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CHAPITRE III : L’INDE ET LE CHRISTIANISME

Les connaissances les plus précises que l’on possède sur l’Inde du point de vue des mœurs, des cultes et des rites de l’antiquité, dans les textes latins, nous viennent probablement des Pères de l’Eglise. Qu’ils réprouvent les coutumes indiennes telles que la polygamie (Jérôme, adv. Jovin, 1, 44), ou qu’ils les citent en exemple comme ils le font pour le courage de la veuve sati ils ne manquent pas de remarquer les éléments de convergence ou de divergence avec le christianisme.

L’évolution de la vision littéraire de l’Inde est alors assez profonde chez les Latins dans la mesure où les sources, tout d’abord, changent. Il ne s’agit plus des textes grecs, porteurs des mythes de Liber, d’Hercule … Les lieux communs ne sont plus les mêmes car les sources, non plus profanes mais sacrées désormais, sont chrétiennes. Ainsi l’Ancien Testament transforme le Gange en Phison et le fait sortir du Paradis.

D’autres mythes naissent alors. Si saint Thomas et Pantène sont probablement allés prêcher la parole du Christ en Inde comme le racontent Ambroise, Jérôme, Eucher, Arnobe et bien d’autres, Fortunat exagère sans aucun doute lorsqu’il rapporte que l’enseignement de Saint Martin et de Saint Hilaire a pénétré jusque là.

Parmi les nombreuses (à peu près cinquante) références97 latines à l’évangélisation des Indiens, nous avons choisi de privilégier toutes celles qui évoquaient les missions de Thomas et de Barthélémy, d’une part parce que les textes indiens, eux aussi, font allusion à Saint Thomas, d’autre part parce que les références à Barthélémy sont les plus explicites dans le corpus latin.

I -LES MISSIONS EVANGELIQUES DE SAINT THOMAS EN INDE

Thomas, surnommé Didyme du Christ, en latin « le jumeau du Christ » est semblable au Sauveur, qui n’ajoutait pas foi aux paroles, mais croyait à ce qu’il voyait. Il prêcha l’Evangile aux Parthes, aux Mèdes, aux Perses, aux Hircaniens, aux Bactriens et gagna les régions orientales. Il poursuivit sa prédication jusqu’à sa glorieuse passion ; il mourut en effet transpercé de coups de lance à Callamina, ville de l’Inde où il eut les honneurs de la sépulture (De la naissance et de la mort des Pères, 132)98.

Isidore de Séville raconte ainsi en quelques mots l’histoire de Thomas l’apôtre, comme d’autres l’avaient déjà fait avant lui. On suppose que Callamina est en réalité la ville de Madras dans le Sud-Est de l’Inde, capitale où sont conservées ce que l’on appelle les reliques de Thomas.

Certes, les savants modernes inclinent souvent à juger les textes grecs et romains tardifs comme apocryphes, enjolivés ou menteurs. On conteste ainsi volontiers ce séjour de Thomas en Inde99, fort plausible en soi, encore que les légendes et les partis pris aient été et soient toujours de nature à le discréditer. Quelques recoupements, notamment l’existence de monnaies de Gondopharès (Guduvhara) avec son nom en caractères grecs, paraissent au moins garantir la vraisemblance de son apostolat, déjà attesté au IIIe siècle, mais n’ont rien enseigné sur l’Inde au monde gréco-romain. C’est en Inde que, légendaire ou non, cet apostolat cité plus tard en référence, a pu fortifier des notions chrétiennes parmi d’autres apportées par l’Occident.

Quoiqu’il en soit, la légende explique que, par tirage au sort, les missions évangéliques dans le monde ont été confiées aux différents apôtres, si bien que lorsque le Christ annonça à Thomas qu’il irait en Inde, ce dernier lui aurait répondu, effrayé : « Seigneur, envoie-moi où tu veux, sauf chez les Indiens ! »100. Obéissant à la volonté du Christ, il se serait pourtant embarqué dans le bateau de Gundaforus, celui que les Latins nomment le « roi des Indiens » et qui se trouve être, selon la numismatique et l’épigraphie, un prince d’origine parthe ayant formé, au début du Ier siècle de notre ère, un empire allant du Séistan jusqu’au-delà de l’Indus.

Les dates de son règne ne sont pas établies avec certitude, mais il a pu être contemporain de Saint Thomas. D’autre part, la tradition des chrétiens du Sud de l’Inde, qui s’appellent eux-mêmes « chrétiens de saint Thomas », parle d’un roi du Sud appelé Kandappa. Mais on ne connait aucune attestation historique d’un roi de ce nom.

Etant parvenu dans la cité indienne du roi Gundaforus, saint Thomas se serait vu demander par ce dernier de construire un grand palais, ce qu’il aurait accepté de faire sans même hésiter. Puis, finalement :

L’apôtre se rendit dans l’Inde supérieure pour la révélation, et des foules accourraient à la nouvelle.

La description et l’énumération des miracles du bienheureux apôtre Thomas101 chez les Indiens sont impressionnantes, certes, et l’évocation d’une foule immense venue assister à cela est tout à fait plausible. Les polythéistes du Sud de l’Inde, avant de devenir chrétiens dans cette région abordée par Thomas, ont en effet longtemps assimilé le Dieu des chrétiens, pourtant unique, à l’un des dieux de leur panthéon hindou.

Ce phénomène n’a d’ailleurs pas disparu puisque beaucoup de hindous possèdent, de nos jours, dans leurs oratoires, des statuettes de Shiva, de Ganesh (le dieu à tête d’éléphant, fils de Shiva) et du Christ qu’ils acceptent très bien comme étant l’incarnation humaine de Dieu. Ils les adorent ainsi tous les trois de la même manière. Le paganisme l’a donc emporté pendant très longtemps, preuve que le message de Thomas, si message il y a eu, n’est pas passé.

Les auteurs latins chrétiens se sont cependant gardés d’expliquer cela à leurs lecteurs et ont préféré considérer que la mission évangélique de Thomas avait été un succès. Seules les allusions indiennes de l’époque permettent de savoir ce qu’il en était lorsque l’on se reporte aux textes tamouls notamment.

Parmi les miracles les plus célèbres de Thomas en Inde, il y a celui-ci :

Le marchand emmena Thomas dans son bateau et s’embarquant, ils parvinrent le troisième mois en Inde citérieure. Le marchand se demanda la raison de la rapidité de ce voyage toujours accompli en trois ans et réalisé cette fois en trois mois.

Ils sont abondamment développés chez les Latins, mais toutes les traces écrites de ces miracles dans la littérature tamoule (puisque Thomas a prêché en pays tamoul) sont postérieures aux textes latins et leur ressemblent trop pour être indiennes avant d’être chrétiennes.

En fait, les écrits des Pères de l’Eglise sur l’Inde présentent une curieuse ambivalence. Lorsqu’il s’agit de décrire les coutumes proprement indiennes, d’exposer la science des brahmanes, leur courage et leur endurance, d’énumérer leurs rites, même les plus hermétiques et les plus ésotériques, ils le font avec conscience et considèrent les Indiens avec admiration ou surprise. Ils vont même jusqu’à faire le tri entre ce qui peut confirmer leur enseignement et ce qui pourrait y nuire et qu’ils délaissent volontiers. Une étude plus approfondie que celle-ci pourrait en effet mettre en lumière tous les rituels de l’Inde antique laissés dans l’ombre par les Latins parce qu’ils ne présentaient pas un intérêt littéraire évident à Rome.

Mais il s’agirait alors d’une étude sur l’Inde et non sur Rome, ce qui n’est pas ici notre propos.

En somme, la civilisation indienne à travers les textes latins, apparaît dans toute sa richesse et surtout dans toutes ses différences avec le peuple romain et avec les autres peuples barbares.

En revanche, lorsqu’il s’agit pour les Pères de l’Eglise d’évoquer les missions évangéliques des Apôtres en Inde, c’est comme si l’Inde s’effaçait dans sa spécificité. Seul le message chrétien compte et l’Indien redevient le barbare au même titre que tous les autres barbares.

En ce sens, il n’y a aucune différence de forme et de fond, dans les textes, entre cette mission de Thomas et celles de tous les autres apôtres. Ils apportent une vision assez réductrice et peu originale de l’Inde, vision dont Saint Augustin résume tout l’esprit :

Les hommes, même les barbares indiens, ont pris conscience de leur nudité après le pêché originel (La cité de Dieu, 14, 17)102.

Certes, ce dernier s’est intéressé à l’Inde dans la mesure où les doctrines védiques sacrées reconnaissent qu’il n’y a qu’un seul dieu suprême dont tous les autres dieux ne sont qu’avatars. Considérant par là que les Indiens sont en quelque sorte prédisposés au christianisme, Saint Augustin mentionne ce peuple dans une liste de tous les peuples dont les sages reconnaissent un Dieu créateur :

Donc, tous les philosophes, quels qu’ils soient, qui ont admis un dieu suprême et véritable comme l’auteur de la création, Libyens, Egyptiens, Indiens, Perses (…), nous les plaçons tous au-dessus des autres et déclarons qu’ils sont plus près de nous. (La cité de Dieu, 8, 9)103.

Il n’est plus question, avec les textes sur l’apostolat de Thomas, de ce que l’Inde peut apporter à Rome, mais bien de ce que Rome aurait apporté à l’Inde.

La suite du périple de Thomas en Inde est assez mouvementée. Il rallie de nombreux fidèles dans l’Inde Ultérieure et prêche par tout le pays, annonçant le Christ. Le récit de sa passion en pays tamoul est très détaillé, mais n’apprend rien de précis sur la religion de cette région. Il n’y a en effet nulle mention des cultes polythéistes hindous et des rituels shivaïtes (puisque l’essentiel des temples du Sud à cette époque étaient dédiés à Shiva, si l’on excepte la ville de Tiruchirapalli, vishnuïte).

La légende dit qu’un roi indien, Mesdeus, fit jeter Thomas en prison parce qu’il attirait un trop grand nombre de fidèles. Ce roi n’hésita pas à faire emprisonner son propre fils et de nombreux autres membres de sa famille qui avaient suivi Saint Thomas à travers l’Inde, rapportent les auteurs chrétiens. De quel roi s’agit-il en réalité ? Sylvain Lévi104 suppose qu’il s’agit de Vàsudeva, d’après la numismatique. Mais les historiens constatent que ses dates ne correspondent pas à celles de Thomas l’apôtre. Les connaissances sont plus fournies pour ce qui est de la ville de la passion du saint, Callamina. La tradition tamoule de l’Inde considère en effet que Thomas fut martyrisé sur un rocher (ce dont il n’est fait nulle mention dans les textes latins). Or l’expression « sur un rocher » se dit en tamoul « Kallin mélé », qui aurait donné en latin « Callamina » selon les historiens.

Quoiqu’il en soit, lorsque :

Mesdeus demanda à Thomas pourquoi il était venu dans cette région de l’Inde, il apprit que l’apôtre était venu pour sauver beaucoup d’hommes et qu’il devrait quitter ce monde de la main de Mesdeus (Miracles du bienheureux apôtre Thomas, 80).

Le dernier événement important concernant le séjour de Thomas en Inde fut le destin de son corps. La tradition latine veut qu’un « empereur romain vainqueur des Perses » (il s’agit probablement d’Alexandre Sévère) envoyât auprès des princes indiens demander de rendre le défunt à ses compatriotes. Le corps aurait par conséquent été transporté de l’Inde et déposé dans la ville d’Edesse, « dans un cercueil d’argent, pendu à des chaînes d’argent »105.

Les textes latins sont cependant en contradiction avec les textes indiens sur ce sujet. Selon la tradition tamoule, les restes du défunt Saint Thomas se trouvent à Madras, dans la cathédrale dédiée à l’apôtre, et son corps n’aurait jamais quitté l’Inde. On comprend par là même que saint Thomas a sans doute connu dans ce pays la renommée que lui prêtent les Pères de l’Eglise, et il faut ainsi admettre qu’à la volonté de conquête politique des Grecs sur l’Inde, s’est substituée une volonté de conquête spirituelle des Latins sur ce pays.

II - L’IMAGE D’UNE CONQUETE SPIRITUELLE ?

L’évangélisation de l’Inde en tant que mission sacrée est évoquée par Fortunat106 et Isidore de Séville :

Le Christ les envoya répandre la bonne parole à travers le monde entier, et certains pénétrèrent ainsi chez les Indiens, enseignant les Gentils et accomplissant des miracles (Etym., 7, 9, 1)107.

Les progrès du christianisme en Inde, rapportés par Arnobe dans son ouvrage Contre les païens, sont censés donner aux Latins la mesure de l’impact de la vérité chrétienne, et c’est pour cela que les auteurs chrétiens n’hésitent pas à la fois à valoriser la sagesse des Indiens (ils en deviennent un exemple pour Rome) et à accentuer leur caractère barbare et exotique (ils ne semblaient pas disposés à accepter le christianisme qui, pourtant, a éclairé leurs ténèbres).

Certains aspects plus rituels du christianisme en Inde sont également abordés. Ils ne diffèrent en rien des coutumes chrétiennes des Romains, en apparence du moins. En réalité, l’on sait que les Tamouls avaient au contraire adapté le christianisme à la mode hindoue et qu’ils faisaient au Christ les mêmes sortes de sacrifices que s’il s’agissait de Shiva. Ils n’avaient par ailleurs en rien abdiqué le système des castes qui, pourtant, est spécifiquement védique. Les lieux de culte des chrétiens tamouls étaient répartis en fonction des quartiers castés et des quartiers dits « intouchables »108.

Si une église se trouvait être au centre de la ville, plus tard, l’arrière de la nef était réservée aux intouchables. Enfin, comme on l’a déjà dit, nombreux étaient les hindous qui, séduits par le Christ bien plus que par le message évangélique du christianisme, avaient ajouté ce dieu fait homme au panthéon de leurs incarnations polythéistes hindoues.

Les auteurs latins se sont évidemment tus sur ces coutumes, soit parce qu’ils n’en avaient pas connaissance, soit parce qu’ils préféraient ne pas raviver de nouvelles formes de paganisme hybride à Rome, ou avouer un semi-échec en Inde.

Ils se contentent dès lors d’évoquer les pèlerinages des Indiens dans les lieux saints :

Du mont Sinaï, en Arabie, à la ville nommée Abila, il y a huit étapes. C’est à Abila qu’arrivent les navires venus de l’Inde avec des aromates de toutes sortes. (Antonini Placentini itinerarium, 40)109.

Ce texte témoigne des fructueux échanges qui se faisaient à l’époque entre l’Inde et l’Egypte, mais cette allusion aux pèlerinages indiens n’est pas unique chez les Latins110, pas plus que chez les Indiens d’ailleurs, ce qu’il faut prendre en considération.

Jérôme évoque non seulement les apôtres, mais aussi les moines et autres hommes de foi qui seraient venus prêcher dans l’Inde. Ainsi, selon lui, le célèbre catéchète alexandrin Pantène de Sicile111, stoïcien converti, fut missionnaire dans l’Inde vers 190 après Jésus-Christ, ce que signale également Eusèbe112. Tout cela fait dire fièvreusement à Jérôme que :

De l’Inde, de la Perse et de l’Ethiopie, Rome reçoit tous les jours des foules de moines. L’Arménien a déposé son carquois, les Huns apprennent le psautier, les glaces de la Scythie brûlent de la chaleur de la foi. (Epist ;, 107, 2)113.

Toutefois Fortunat extrapole lorsqu’il affirme que c’est grâce à l’enseignement de grands personnages tels que Saint Martin que les « Indiens barbares louent les dons du Christ » (Vie de Saint Martin, 3, 496)114.

De tels écrits finissent par faire croire au lecteur romain que l’Inde est toute proche de Rome, d’espace et d’esprit, et qu’elle ne demande qu’à être évangélisée. Ils tendent à laisser penser que les grands noms latins du christinanisme sont connus du monde entier, notamment de l’Inde. Or il faut se rappeler que seule une petite partie des Tamouls du Sud-Est de l’Inde (dans la baie du Bengale, près de Madras) se sont convertis au christianisme, et que la plupart d’entre eux n’ont jamais entendu parler des autres apôtres partis de par le monde.

On pourrait en effet se laisser abuser par les locutions généralisantes telles que « l’Inde » ou « les Indiens ». Le lecteur romain pouvait avoir le sentiment, en lisant ces textes, que l’Inde était un tout petit pays uniforme, plein de brahmanes savants et endurants.

C’est que les auteurs latins ne détaillaient pas les particularités des régions, les diversités de langues et de cultes, les différences culturelles immenses qui distinguent le nord et le sud de l’Inde.

Dès lors, la perception que les Latins avaient des rapports entre l’Inde et le monde gréco-romain était quelque peu faussée par cette vision trop généralisante.

Si l’on considère l’aspect religieux, les Pères de l’Eglise avaient certes tout intérêt à dire « l’Inde » lorsqu’ils parlaient du pays tamoul, afin de ne pas décourager ceux qui pouvaient, à l’époque, être attirés par des missions dans les pays lointains, et surtout pour ne pas susciter, chez les Romains, la tentation de faire la comparaison entre l’immense majorité de la population indienne qui restait hindoue, et la minorité tamoule du sud qui devint chrétienne. Jérôme ou Fortunat considéraient ainsi très abusivement que « l’Inde entière avait été évangélisée ».

Toutefois, Thomas n’est pas le seul apôtre évoqué par les Latins quand il s’agit de l’Inde. Le nom de Saint Barthélémy est en effet cité à maintes reprises par Ambroise, Rufin d’Aquilée, Eucher, Fortunat et Jérôme.


Dans la division du monde opérée par les apôtres par tirage au sort pour prêcher la bonne parole de Dieu, lors de la répartition des provinces, la Parthie échut à Thomas, l’Inde Citérieure à Barthélémy. (Rufin d’Aquilée, Histoire écclésiastique, 1, 9)115.

Contrairement à ce que nous venons de citer plus haut, voici un exemple d’auteur latin extrêmement précis dans ses descriptions et très prudent dans ses assertions. Rufin d’Aquilée parle ici de l’Inde Citérieure et non de l’Inde en général. Il faut, de fait, savoir que ce que l’on appelait à l’époque India citerior signifiait l’Arabie, et non l’Inde, cette dernière étant appelée India ulterior. Or Rufin d’Aquilée explique par la suite que l’Inde Ultérieure « habitée par des nations et des langues nombreuses et variées » (une telle précision est nouvelle et presqu’unique dans le corpus latin), du fait de son éloignement, n’a pas été marquée « par le soc de la prédication apostolique ».

Il faudra attendre Constantin pour qu’elle reçoive « les premières semences de la foi ».

C’est qu’en effet des philosophes - Métrodore d’abord, et Méropius ensuite selon les Latins - désireux d’explorer la région, se sont rendus en Inde, le second étant suivi de deux jeunes gens qu’il formait aux belles lettres, Édesios et Frumence qui entreprirent la conversion des Indiens et furent tenus en captivité par ces derniers pour cette raison. A leur retour, Frumence, « l’apôtre de l’Abyssinie », fut consacré évêque d’Axoum par Athanase.

C’est probablement cette erreur de vocabulaire géographique consistant à appeler l’Arabie India Citerior qui suscita tant de textes latins sur la prétendue mission évangélique de Barthélémy en Inde. Car, si Rufin d’Aquilée, lui, ne s’y est pas trompé, d’autres en revanche comme Eucher expliquent dans les Actes des Apôtres, 3, Livre I des Instructions116 :

Quels Apôtres sont allés annoncer la parole de Dieu, et en quelles régions du monde ? - D’après ce qu’en dit l’histoire, Barthélémy se rendit chez les Indiens, Thomas chez les Parthes.

Si ce texte là reste imprécis et ne dit pas de quelle Inde il s’agit, d’autres prennent résolument le parti d’affirmer qu’il s’agit de l’Inde Ultérieure, en expliquant la distinction qu’il faut faire entre trois Indes, « la première voisine de l’Ethiopie, la seconde des Mèdes, la troisième de l’Océan » (Passio Sancti Bartholomaei).

Pourquoi, cependant, aller aussi loin qu’en Inde afin d’évangéliser les barbares ? Pourquoi, surtout, prendre la peine d’inventer des mission évangéliques dans ce pays si lointain de Rome ? C’est sans doute parce que dès le IVème siècle avec saint Ambroise (In psalm. 45, 21, 4), les Pères de l’Eglise et les écrivains latins chrétiens émettaient l’idée que la grandeur de l’Empire Romain avait été voulue par la Providence pour favoriser une prédication rapide du christianisme. Annoncer la conversion des premiers Indiens revenait ainsi à consacrer la grandeur de Rome.

L’utilisation que les Latins font de l’Inde dans leurs œuvres évolue radicalement dans les années 380 après J.C. On a vu qu’avec Cicéron, Properce, Ovide ou Sénèque, l’accent était mis sur l’exotisme poétique, le courage et les exemples de vertu « stoïcienne » des Indiens. Mais à partir de Saint Ambroise, évêque de Milan, l’Inde dans la littérature devient un objet d’exemple religieux, et l’image qu’on en donne sert à des fins réellement politiques.

En effet, l’on sait que les mesures législatives décisives contre la religion païenne à Rome datent des années 376-380. Elles marquèrent la séparation irrévocable du paganisme et de l’Etat.

En 379, Gratien abandonna la charge de Pontife suprême en rejetant le manteau, son emblème. Et à partir de 382, les décrêts pris à l’instigation de Saint Ambroise sonnèrent la fin du paganisme dans l’Empire Romain : l’autel de la Victoire fut arraché à la Curie, vestales et sacerdoces perdirent leur immunité. Aux rites païens, succèdent les processions et les prières chrétiennes si bien que le christianisme devint religion d’Etat.

Les auteurs ne regardent plus l’Inde avec la curiosité que suscite l’étrangeté de coutumes inconnues, ils ne retiennent de ce pays que ce qu’ils retrouvent ou souhaitent retrouver à Rome au contraire. Evoquer les pèlerinages fréquents des Tamouls revient à considérer que le christianisme est une nécessité universelle à laquelle même les Indiens, « habitants du bout du monde » selon Ovide, n’échappent pas.

C’est ce qu’exprime ce passage de la Correspondance 59,5 de Saint Jérôme117, au sujet de l’ubiquité de Dieu le Verbe :

il se trouvait en tous lieux : avec Thomas dans l’Inde, avec Pierre à Rome, avec Paul en Illyrie, avec Tite en Crète, avec André en Achaïe, avec chacun des apôtres et des hommes apostoliques dans chaque région et dans toutes.

Tout ce qui, dans les doctrines religieuses de l’Inde, est une possible convergence avec le christianisme romain est soigneusement relevé et détaillé par les auteurs latins de cette époque, comme pour signifier une empreinte chrétienne qui serait déjà présente en Orient. Jérôme118 explique ainsi que

L’immortalité de l’âme et sa subsistance après la dissolution du corps (…), l’Indien, le Perse, le Goth, l’Egyptien en font leur doctrine (Correspondance, 60,4).

Il fait là allusion à la doctrine indienne de la transmigration, selon laquelle l’individualité psychique, formée des enregistrements inconscients des expériences psychologiques traversées, ne se dissout pas après la mort du corps mais, grâce à son dynamisme, tend à reprendre un nouveau corps pour y réaliser les pulsions de ce dynamisme. Cette individualité psychique est, selon les écoles indiennes philosophico-religieuses, considérée comme seule réalité immatérielle dans l’individu vivant ou comme fondée sur une personne ou âme unitaire. Une telle théorie avait de quoi séduire les auteurs chrétiens de Rome, et Saint Jérôme n’est d’ailleurs pas le seul à l’évoquer.

L’évangélisation de l’Inde a laissé davantage de traces du côté romain que du côté indien. C’est que l’Inde s’est probablement davantage intéressée aux chrétiens venus par la suite, qui se sont installés dans le pays, ont étudié ses langues et ses livres. Il s’agit par exemple du luthérien Abraham Roger, venu au XVIIème siècle, ou encore des Jésuites tels que Pons et Calmette, au XVIIIème siècle.

On comprend ainsi que si l’Inde n’a pas été hostile au christianisme, celui-ci n’a cependant fait que l’effleurer, quoiqu’aient pu en dire les Pères de l’Eglise.

CONCLUSION

On constate, en lisant les textes latins sur l’Inde, que les pratiques religieuses indiennes semblent curieusement bien romaines, et que les Indiens eux-mêmes auraient, par moments, du mal à s’y reconnaître. Il faut pourtant avouer également que Rome était extrêmement bien informée sur ce pays dans l’Antiquité, car les échanges commerciaux étaient intenses et réguliers entre l’Orient et l’Empire.

On sait, par exemple, que Rome était déficitaire vis-à-vis de l’Inde au IIIème siècle avant J.C., et l’on a retrouvé de nombreuses pièces d’argent romaines sur les sites archéologiques du sud de l’Inde.

Si les Latins étaient bien informés sur l’Inde, ils ont interprété leurs sources à leur manière et l’on peut ainsi voir qu’ils donnent à leurs lecteurs une vision tout à fait édifiante des rituels indiens, dans un dessein moralisant. Ils adaptent par ailleurs le panthéon et les cultes indiens à la mode latine afin de faire de Liber, le conquérant mythique d’un pays qui fit toujours défaut à l’Empire romain. Ils évoquent enfin abondamment les exploits des apôtres chrétiens dans leur mission évangélique en Inde, n’hésitant pas à considérer que « les Indiens » sont peu à peu convertis alors qu’il ne s’agit que d’une partie des Tamouls.

L’intention qui se cache derrière tous ces discours sur les aspects de la religion indienne est toujours identique : il s’agit d’une intention, pour ainsi dire, politique.

En effet, donner les Indiens en exemple aux lecteurs Romains revient à leur proposer un mode de vie et de pensée vertueux, conforme à ce que la société romaine attend d’eux.

Leur raconter les exploits d’un dieu romain en Inde revient à évoquer métaphoriquement la grandeur de Rome et sa volonté de conquête sur les peuples barbares quels qu’ils soient.

Il est aisé pour le Romain qui découvre un tel récit, de substituer Auguste ou Domitien à Liber, comme les Grecs substituaient Alexandre à Dionysos avant eux.

Enfin, énumérer les conversions indiennes au christianisme revient, là encore, à donner un exemple édifiant tout en proclamant cette religion, religion officielle, et nécessaire à l’humanité sans distinction.

On le voit, le dessein est toujours politique, précisément parce qu’à Rome, la religion est politique. Or, à défaut d’une conquête politique sur l’Inde, Rome s’est en quelque sorte contentée d’une conquête littéraire sur ce pays, apprivoisant ses gymnosophistes et ses rites à l’aide de la rhétorique cicéronienne, chantant la fidélité des veuves et les fantaisies des coutumes indiennes dans la langue poétique de Properce et d’Ovide, allant jusqu’à pallier ses méconnaissances par des inventions particulièrement latines.

On reste surpris de l’intérêt que les Latins ont pu porter à un pays si lointain dans l’Antiquité et l’on sait désormais que l’Inde elle-même a découvert beaucoup de ce qu’elle était à cette époque grâce à Rome (cf. le rituel de la sati).

Ces réflexes de généralisation, cette volonté de tout connaître sont les défauts (ou les qualités) qui, assurément, consacrèrent la grandeur de Rome. Cette grandeur était cependant destinée à ne pas être absolue, puisque l’Inde lui échappa toujours un peu, même dans la littérature …

Un laurier conquis sur l’Inde ne repose pas encore dans le sein de Jupiter. (Stace - Silves, 4, 1, 41)
 
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97 Pour ne citer que les plus importantes : Ambroise, Rufin d’Aquilée, Jérôme, Eucher, Fortunat, Isidore de Séville, Arnobe. Cf. Annexes.
98 In l’Inde vue de Rome, p. 334.
99 Sur des légendes d’exploits de Thomas dans l’Inde : J.A. Amaury : rite et symbolique en Acta Thomæ, in Memorial Jean de Menasce, Louvain, 1974.
100 Cf. Passio sancti Thomæ apostoli, in l’Inde vue de Rome, p. 205.
101 In l’Inde vue de Rome, p. 206.
102 In l’Inde vue de Rome, p. 264.
103 In l’Inde vue de Rome, p. 264.
104 Cf. Journal Asiatique, I, 1897.
105 Passio sancti Thomæ apostoli, in l’Inde vue de Rome, p. 207.
106 Append. 287 : In l’Inde vue de Rome, p. 310
107 In l’Inde vue de Rome, p. 316.
108 Hors-castes.
109 In l’Inde vue de Rome, p. 314.
110 Jérôme, Epist., 46,10 : in l’Inde vue de Rome, p. 238.
111 Epist., 70,4 : in l’Inde vue de Rome, p. 240.
112 Eusèbe : Hist. Eccl., 5,10.
113 In l’Inde vue de Rome, p. 240.
114 In l’Inde vue de Rome, p. 308.
115 In l’Inde vue de Rome, p. 234.
116 In l’Inde vue de Rome, p. 270.
117 In l’Inde vue de Rome, p. 238.
118 In l’Inde vue de Rome, p. 240.