, ce thème est devenu un lieu commun au même titre que les travaux d’Hercule, ce qui laisse imaginer le nombre de références qu’il peut exister, dans la littérature latine, sur ce sujet.

Cependant, beaucoup d’auteurs chrétiens se sont servis de cette légende à des fins, là encore, édifiantes. Leur dessein était moral, et même politique. Lorsque Constantin crée l’empire chrétien en effet, il reste assez de païens adeptes du culte dionysiaque à Rome pour que l’Eglise juge nécessaire de poursuivre la lutte contre les cultes polythéistes. Ainsi Commodien, poète violent et intolérant s’il en est, déforme les légendes et résume dans une pièce de ses Instructions57 les différents mythes relatifs à la naissance de Dionysos, dont celui de sa naissance en Inde pour en mettre mieux à évidence la fausseté et la vanité.

Prudence, quant à lui, en une vingtaine de vers de son livre contre Symmaque, évoque non sans habileté les divers aspects de l’histoire de Bacchus, le triomphe sur les Indiens, le thiase bachique et les rites des Bacchantes appris à l’Inde, ces Bacchantes qui, de leurs dents, déchirent des serpents vivants, les rites des Ménades, les amours du Dieu avec Ariane, une courtisane, qu’il place ensuite parmi les étoiles. Il veut démontrer que le paganisme n’est pour rien dans la grandeur de Rome.

C’est également à des fins politiques et morales qu’Orose, dans son Histoire contre les Païens58, fait de Liber un dieu tyrannique et sanguinaire en Inde :

A cette époque, Liber conquit l’Inde et l’inonda de sang, couvrit de massacres et souilla de débauches une nation qui n’avait jamais été soumise à aucun homme, satisfaite d’être en paix chez soi.

Saint Augustin, lui, s’en prend aux Bacchantes plus encore qu’à Liber :

Alors Liber Pater guerroya aussi en Inde. Il avait dans son armée beaucoup de femmes, appelées les Bacchantes, moins célèbres par leur valeur que par leur fureur (La cité de Dieu, 18, 13)59.

On le voit, ce thème a été retravaillé, suivant les époques, en fonction du contexte et c’est ainsi que la même histoire, glorieuse sous Alexandre ou Auguste, devient sanguinaire après Constantin.

Par ailleurs, lorsqu’on étudie tous les textes des différents auteurs à ce sujet, on constate qu’ils rivalisent de précision. Il s’agit pour Solin de dater l’arrivée de Liber en Inde - « Six mille quatre cent cinquante et une années et un peu plus de trois mois avant Alexandre »60, tandis que Fulgence s’attache à expliquer les raisons de la défaite des Indiens devant le Dieu :

On dit que Dionysos a vaincu les Indiens parce que ce peuple est très adonné à la boisson, pour deux raisons : la chaleur les incite à boire, et ils disposent du fort vin de Falerne ou de Meroe (Mythologies, 2, 12)61.

En fait, cette consommation du vin chez les Indiens, déjà évoquée dans Quinte-Curce (8, 9, 30), leur a été attribuée dans le contexte de la légende de Dionysos, dieu de la vigne et conquérant de l’Inde. Nous verrons d’ailleurs, par la suite, comment les Latins ont considéré les rituels bachiques lorsqu’ils sont pratiqués par les Indiens, et surtout ce qui porta ces derniers à les pratiquer, justement. Quant à la confusion de Meroe, région du Soudan égyptien, et de Mareotis, lac du delta du Nil, dans une région aux vignobles célèbres, elle se trouve déjà chez Lucain62 que citera Fulgence dans la suite de son texte.

C’est le cortège de Bacchus qui, de tous les aspects de la victoire du dieu sur les Indiens, a donné lieu à la description la plus abondante, que ce soit chez Ovide, Pline l’Ancien, Sénèque, Stace ou Sidoine Apollinaire pour ne citer qu’eux. Curieusement, le combat en lui-même semble aussi bref, quoique sanglant, que les récits qu’en ont fait les Latins. Sidoine Apollinaire va jusqu’à écrire :

Il y a de la douceur dans les yeux noyés de Bacchus, mais s’il lui arrive de les tourner contre l’ennemi, d’un seul regard il paralyse et étourdit les Indiens (Poèmes, 22, 33-34)63.

Ce texte, comme beaucoup d’autres du même genre, est assez ambigü dans la mesure où l’on ne sait plus vraiment si l’étourdissement qu’évoque Sidoine Apollinaire est un étourdissement de peur ou de vertige bachique. Le champ lexical des descriptions de ces « combats » tourne toujours autour du délire, de l’évanouissement, et la place que prend l’évocation du cortège grandiose et pompeux, chez tous les auteurs, peut paraître exagérée. Si cette victoire était une métaphore, cela expliquerait que la part d’une guerre, même mythique, de Bacchus soit si réduite dans la littérature latine. En revanche, les références aux rituels et au culte voué à Bacchus sont considérables, comme on le verra bientôt.

C’est pourtant bien à un dieu guerrier que font allusion des auteurs aussi différents que Pline l’Ancien et Martial lorsqu’ils usent de ce mythe comme d’une image pour évoquer les triomphes de César - « ton arène a surpassé (…) les triomphes du dieu victorieux qui, quand il trainait les Indiens, se contentait de deux tigresses »64 - ou ceux de Pompée dont le char fut tiré par les premiers éléphants attelés comme jadis, rapporterait-on, au triomphe de Liber sur l’Inde vaincue65. S’agirait-il, dès lors, d’une conquête étrangère, auquel cas il faudrait savoir quel pays est représenté par Liber dans la mesure où les Grecs connaissent la même légende avec Dionysos comme héros, ou bien s’agit-il, plus vraisemblablement d’ailleurs, d’une conquête inventée pour les besoins d’une filiation spirituelle et logique éventuelle des autres conquérants de l’Inde, venus ou à venir dans l’Empire Romain ? On sait que les Romains étaient animés d’un constant souci de justifier tous leurs actes religieusement, si bien que la recherche d’une origine ou d’un exemple antérieur, autrement dit d’un précédent, était essentielle à la bonne marche d’une action à venir.

Auguste justifia tous ses faits et prédit l’avenir de l’Empire en se plaçant sous la filiation d’Enée, les écrivains de l’époque se chargeant d’exposer les hauts faits des prédécesseurs, afin que le mythe rejoigne la réalité. L’exemple de Liber devait ainsi justifier et animer l’esprit de conquête, du moins avant la fin du Haut-Empire.

L’autre question, fondamentale, est de savoir pourquoi Liber, plutôt qu’un dieu plus belliqueux tel que Mars par exemple, est le protagoniste d’un mythe de conquête sur l’Inde.

C’est là que les autres textes sur Liber sont éclairants. En effet, nombre d’auteurs situent la naissance du dieu en Inde, et expliquent ainsi toutes les légendes bachiques qui découlent de ce fait.

b) Naissance de Liber en Inde

Des villes que les Indiens habitent, Nysa est la plus célèbre et la plus grande ; parmi les montagnes, c’est le mont Méros, consacré à Jupiter. De là chez eux une tradition particulière : Liber serait né dans la ville et aurait été élevé dans une grotte de cette montagne. Il s’ensuit - réalité ou erreur ? - que les auteurs grecs prétendent qu’il fut introduit dans la cuisse66 de Jupiter (Géographie, 3, 66)67



Pomponius Mela est le premier, dans la littérature latine, à avoir ainsi évoqué la naissance de Liber en Inde. Cette tradition s’est longtemps perpétuée, mais avec des variantes. On trouve en effet cette même allusion chez Quinte-Curce (8, 10, 11-14) et Solin (Recueil de curiosités, 52, 16)68, à ceci près que pour ce dernier, la confusion au sujet de Méros et de la cuisse de Jupiter serait le fruit d’une plaisanterie, et non d’une erreur, de la part des Grecs. Commodien, quant à lui, est encore plus précis puisqu’il rappelle le mythe de la double naissance de Liber, et affirme qu’il est né de Jupiter et de Proserpine pour ce qui est de sa naissance indienne, et non de Sémélé la thébaine comme le dit la légende grecque.

En revanche, on trouve autant d’auteurs latins pour inverser la légende et affirmer au contraire que « Liber Pater, dans ses pérégrinations en Inde, avait fondé la ville de Nysa et la nation des Nyséens, tandis que d’après sa descendance, il avait appelé le mont de cette ville, Méros (Épitomé de l’Histoire d’Alexandre, 36)69.

Isidore de Séville, dans les Etymologies (8,11,44 et 15,1,6)70, va jusqu’à proposer les deux légendes, la première expliquant l’origine du nom Dionysos (Dieu de Nysa), et la seconde considérant que la ville de Nysa fut fondée par Liber.

Chez Pline comme chez Pomponius Mela, les géographes, la ville de Nysa et le mont Méros ne sont pas identifiés, de même que sur les cartes indiennes antiques ou modernes. Toutefois, l’indication donnée par Pomponius Mela que le mont Méros est la montagne la plus célèbre et la plus grande évoque le mont Meru qui est l’équivalent de l’Olympe dans la mythologie indienne.

En effet, il s’agit là de l’axe polaire de la cosmographie légendaire indienne et c’est à son sommet que siègent les trente trois dieux védiques, dont Brahman, Vishnu et Shiva.

Par ailleurs, il faut noter qu’il n’y a nulle mention, dans les textes antiques ou modernes de l’Inde, d’une quelconque légende selon laquelle un dieu grec, quel qu’il soit, aurait conquis le pays. La venue d’Alexandre de Macédoine, appelé Sikandar par les Indiens, a certes marqué ces derniers mais ils ne l’ont jamais pris pour un dieu. Sachant que ce mythe de la conquête indienne a probablement été créé pour flatter le « roi de Macédoine » comme le nomment les Latins, il faut constater qu’il n’a pas eu d’écho ou de pendant du côté indien.

L’hypothèse qui associe Méros à Méru permet malgré tout de proposer une explication supplémentaire concernant le mythe de Liber en Inde : en effet, si l’histoire de la conquête a sans doute été forgée pour Alexandre, en revanche le problème de la naissance de Liber à Nysa reste entier. Mais sachant que, parmi les dieux indiens qui siègent sur le mont Méru, l’on trouve Shiva dont la mythologie de l’Inde dit qu’il est né à Nysara près du mont Méru, l’on peut se demander si les Grecs, et par la suite les Latins, n’auraient pas assimilé le dieu Shiva à Dionysos dont il est très proche du fait de ses fonctions, de ses légendes et des attributs qui le caractérisent.

Cela n’aurait rien d’étonnant, quand on sait que l’un des aspects les plus remarquables de l’histoire des croyances à l’époque impériale, surtout depuis le deuxième siècle, est le rapprochement entre les divers cultes.

Ce phénomène de syncrétisme religieux déjà en puissance pendant la période hellénique, a pris une force nouvelle sous les Antonins et encore plus sous les Sévères. Il a été étudié et mis en lumière par les historiens de la religion romaine.

Il se présente sous deux aspects. Le premier consiste à rapprocher les divinités ou plutôt les cultes qu’on leur rend. Le second comporte une fusion encore plus intime entre les dieux et entre les croyances, jusqu’à les identifier les uns aux autres. Ces deux tendances, plus ou moins spontanées, s’accentuent à mesure que les années passent, et le polythéisme chercha à les utiliser pour se défendre contre la pression du christianisme et présenter un front uni contre cet ennemi.

Le culte bachique devait avoir sa part dans ce mouvement qui se prolongea pendant plus de deux siècles. La figure de Dionysos se prêtait à des transformations car plus que celle de tout autre dieu, elle était complexe, multiple et changeante. Ausone semble avoir eu une intuition de cela, qui s’amuse dans ses Épigrammes, 4871 :

Les fils d’Ogygès me nomment Bacchus, je suis Osiris chez les Egyptiens, les Mysiens m’appellent Phanacès, les Indiens me croient Dionysos, la religion romaine, Liber, le peuple arabe Adonis et les gens de Lucagnac, le dieu universel.

Cette inscription se trouve sur une statue de marbre de Liber, signale le poète. En fait, il aurait pu écrire que les Indiens l’appellaient Shiva, car si cette divinité très indienne n’est pas empruntée aux Grecs ni aux Romains, ces derniers l’ont définitivement appelée Dionysos ou Liber. Il ne s’agit donc pas vraiment d’emprunt ni de syncrétisme, mais plutôt d’adaptation, en l’occurrence, du panthéon et de la mythologie de l’Inde à la mode latine pour ce qui concerne les textes que nous étudions. Car ce n’est pas le cas seulement de Bacchus, mais aussi d’autres dieux et d’autres mythes, comme nous aurons l’occasion de le voir.

2. Interprétation du mythe de Liber en Inde


a) Shiva et Dionysos

La légende selon laquelle Dionysos aurait séjourné en Inde est ainsi une allusion à l’identité de son culte avec la religion indienne. Le shivaïsme est essentiellement une religion de nature : Shiva, comme Dionysos, ne représente qu’un des aspects de la hiérarchie divine, celui qui concerne l’ensemble de la vie terrestre.

L’homme qui participe du shivaïsme comme du dionysisme est en communion avec la vie sauvage, les bêtes de la montagne et de la forêt. Dionysos comme Shiva est un dieu de la végétation, de l’arbre et de la vigne. C’est aussi un dieu animal, protéiforme.

Il enseigne aux hommes à se moquer des lois humaines pour retrouver les lois divines. Le culte de Dionysos, tout comme le culte de Shiva, a rencontré une vive résistance de la part des religions urbaines qui les ont considérés comme antisociaux.

Les deux dieux sont les protecteurs de ceux qui se tiennent à l’écart de la société conventionnelle et symbolisent tout ce qui est dangereux, chaotique, inattendu, tout ce qui échappe à la raison humaine et ne peut être attribué qu’à l’action imprévisible des dieux.

Déjà le Rig-Véda (VII, 21,5), le livre sacré de l’Inde Antique, priait le dieu Indra, roi des dieux, de ne pas permettre que les adeptes du culte de Shiva les Shivna-devas (adorateurs du phallus, symbole de Shiva) puissent approcher de leurs sacrifices rituels. Shiva est d’ailleurs accusé d’enseigner les secrets du savoir à la caste des Shudras qui n’y ont pas accès selon les Védas.

Les fidèles du dieu sont appelés bacchoï (bacchants) en Grèce et bhaktas (participants) dans l’Inde. Pour eux, c’est dans l’ivresse de l’amour et de l’extase que réside la véritable sagesse, que devient possible la communion avec la nature et les dieux.

Le culte de Shiva, comme celui de Dionysos, chaque fois qu’il est réapparu, a été banni de la cité qui n’admettait que les cultes qui donnaient une immense place à l’homme. Tout au long de l’histoire de l’Inde, nous rencontrons des diatribes contre les diverses sectes shivaïtes, leurs pratiques, leurs sacrifices sanglants, leurs rites. Ces diatribes rappellent tout à fait les descriptions malveillantes que Tite-Live a faites des rites dionysiaques pour justifier les persécutions politiques des adeptes.

On le voit, les deux cultes sont très proches et peuvent expliquer confusions et adaptations. Il est toutefois intéressant de constater que les Indiens, eux aussi, ont adapté le panthéon gréco-latin à leur manière puisque, en effet, si les Grecs et les Latins considèrent que le culte bachique s’est étendu à l’Inde, l’Inde elle, dans nombre de ses écrits, considère que c’est le shivaïsme qui s’est exporté en Occident. Cet échange de bons procédés atteint l’Egypte puisque selon Diodore, l’épitaphe d’Osiris (identifié à Dionysos) mentionne les expéditions d’Osiris en Inde.

En fait, l’unité des conceptions shivaïtes et bachiques était déjà reconnue dans le monde hellénique comme une situation de fait. Ainsi Euripide admettait l’universalité de la religion de Dionysos que le dieu lui-même, escorté de ses ménades, aurait propagée dans tout l’Orient avant de revenir l’implanter au lieu de sa naissance. Les Grecs expliquaient clairement, contrairement aux Latins, les similarités des cultes de Shiva et de Dionysos par l’effet de cette fameuse et mythique expédition de Dionysos en Inde. Il s’agirait en quelque sorte d’une mission pour propager son culte, mission qui se serait transformée en une conquête de l’Inde fabuleuse. Cette expédition aurait duré deux ans et le dieu serait revenu par la Béotie la troisième année. Il aurait célébré sa victoire monté sur un éléphant en Inde et, selon Diodore, c’est en souvenir de cette expédition de l’Inde que les Béotiens, les autres Grecs et les Thraces avaient institué des sacrifices triétériques à Dionysos.

Mégasthène, ambassadeur de Séleucos en Inde, écrit dans ses Indica qu’il n’hésite pas à identifier Dionysos à Shiva dont le culte était, selon lui, particulièrement répandu dans les montagnes où est cultivée la vigne. Il remarque également les similarités des expéditions du roi Chandragupta, chez qui il se trouve être ambassadeur, et des processions de Dionysos.

Les caractères physiques de Dionysos et de Shiva expliquent également que les Grecs et les Latins aient été tentés de les confondre. Les statues représentant Shiva sont nombreuses dans les sanctuaires depuis la plus haute antiquité indienne, et les textes grecs évoquent des statues de Dionysos près du mont Méros (Méru), sanctuaire shivaïte s’il en est. Les Grecs sont d’ailleurs, à ce sujet, repris par les Latins qui comme Priscien, disent que

L’Asie s’étend vers les contrées orientales, là où l’Océan, dit-on, touche aux statues de Bacchus, sur les derniers territoires des Indiens, où le Gange impétueux irrigue du tourbillon de ses eaux les terres de Nysa (Périégèse, 616-619)72.

Certes, la Périégèse de Priscien écrite vers 500 après Jésus-Christ, est la traduction de la Périégésis de Denys le Périégète, si bien que les erreurs de ce dernier sont présentes chez Priscien. Il fait ainsi couler le Gange au lieu de l’Indus à Nysa.

Mais de même que Dionysos est représenté nu avec de longs cheveux quand il n’est pas vêtu de la robe monastique couleur safran, de même les légendes indiennes des Puranas nous montrent Shiva comme un adolescent lubrique qui vagabonde nu dans la forêt, charme les femmes des orgueilleux ascètes, et répand sa semence çà et là, faisant apparaître sur la terre les pierres précieuses et les lieux saints.

L’ambiguïté sur la sexualité de Dionysos se retrouve chez Shiva. Il est, de même que Dionysos, représenté tantôt comme un mâle barbu dans la force de l’âge, tantôt comme un adolescent effeminé :

Au moment opportun, Zeus défit la couture de sa cuisse et donna naissance à Dionysos qu’il confia à Hermès, et il l’envoya auprès d’Ino et d’Athanas, leur recommandant de l’élever comme une fille (Apollodore, Bibliothèque, III, IV, 3).

Le mythe de la naissance de Dionysos en Inde est assez complexe, dans la mesure où l’on a toujours essayé de le rattacher au premier mythe en invoquant les erreurs comme Mela, ou encore les plaisanteries, comme Solin73.

Un aspect de cette naissance reste obscur cependant : tous les auteurs latins affirment que, dès lors que l’on parle de Bacchus en Inde, il faut savoir que sa mère n’est plus Sémélé la thébaine, mais Proserpine (ou Perséphone). Son père, lui, reste Jupiter74. Or, d’après Jean Lydus (VIe s.), c’est Leucothéa, la Dame Blanche bienveillante et protectrice des navigateurs, qui se substitue à Proserpine comme mère de Dionysos. Il faut noter que là encore, la confusion avec Shiva est possible puisque, comme tous les dieux de l’Inde, ce dernier connaît un avatar féminin qui est Gauri, la Dame Blanche, déesse bienveillante qui représente l’autre aspect de Shiva le destructeur.

Il serait tentant de porter plus loin la comparaison, mais cela n’est pas nécessaire puisque les contacts que les Grecs eurent avec les Indiens furent, ou bien trop rapides (Alexandre) pour qu’ils aient de l’Inde et des mythes de ce pays une connaissance autre que superficielle, ou bien trop profonds et durables (Mégasthène demeura plusieurs années en Inde) pour qu’ils puissent confondre un dieu indien d’une importance telle que Shiva avec Dionysos. Ce qui, en revanche, laissa bien des traces dans la littérature latine concerne les aspects du culte de Liber en Inde, auxquels il faut maintenant s’intéresser.

b) Aspects du culte

Dans l’Inde, on trouve des bœufs au sabot non divisé, à corne unique, et une bête sauvage nommée axis ayant le pelage du faon avec des taches plus nombreuses et plus blanches, qu’on offre en sacrifice à Liber Pater … (Pline l’Ancien, Histoire Naturelle, 8, 76)75.

Le cervus axis, en sanskrit « cital », est en fait un animal que l’on sacrifiait à Shiva dans l’antiquité.

Aviénus, plus précis, va dans sa description du monde76 jusqu’à préciser les lieux du culte de Liber en Inde, les localisant la plupart du temps dans la vallée du Gange.

Les fêtes bachiques, telles qu’elles étaient célébrées en Inde selon les Latins, sont trait pour trait semblables aux fêtes shivaïtes, et « les danses orgiaques indiennes de Bromius77 » évoquées par Sidoine Apollinaire dans ses Poèmes, 11, 119-12078 correspondent aux Holi de l’Inde, fêtes de printemps.

En réalité, les fêtes de Shiva sont toujours les fêtes des humbles. Lors du Holi, sorte de carnaval shivaïte indien, les artisans, les serviteurs, les femmes, les hommes de basses castes ont le droit d’insulter et de maltraiter leurs maîtres, les nobles, les prêtres, ce qu’ils font à grand renfort d’injures et d’obscénités.

On trouve d’ailleurs dans le Mahabharata79 des jugements au sujet des vratyas, les adeptes de Shiva. On les appelle les « rebuts de la société, les incendiaires, les adultères … » et l’on sait que Tite-Live emploiera pratiquement les mêmes mots pour décrire les membres des sectes dionysiaques : inceste, viol, ivresse …

C’est que Bacchus, comme Shiva, est le dieu de l’ivresse, du vin et des extases orgiastiques. Bacchéia, « l’état de bacchant », équivaut à la bhakti indienne, la voie dévotionnelle d’origine shivaïte. Ainsi Shiva est appelé lubrique et fou, de même que pour Homère, Dionysos est « mainoménos », le fou rejeté par les bien-pensants de la cité.

Les danses collectives indiennes décrites par Sidoine Apollinaire mènent à la « mania », à l’orgiasme. Elles sont appelées kirtanas (chant de gloire) dans l’Inde, dithyrambes chez les Grecs. Ammien Marcellin explique par ailleurs qu’après avoir mis trois ans à vaincre les Indiens, Liber « renouvela les orgies et les danses » (Histoires, 22, 8, 23)80. Les allusions à l’ivresse qui caractérise les cultes bachiques et à la boisson à laquelle s’adonneraient les Indiens adeptes de Liber sont nombreuses chez les Latins.

C’est qu’en effet, toutes les religions dans lesquelles le mysticisme et les contacts avec le surnaturel jouent un rôle important attribuent un caractère sacré à une boisson enivrante ou autre intoxicant. La tradition des boissons sacrées et des libations rituelles est attestée dans toutes les anciennes civilisations.

Or l’invention du vin et sa diffusion parmi les hommes constituent un thème essentiel de la légende dionysiaque. Selon Apollodore, Dionysos découvrit le vin, devint le dieu de l’extase et de la délivrance ; son culte est associé par la suite à la vigne et c’est sous cet aspect qu’il est généralement appelé Bacchos. C’est après que Liber, le Dionysos latin, sera présent dans la plupart des opérations de la viticulture, et sera invoqué en compagnie de Libera. Et c’est une image d’Ovide qui illustre encore le mieux tout ceci :

L’Inde vaincue a donné ses lynx à Bacchus couronné de grappes (Métamorphoses, 15, 413)81.

Mais l’un des phénomènes qui rapproche le plus le culte de Shiva du culte de Liber dans l’antiquité reste celui du sacrifice rituel. Le sacrifice humain, sacrifice dionysiaque s’il en est, ne se retrouve en Inde que pour le dieu Shiva dans l’antiquité car de même que ce dernier en réclame dans les légendes dont il est le héros, Dionysos livre Penthée à la fureur des Ménades, dans les Bacchantes d’Euripide.

Le principe du rituel est le même pour Dionysos et pour Shiva. Les participants doivent consommer la chair de l’animal ou de l’homme sacrifié. Ce rituel refuse la cuisson de la chair de la victime qui doit être capturée après une poursuite, déchirée et mangée crue. Poursuivre et dévorer la victime vivante sont ainsi les conditions essentielles pour provoquer la folie extatique qui fait du sacrifice une expérience mystique et pas seulement un rite.

Si les danses et les spectacles donnés par les Indiens en l’honneur de Liber méritent tant de textes latins - les cortèges de fêtes et de danses des Indiens circulant derrière le dieu sont décrits chez Aviénus, Claudien, Stace, Arnobe, Ammien Marcellin, Ovide et Sidoine Apollinaire -, c’est parce que toutes les formes de danses, de spectacles de théâtre sont sous l’égide de Dionysos, qui est invoqué au début de chaque spectacle grec dans l’Antiquité.

Shiva est de même invoqué avant toute danse ou tout spectacle, dans l’Inde antique comme dans l’Inde d’aujourd’hui. Le plus grand titre de gloire de Dionysos est d’avoir donné naissance au dithyrambe et aux concours dramatiques. Selon la Bibliothèque d’Apollodore, c’est à la suite d’une expédition de deux ans en Inde que Dionysos avait organisé des auditions musicales. Selon Euripide, il avait inventé la flûte et le tambourin. Or le tambour de Shiva, le damaru, en forme de sablier, est fait de deux crânes humains pour rappeler que la vie naît de la mort. Il faut distinguer plusieurs formes de danse, tant dans le rituel shivaïte que dans le rituel dionysiaque : danse symbolique, danse lubrique, danse extatique et théâtre dansé.

L’une des légendes qui accompagne le plus souvent le mythe de Liber en Inde est celle du bélier. Elle raconte que l’armée du dieu traversa le désert de Libye avant de se rendre en Inde, et qu’elle serait morte de soif si un bélier n’avait conduit les soldats vers un point d’eau. Cette légende explique, selon Ampélius, « la présence du bélier parmi les douze signes du ciel désormais »82.

« Un bélier, dit-on, sortit soudain des sables »83 affirme Hygin, et les Latins pensent qu’il s’agit du dieu cornu Hammon. Dès lors, ils supposent que Liber, reconnaissant, fonda à son arrivée en Inde une ville du nom de Hammon. Il n’y a toutefois nulle mention de tout ceci sur les cartes ou dans les textes indiens ayant trait à l’antiquité. Ce mythe est donc spécifiquement latin, et il a le mérite de fournir une explication quant à la constellation du bélier. Mais les thèses différent au sujet de ce bélier selon les auteurs et selon les époques.

Ces derniers sont en revanche unanimes pour ce qui concerne les vêtements que portait Liber à son arrivée en Inde :

Assis sur un char doré, quand tu cachais les lions de tes longs vêtements, tu fus vu de la vaste contrée de la terre orientale, de ceux qui boivent aux eaux du Gange (Sénèque, Oedipe 424-428)84.

C’est ainsi que la plupart des auteurs latins, découvrant les descriptions que les Grecs ou leurs prédécesseurs latins font des costumes royaux indiens, les comparent à ceux de Liber et les trouvent similaires. En somme, les distinctions guerrières qui caractérisent la tenue vestimentaire d’un roi indien (ce dernier est en effet, très souvent, de la caste des Ksatriyas, autrement dit des guerriers) doivent pour les Latins, être nécessairement celles qui faisaient le vêtement de Liber lorsqu’il conquit l’Inde par les armes. Sénèque, Solin, Martianus Capella se sont ainsi inspirés, à la fois des lieux communs sur l’Inde royale et des descriptions grecques des vêtements de Dionysos pour représenter la tenue de Liber en Inde :

Le roi est vêtu d’une robe traînante, différente de celle de tous les autres, mais comme le vêtement dont nous voyons revêtu Liber Pater (Solin, Recueil de curiosités, 53, 17)85

On comprend ainsi que les Indiens auraient pu effectivement reconnaître leurs mœurs, leurs rites, leurs cultes et leurs mythes, éventuellement l’un des dieux essentiels de leur panthéon, dans les récits latins. Ils auraient cependant eu des difficultés à retrouver quelque indianité dans tous ces phénomènes car les Latins semblent les avoir fait leurs, en quelque sorte.

Toutefois, bien des aspects du culte dionysiaque rapportés par les Latins comme ayant été exportés en Inde par Bacchus sont très indiens, initialement. Ainsi dans le Rig Véda, les compagnons de Shiva sont les Maruts, dieux de la tempête. « Ils sont furieux comme des bêtes sauvages, mais jouent innocemment comme des enfants ou des veaux. »

Ils ressemblent beaucoup à « la cohorte démoniaque qu’est la suite de Bacchus » et que stigmatisent Tite-Live et Saint Augustin, qui pensent que l’Inde était en paix avant l’arrivée du dieu du vin.

Dans la tradition shivaïte, on représente les compagnons du dieu Shiva comme une troupe de jeunes gens fantaisistes, aventureux, échevelés, rôdant la nuit, chantant, dansant et jouant sans cesse des tours pendables aux sages et aux dieux. On les appelle les Ganas, « les garnements », et ils correspondent aux Korybantes crétois ; comme les Silènes et les Satyres, certains ont des pieds de boucs ou d’oiseaux.

Ils sont représentés depuis la plus haute antiquité sur tous les temples de l’Inde, l’un d’eux étant écrasé pour son insolence par le célèbre Shiva dansant (Nataraja), du pied droit. Les Ganas se moquent des règles de la morale et de l’ordre social. Ils incarnent la joie de vivre, le courage, la fantaisie, ils vivent en harmonie avec la nature et s’opposent à l’ambition destructrice de la cité.

Ces Ganas, on l’a vu, sont les compagnons célestes de Shiva. En revanche, les adeptes mortels des rites extatiques ou dévotionnels qui caractérisent le culte de Shiva sont appelés bhaktas, les « dévots » ou plutôt littéralement les « participants ». Ces bhaktas sont les sectateurs du dieu dont certains pratiquent les formes les plus extrêmes de la dévotion, quittant leurs possessions et leurs familles, errant sur les chemins, dansant, chantant des hymnes passionnés. Ils apprennent à deviner la pensée des êtres semi-divins et des animaux sauvages.

Ce sont toutes ces pratiques qui sont décrites dans les textes latins et si les noms ne sont pas les mêmes, les rituels et les mythes sont, eux, identiques à ceux de l’Inde. La vision qu’ont tous ces auteurs des coutumes indiennes n’est pas complètement imaginaire, bien qu’elle soit déformée par bien des lieux communs hérités des Grecs.

Liber n’est, par ailleurs, pas le seul dieu évoqué par les Latins quand il s’agit de l’Inde. D’autres tiennent une place de choix dans la littérature latine, même si le mythe bachique indien est probablement le plus célèbre.

II - LE MYTHE D’HERCULE EN INDE

On trouve, dans les textes latins de l’antiquité, une quinzaine d’extraits évoquant la campagne d’Hercule en Inde, le culte que lui auraient voué les Indiens ensuite, et l’histoire de sa fille, reine d’une région du Sud de l’Inde à l’époque de la dynastie des Pandyas.

Dans sa liste des six Hercule, Cicéron rappelle par exemple que :

Le cinquième Hercule est celui que, dans l’Inde, on nomme Bélus. (De la Nature des Dieux, 3, 42)86.

Jean Filliozat87 considère que ce Bélus pourrait être Balarama, héros à la force (bala) prodigieuse, tueur de démons et frère de Krishna, le dieu berger. Ses légendes correspondent en effet à celles d’Hercule, lui aussi a accompli des travaux colossaux et les Latins l’ont souvent confondu, semble-t-il, avec son frère Krishna, pensant que les deux noms qualifiaient un seul et même dieu. Les représentations que l’on trouve d’eux sur les temples de l’Inde sont par ailleurs très semblables dans la mesure où la mythologie les considère comme deux frères.

Toutefois, Balarama ne possède pas les mêmes pouvoirs que Krishna car il n’est qu’un héros tandis que son frère est un demi-dieu. Il en va de même pour Hercule, fils de Jupiter et d’Alcmène, et pour son frère jumeau qui est le fils du mortel Amphitryon.

Solin nous apporte quelques précisions sur ceux des Indiens qui adorent Hercule. Il raconte qu’un affranchi, Annius Plocamus, alors chargé de percevoir les redevances de la mer Rouge pour l’Empire Romain, fut entraîné, quand il se rendait en Arabie, par les Aquilons au-delà de la Carmanie et atterrit en Inde, dans un port. Il apprit la langue en six mois, eut des entretiens avec le roi de cette région et rapporta ce qu’il avait appris. Solin, grâce à ces informations, explique tout ce qu’il sait de ce peuple et assure « qu’ils adorent Hercule » (Recueil de curiosités, 53, 14)88. Or Martianus Capella, sans citer ses sources, rapporte exactement la même histoire dans ses Noces de Philologie et de Mercure, 6, 69889.

En fait, les sources de ces auteurs, là encore, sont grecques. D’après Arrien en effet, Mégasthène (Indica, VII-VIII) écrivait que c’était Dionysos qui avait civilisé les Indiens nomades et fondé chez eux la royauté et qu’ensuite Héraklès, établi en Inde, eut beaucoup de fils et une seule fille. Voulant que cette fille régnât sur l’Inde et y laissât une descendance digne de lui, il l’aurait lui-même épousée, ne trouvant pas de gendre à sa convenance. Comme le dit très justement Jean Filliozat90, le nationalisme de Mégasthène l’aveuglait et pour lui, ainsi que selon les anciennes légendes ranimées pour aduler Alexandre, rien ne pouvait être nulle part que grec par l’origine. Certes, il donne fortuitement quelques détails reposant sur des réalités que l’on connaît par ailleurs, grâce notamment aux textes indiens concernant l’antiquité.

Toujours est-il que ce nationalisme grec a été fortement relayé par un nationalisme latin qui, sans beaucoup d’originalité il faut l’avouer, a remplacé Héraklès par Hercule, Dionysos par Liber, de même que Mégasthène avait simplement remplacé Shiva par Dionysos, et comme on le verra, Krishna par Heraklès.

Pline l’Ancien, pour détailler les expressions du culte d’Hercule en Inde, rapporte au passage le fait suivant :

Les cornes d’une fourmi indienne fixées au mur dans le temple d’Hercule ont provoqué l’admiration (Histoire Naturelle, 11, 111)91.

Les têtes cornues des fourmis indiennes sont déjà évoquées chez Hérodote et Strabon, mais l’on a pu constater que la plupart des temples indiens comportant des fourmis de ce genre dans leurs bas-reliefs sont des temples dédiés à Krishna dans l’Inde du Centre et du Sud. Il s’agit d’un objet votif indéterminé cependant.

Les renseignements concernant le séjour d’Hercule en Inde sont en revanche plus nombreux pour ce qui a trait à la campagne qu’il y aurait menée. Pline l’Ancien, Justin, l’Épitomé de l’Histoire d’Alexandre et Orose y font très clairement allusion92. S’agit-il d’une confusion entre l’expédition de Liber et le culte d’Hercule en Inde ?

Pas chez Pline, qui fait la distinction :

Telle est la Macédoine (…) qui s’empara du monde, victorieuse même de l’Inde, suivant les traces de Liber et d’Hercule (Histoire Naturelle, 4, 39)93.

Quant à Justin, il nomme les peuples indiens soumis par Hercule, en rappelant, dans ses Histoires Philippiques, 12, 9, 294 que le « roi Alexandre, descendu à l’Océan, reçut la soumission des Agensones et des Sibes, établis par Hercule ». C’est bien pour chercher une filiation mythique et une justification à la campagne d’Alexandre que celle d’Hercule est généralement rappelée dans toutes les biographies du héros macédonien. Le meilleur exemple de ce fait reste encore l’Epitomé de l’Histoire d’Alexandre95 qui n’hésite pas à vanter des exploits que même Hercule n’aurait pu réussir !

Parti de là, Alexandre parvint à la ville de Bagasdara, dont Hercule, disait-on, n’avait pu s’emparer (46).

On comprend que, tout comme celle de Liber, l’expédition d’Hercule en Inde fait référence à des détails exacts sur la vie, les coutumes, les mœurs et les rites de l’Inde antique, tout en développant une trame principale fausse et destinée, du moins du temps d’Alexandre, à flatter ce dernier lorsque les Grecs étaient les principaux observateurs du monde indien. Les auteurs latins n’ont fait que reprendre cette trame fallacieuse, avec tous les détails véridiques qu’elle développe avec elle, pour le bonheur des historiens.

L’autre aspect de cette mythique présence d’Hercule en Inde, plus indien celui-là, est l’histoire de sa fille Pandaia. La légende est plaisante :

Les voisins de l’Océan n’ont point de rois. La nation des Pandyas est gouvernée par des femmes, et leur première reine fut, dit-on, la fille d’Hercule (Solin, Recueil de curiosités, 52, 15)96.

Pline l’Ancien (6, 76 ; 6, 89) et Martianus Capella (6, 695) en disent autant, et il faut interroger, là encore, la mythologie antique indienne pour comprendre d’où est née cette légende. Les sources des Latins, on l’a dit, à ce sujet sont essentiellement Arrien et Mégasthène. Ces derniers rapportent qu’Héraklès est surtout vénéré par les Sourasénoi ayant pour ville Méthora (Ind. VIII, 5).

Mathurà est en effet une ville des Sùrasena où a fleuri et fleurit toujours le culte, non pas d’Héraklès, mais de Krishna, incarnation de Vishnu, le dieu couché. Ceci a été reconnu depuis plus d’un siècle. De plus, selon Mégasthène, la fille du prétendu Héraklès s’appelle Pandaia. L’inceste du dieu évoqué plus haut pourrait faire penser à une adaptation grecque tendancieuse du mythe brahmanique de Prajàpati engendrant en sa fille les hommes et les animaux.

Mais tous les détails relatifs à Pandaia correspondent plutôt à la légende tamoule de Pandi, reine du pays Pandya dans l’Inde du Sud (capitale Madurai que Pline appelle Modura, tout comme Ptolémée). Pandi est la fille d’un roi de la race des Sùrasena, mais fille non engendrée par lui, née du feu d’un rituel qu’il observait pour avoir un enfant.

Or le feu, dans la mythologie hindoue, est Agni qui, lui-même, n’est qu’une forme du dieu Shiva, incarné par ailleurs dans un prince qui épousa la jeune Pandi.

Polyen (I, 3.4) précise qu’elle fut établie par Héraklès dans le Sud de l’Inde jusqu’à la mer et Mégasthène, implicitement, l’a précisé aussi en évoquant à son propos la perle qu’Héraklès aurait tirée de la mer ; car les pêcheries indiennes de perles étaient celles du pays Pandya, « côte de la pêcherie » (Cf. Pline l’Ancien, Livre VI). Mégasthène étant allé dans cette région, il nous apprend que cette légende était déjà connue au IVe siècle avant Jésus-Christ. Toutefois, les interférences très nombreuses des légendes de Krishna et de Shiva, et d’une façon générale les contaminations fréquentes entre les légendes sanskrites d’une part et tamoules de l’autre permettent cependant d’admettre que Mégasthène a pu, sans commettre à proprement parler d’erreur, confondre dans son Héraklès, Krishna et Shiva.

Le regard que portent les Latins sur la civilisation indienne est en quelque sorte un regard de « vulgarisation » qui permet au lecteur de Rome d’apprécier des cultes si lointains dès lors que le panthéon romain est toujours le principal objet de la religion. Une adaptation qui semble trop facile, au premier abord, permet toutefois de comprendre dans quelle mesure Rome s’intéressait à l’Inde puisqu’elle est allée jusqu’à emprunter ses légendes pour les faire siennes finalement, méthode éminement romaine s’il en est …
 
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54 In l’Inde vue de Rome, p. 38.
55 In l’Inde vue de Rome, p. 76.
56 In l’Inde vue de Rome, p. 222.
57 In l’Inde vue de Rome, p. 162.
58 In l’Inde vue de Rome, p. 256.
59 In l’Inde vue de Rome, p. 268.
60 In Solin, Recueil de curiosités, (52,5).
61 In l’Inde vue de Rome, p. 278.
62 In l’Inde vue de Rome, p.282.
63 In l’Inde vue de Rome, p. 282 : cf. inebriat.
64 In l’Inde vue de Rome, p. 122.
65 In l’Inde vue de Rome, p. 82.
66 Meros : cuisse, en grec.
67 In l’Inde vue de Rome, p. 46
68 In l’Inde vue de Rome, p. 56 et 148.
69 In l’Inde vue de Rome, p. 242.
70 In l’Inde vue de Rome, p. 318 et 324.
71 In l’Inde vue de Rome, p. 222.
72 In l’Inde vue de Rome, p. 290.
73 voir supra.
74 Cf. Commodien, Instructiones, 12-12, In l’Inde vue de Rome, p. 162.
75 In l’Inde vue de Rome, p. 86.
76 In l’Inde vue de Rome, p. 212.
77 Autre nom de Bacchus ?
78 In l’Inde vue de Rome, p. 282.
79 Voir Mahabharata, V, 35, 46, 1227.
80 In l’Inde vue de Rome, p.224.
81 In l’Inde vue de Rome, p. 38.
82 Ampélios, 2,1 : In l’Inde vue de Rome, p. 128.
83 Hygin, Fab. 133 : In l’Inde vue de Rome, p. 130.
84 Hygin, Fab. 133 : 70.
85 Hygin, Fab. 133 : 160.
86 In l’Inde vue de Rome, p. 24.
87 In Représentation de Vasudeva et Samkarsana au IIe siècle av J.C. (Cf. Bibliographie)
88 In l’Inde vue de Rome, p. 160.
89 In l’Inde vue de Rome, p. 264.
90 La valeur des connaissances gréco-romaines sur l’Inde. (Cf. Bibliographie).
91 In l’Inde vue de Rome, p. 90.
92 In l’Inde vue de Rome, p. 76, 140, 244, 256.
93 In l’Inde vue de Rome, p. 90.
94 In l’Inde vue de Rome, p. 76, 140, 244, 256.
95 In l’Inde vue de Rome, p. 76, 140.
96 In l’Inde vue de Rome, p. 148.