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« LA JOURNEE DE L’INDE » du Samedi 12 avril 1997

 

organisée par La Fédération des Associations Franco-Indiennes (FAFI)

 et sous le Haut Patronage de l’Ambassade de l’Inde  (Palais de l’UNESCO)

 

Compte-rendu par Pougajendy BICHAT

 

Quelques mois avant la célébration officielle du cinquantième anniversaire de l’indépendance indienne, une Journée de l’Inde fut organisée le 12 avril dernier au Palais de l’UNESCO à Paris, par la Fédération des Associations Franco-Indiennes (FAFI) et sous le Haut Patronage de l’Ambassade de l’Inde en France. Alors qu’une exposition d’oeuvres d’artistes indiens et une présentation des diverses associations composant la FAFI étaient organisées dans le vaste hall d’entrée, de prestigieux conférenciers articulèrent leurs interventions autour de trois grands thèmes : « L’Inde au seuil du xxième siècle et ses relations de coopération », puis « L’Inde depuis 1947, dans ses évolutions économiques », enfin « L’Inde depuis 1947, dans ses évolutions sociales ». Les « actes » de cette journée étant en instance d’être publiés, nous nous bornerons dans ce compte-rendu à souligner un certain nombre de développements qui nous sont apparus essentiels, au regard des objectifs du CIDIF.

 

Le discours inaugural de cette Journée fut confié à Son Excellence M. Ranjit SETHI, Ambassadeur de l’Inde en France. Après avoir remercié et félicité les organisateurs, M. SETHI s’attacha à décrire l’esprit et l’enjeu de cette manifestation. Son propos invitait à la recherche, ou plutôt à la redécouverte des potentialités de l’Inde aujourd’hui « tiraillée entre vieilles nostalgies et nouvelles convoitises ». Comment l’Inde caractérisée à ses yeux par une longue tradition d’ouverture, de tolérance et de consensus, s’accommodera-t-elle de l’esprit contemporain de la libre entreprise ? « L’Inde change-t-elle assez vite ? », s’interroge-t-il. Est-elle par ailleurs toujours demeurée fidèle à ses engagements initiaux en faveur des Droits de l’Homme, d’un Fédéralisme souple et d’une Séparation des pouvoirs ? « L’heure du bilan est en effet arrivée », estime l’Ambassadeur, bilan qu’il souhaite sincère et affranchi de quelque pression que ce soit. Et Son Excellence de conclure en ces termes : « Si l’on parle beaucoup de la fascination de l’Inde en France, on ne doit pas négliger celle qu’exerce la France sur les Indiens, par son histoire, sa culture et sa capacité à montrer l’exemple ».

 

L’Inde au seuil du xxième siècle et ses relations de coopération

 

Cinq éminentes personnalités se succédèrent à la tribune pour dresser un tableau de l’Inde indépendante à l’aube du xxième siècle. M. André LEWIN tout d’abord, ancien Ambassadeur de France en Inde, déplora que l’image que l’on a de l’Inde soit en permanence victime des nombreux préjugés et idées reçues, véhiculés par les chroniqueurs. D’autant que l’Union indienne pourrait de nos jours constituer, sans nul doute à ses yeux, « un exemple pour de nombreux pays en voie de développement ». Cependant, les défis auxquels elle est aujourd’hui confrontée restent de taille : sur le plan politique tout d’abord, M. LEWIN relève la vigueur du nationalisme hindou et la fragilité gouvernementale (dont l’actualité la plus récente nous a fourni l’illustration) ; sur le plan culturel ensuite, il s’interroge sur les effets à long terme de la pénétration et de la diffusion généralisée des images des télévisions occidentales, par le biais du « câble ». Néanmoins, l’expansion des classes moyennes en Inde constitue, selon lui, à la fois un témoin et une garantie du développement économique de la péninsule ; l’auto-confiance des Indiens en leur économie se manifeste par exemple par le rôle essentiel que jouent actuellement les « Non-Resident Indians » dans le rapatriement des capitaux. En somme, l’Union indienne demeure, aux dires du conférencier, « un modèle de pays qui place les valeurs, la démocratie et le libéralisme modéré au centre de ses convictions les plus profondes ».

 

C’est sans doute également l’opinion que partage M. Francis DORE, Président de la Chambre de Commerce et d’Industrie Franco-Indienne, lorsqu’il se félicite que « l’Inde (ait) su concilier respect des Droits de l’Homme et Développement économique ». Et M. DORE de poursuivre que s’il a pu en être ainsi, c’est peut-être grâce à l’héritage spirituel légué par le regretté Mahâtma Gandhi. Après avoir rappelé à l’audience les grandes lignes de l’enseignement de Gandhi, le Président s’attacha à montrer que sa parole devait rester une référence actuelle et future, pour la constitution de la société indienne et le développement de ses valeurs.

 

Lui succédant à la tribune, M. Francis WURTZ, vice-Président de la Commission du Développement et de la Coopération, Député au Parlement européen, entama sa communication par un rapprochement inédit : il souligna en effet l’étrange coïncidence que constituait la date de l’adoption par la Chambre des Communes britannique de l’Indian Independence act, soit le 14 juillet 1947. Ceci devait-il laisser présager une croisée des destinées françaises et indiennes ? Nul ne le sait. Ce qui est pourtant certain, selon M. WURTZ, c’est que l’Inde est parvenue en un demi-siècle à maintenir un ordre intérieur fondé sur « une identité nationale progressiste, pacifiste et universelle », tout en fortifiant son rayonnement international, par un rôle accru aussi bien dans le règlement de certains conflits régionaux, que dans la dynamique du désarmement. Mais doit-on pour autant conclure à une réussite sans faille ? « Certes l’Inde avance, mais en oubliant les plus pauvres », regrette le député européen. Aussi, le tournant libéral négocié par l’Inde au début des années 1990 ne serait-il pas si bénéfique qu’on le croit. Et M. WURTZ de dénoncer que le fait que 1991 a non seulement aggravé les inégalités et la corruption, mais que cette date marque sans doute « une défaite pour le progressisme », dans la mesure où elle augure « un face-à-face fatal avec les multinationales américaines ». En outre, comment la France peut-elle aujourd’hui prétendre coopérer avec l’Inde en vue de son développement, tout en continuant à vendre au Pakistan mirages, sous-marins, ou autres outillages militaires ? C’est par l’énoncé d’un tel paradoxe que M. WURTZ conclut son propos.

 

Si l’Union indienne entretient ainsi des relations de coopération ambiguës avec le Nord, cela ne semble pas du tout être le cas avec certains pays du Sud. C’est somme toute la thèse avancée par Son Excellence M. Keba Birame CISSE, ancien Ambassadeur du Sénégal en Inde, actuellement en poste à Paris : « Les relations indosénégalaises sont un exemple de coopération réussie », souligne-t-il. Rien, pourtant, ne semblait présager un tel rapprochement : l’Union indienne compte en effet cent fois plus d’habitants que le Sénégal ; elle n’est pas issue, comme lui, de la colonisation française, et reste profondément ancrée dans la civilisation asiatique. Cependant, de nombreux échanges ont pu se développer entre les deux états. Ils concernent aujourd’hui principalement l’industrie pétrochimique, mais également le commerce de l’encens, des « tissus sari », et du riz. M. Keba Birame CISSE voit dans cette réussite « la preuve que deux pays du Sud peuvent coopérer fructueusement, alors même que tout les séparait au départ ».

 

C’est enfin à M. Chiranjeev SINGH, Ambassadeur de l’Inde auprès de l’UNESCO que revint la tâche de clôturer ce premier séminaire. Il souligna que la diversité de la réalité indienne était d’autant plus délicate à saisir qu’elle dépendait encore fortement des préjugés propres à chaque pays : c’est ainsi que les Britanniques seraient plus attachés aux aspects « économiques » de cette réalité, tandis que les Français en percevraient mieux la dimension « spirituelle », et les Allemands, le versant « exotique ». Somme toute, il est indéniable que le mouvement de libéralisation initié au début des années 1990 a permis à l’Inde de développer son économie. Mais la question est aujourd’hui de savoir quel sera son impact culturel sur la population.

 

L’Inde depuis 1947, dans ses évolutions économiques

 

Sous la coordination de M. Max-Jean ZINS, trois prestigieux intervenants évoquèrent successivement : Le développement du monde rural (Jacques POUCHEPADASS), La politique industrielle (Mannan BHATT), et L’Inde devant la mondialisation de l’économie (Jean COUSSY).

 

Jacques POUCHEPADASS, Directeur de recherche au CNRS, évoqua tout d’abord le développement du monde rural en Inde depuis 1947. Il organisa son propos en deux temps : après avoir décrit les trois stratégies agricoles qui se sont succédé en Inde, il s’attacha à en mesurer les résultats tout en analysant les conséquences du mouvement de libéralisation de l’économie, initié en 1991.

 

Trois grandes catégories de politiques agricoles se sont donc succédé depuis 1947. Après l’Indépendance, en premier lieu, conscients que la paysannerie avait joué un rôle déterminant dans la lutte indépendantiste, Nehru et Gandhi firent du développement du monde rural une de leurs priorités (priorité qu’ils inscrivirent même dans la constitution). Or la place prédominante qu’occupait la paysannerie « dominante » (de haute caste) au sein du parti du Congrès ne permit pas aux réformes d’aboutir aux résultats escomptés. Dès lors, au milieu des années 1960 (deuxième vague de politique agricole), les pouvoirs publics mirent l’accent sur l’investissement et les technologies, en vue de développer un certain nombre de régions agricoles préalablement selectionnées. C’est ce qu’on a pu appeler la « révolution verte », dont l’ambition première était d’amener l’Inde à un stade « d’autosuffisance » alimentaire ; au milieu des années 1970, cet objectif est atteint. Pourtant, nous confie M. POUCHEPADASS, « le bilan social est plus mitigé ». C’est pourquoi sera définie, dès cette période, une troisième stratégie de développement rural consistant à secourir directement les paysans les plus défavorisés. Cette orientation prévaut encore de nos jours. Mais quel bilan peut-on dresser de ces trois politiques ? Le conférencier note des succès indéniables (mécanisation, disponibilité en ressources alimentaires …), mais observe que ces réussites restent très inférieures aux potentialités indiennes (notamment en matière d’inégalités géographiques et sociales). Cependant, on a pu assister depuis 1947 à « une modernisation générale du monde rural » (désenclavement des villages par le développement des transports, alphabétisation, électrification des foyers, progrès sanitaires,…). De surcroît, la libéralisation de l’économie du début des années 1990 semble avoir eu des effets indirects, mais considérables sur l’agriculture : par exemple en matière d’irrigation, de drainage, de recherche… Et M. POUCHEPADASS de conclure que l’agriculture indienne est dorénavant condamnée à s’ouvrir davantage sur le marché international ; ce qui peut laisser présager un coût social et environnemental très lourd.

 

Le second thème développé dans le cadre de cette table ronde concernait la politique industrielle de l’Inde depuis 1947. M. Mannan BHATT, représentant de l’Union indienne à l’ONUDI (Organisation des Nations Unies pour le Développement Industriel) rappela, en guise d’introduction, que son pays était sans doute l’un des seuls, parmi les pays en voie de développement, qui puisse prétendre être aussi en avance en matière de « technologies avancées », cette qualité lui confèrant de très solides bases industrielles. De surcroît, étant donné la prééminence des Petites et Moyennes Entreprises (PME) dans le secteur industriel (elles concentrent en effet 40% de la production), l’objectif principal que s’est fixé l’ONUDI concernant l’Inde, est de promouvoir leur développement ; ce qui pourrait avoir un effet d’entrainement sur l’économie tout entière. Il faut savoir en effet que les PME indiennes emploient 40 millions de personnes, que leur production concerne 7% du PIB et 25% des exportations. Cependant, la politique industrielle reste confrontée à des défis majeurs comme la mauvaise circulation de l’information ou les déficiences du management ; ce qui n’a tout de même pas empêché de nombreux secteurs comme le cuir ou les machines-outils de connaître un essor considérable.

 

Enfin, le troisième sujet abordé par les intervenants visait à adopter une approche globale de l’Inde devant la mondialisation de l’économie. Trois temps marquèrent la démonstration de M. Jean COUSSY, chercheur associé au Centre d’Etudes et de Recherches Internationales (CERI) : la rationalité de la stratégie indienne d’auto-suffisance, les causes du changement de stratégie, et le bilan de cette ouverture. M. COUSSY s’attacha en premier lieu à décrire la cohérence de la stratégie de développement auto-centré initialement adoptée par l’Inde. La grande envergure du marché, le refus d’accepter la spécialité internationale, le choix de l’idéologie indépendantiste, puis nationaliste, la volonté de jouer des alliances stratégiques (non-alignement), la préférence pour les échanges régionaux… sont autant de facteurs qui rendaient cohérente la stratégie indienne d’auto-suffisance. Dès lors, pourquoi avoir choisi d’abandonner cette politique qui lui garantissait pourtant une industrie forte, un taux de croissance certes bas mais continu, ainsi que le maintien de la démocratie ?

 

Les raisons sont à la fois, selon M. COUSSY, d’ordres « interne » et « externe ». Sur le plan interne d’une part, la faible productivité ne pouvait durablement absorber les effets de la croissance démographique. Aussi la montée de la pauvreté, comme la crise de l’endettemenent, devaient-elles rendre nécessaires de profondes réformes structurelles ; ce qui conduisit l’Inde à faire appel au Fonds Monétaire International. Sur le plan externe d’autre part, aussi bien la montée des pays extravertis et la mondialisation des capitaux d’un côté, que la création de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) et l’effondrement du bloc soviétique de l’autre, ont poussé l’Inde à ouvrir et libéraliser davantage son économie. Mais quel bilan peut-on aujourd’hui dresser de cette libéralisation ? M. COUSSY se félicita que l’Inde ait pu en quelques années, grâce notamment à une fine politique d’affichage, atteindre un taux de croissance annuel de l’ordre de 6 à 7%, en développant considérablement ses échanges de biens et de capitaux avec l’étranger, tout en réduisant ses déséquilibres budgétaires et sa dette extérieure. Malgré un certain nombre de freinages socioculturels, l’Inde a donc bien su s’intégrer au sein des groupements régionaux (tels l’ASEAN, l’Indian Oceanery, …), ainsi que dans de multiples relations bilatérales (avec les Etats-Unis, l’Union européenne, les Nouveaux pays industrialisés …).

 

L’Inde depuis 1947, dans ses évolutions sociales

 

Trois thèmes furent retenus dans le cadre de cette dernière table ronde : L’Inde, la plus grande démocratie parlementaire (Max-Jean ZINS), Religion et laïcité en Inde (Violette GRAFF), La femme en Inde (Brigitte TISON).

 

Max-Jean ZINS, chargé de recherche au CERI, dressa tout d’abord le tableau de cinquante années de démocratie indienne, système gouvernemental qu’il qualifia très vite de « plus grande démocratie parlementaire au monde ». Après avoir rappelé que son propos ne s’en tiendrait qu’aux aspects spécifiquement politiques du phénomène, le conférencier posa d’emblée la question centrale : « D’où vient-elle ? » ; comment expliquer en effet qu’un pays aussi marqué par la hiérarchisation sociale ait choisi, dès son accession à l’indépendance, d’opter pour un régime démocratique de type parlementaire « à l’occidentale » ? M. ZINS voit dans ce choix en 1947, le fruit de tout l’effort enterpris par Gandhi pour d’une part, faire converger les conceptions « extrémistes » et « modérées » au sein du parti du Congrès, et d’autre part parvenir à faire du thème de l’indépendance, un phénomène de masse. Dès lors, la population indienne ne formait plus qu’un « bloc soudé » autour de quelques thèmes indépendantistes fédérateurs ; ce qui permit à la nouvelle Union indienne d’appréhender plus facilement un système parlementaire à l’occidentale.

 

Ces fondements historiques étant posés, le chercheur prit soin de décrire plus précisément le modèle parlementaire indien. La rédaction de la Constitution tout d’abord fut confrontée au problème majeur de savoir comment concilier unité nationale et diversité sociale. Par ailleurs, le choix du régime politique se fit de manière très pragmatique ; ainsi a-t-on opté, selon M. ZINS, « pour un système fédéral mais en allant aussi loin que possible dans la centralisation ». Quant au système des partis politiques, « à partir des années 1950, les règles essentielles sont posées » ; elles reposent sur une prédominance du parti du Congrès, lui-même scindé en plusieurs tendances. Une telle situation permet de concilier stabilité et diversité politiques. Néanmoins, ce système commence à se « gripper » au début des années 1970 avec l’apparition de nouvelles élites paysannes issues des réformes agraires. Dès lors, explique l’orateur, de plus en plus d’acteurs cherchent à entrer dans « la valse de la démocratie parlementaire » en usant désormais d’arguments proches de leurs sensibilités, tels que ceux des castes, ou des langues régionales. Et c’est face à cette menace contre l’hégémonie du parti du Congrès, qu’Indira Gandhi proclamera pendant deux ans l’Etat d’urgence (« est-ce une erreur ? », s’interroge M. ZINS) ; quoiqu’il en soit cette mesure aboutira en 1977 à un véritable rejet du parti congressiste, et sera sans doute à l’origine de toute l’instabilité politique que l’on connaît depuis. Et M. Max-Jean ZINS de se demander pour conclure si une telle instabilité politique pourrait un jour remettre en cause la pérennité de la démocratie parlementaire indienne.

 

Dans un domaine tout aussi sensible, Mme Violette GRAFF, Chercheur associé au CERI développa en second lieu le thème : « Religion et laïcité en Inde ». Elle prit soin, avant tout, de nous montrer combien au lendemain de l’indépendance, la volonté manifestée par les dirigeants de se doter d’une constitution laïque relevait d’un véritable « pari fou » ! (Ce faisant, elle nous invite à observer au préalable que le concept de « laïcité » en Inde ne recouvre pas exactement le sens qu’on lui donne habituellement en France ; on parlera donc plus de « sécularisme » indien.). L’ambition indépendantiste ne manquait pas en effet de poser de graves problèmes dans la mesure où elle faisait le pari d’une justice égalitaire dans un pays de tradition inégalitaire. Or en 1947, les minorités religieuses n’avaient pas d’autre choix que celui de se soumettre à la Constitution « laïque » ; d’où cette foi en la république séculaire. Toutefois, le problème ne concerne pas tant, comme en France, la question de la séparation de « l’Eglise » et de l’Etat, sinon celle des relations internes aux minorités religieuses ; relations pour lesquelles l’Etat doit jouer un rôle central. « Mais où commence, et où s’arrête le religieux en Inde ? », s’interroge Mme GRAFF. A travers une longue énumération d’événements illustratifs, Violette GRAFF entreprit de nous convaincre à quel point la frontière entre Droit et Religion était précaire en Inde. Mais c’est sans doute au milieu des années 1980 que l’on ouvrit définitivement « la boîte de Pandore », nous confia l’intervenant ; 1986 marquant la date-clef de la reconnaissance de la Charia par la loi indienne. Depuis, les affrontements religieux se sont multipliés en Inde pour aboutir, en 1992, à la tragédie d’Ayodhya. En guise de conclusion, Mme GRAFF se demanda si finalement « cette laïcité pure et dure, façon marxiste, convenait bien à l’Inde ».

 

Pour clore cette dernière « table ronde » consacrée à l’évolution sociale de l’Inde depuis 1947, Brigitte TISON, maître de conférence à l’Université de Créteil exposa sur le thème « La femme en Inde ». Pour ce faire, elle articula son intervention en deux temps : décrivant d’une part les représentations de la femme indienne véhiculées dans notre société ; et analysant d’autre part, les problèmes et enjeux actuels. Tout d’abord, trois images de « la femme indienne » sont habituellement dépeintes dans nos sociétés : celle de la beauté et du rêve (et Mme TISON de faire référence au « goût de l’exotisme »), celle du courage (la femme indienne parvient à ménager vie professionnelle et vie familiale, vie publique et vie privée), enfin celle de la victime (infanticide féminin, polémique autour de certaines pratiques comme la dot …). Mais au-delà de ces représentations, en quoi la femme est-elle un « problème » en Inde ? Brigitte TISON remarque à cet égard la grande ambigu•té déjà contenue dans les Lois de Manou. Souvent glorifiée en effet (« divinisation » du couple par exemple), la femme reste considérée dans la vie quotidienne comme inférieure à l’homme. L’accession à l’indépendance avait pourtant créé une dynamique favorable à la f_minité ; de nombreuses lois furent en effet adoptées dans ce sens, pendant cette période (recul de l’âge du mariage, interdiction de la polygamie, autorisation du divorce, prohibition de la dot…). Mais à l’heure actuelle, il existe toujours une proportion inférieure de femmes au sein de la population indienne (935 femmes pour 1000 hommes). Concernant leur éducation, malgré de nombreux efforts, trop peu de femmes sont encore scolarisées. Enfin, les exigences et les défis contemporains, conclut Mme TISON, (tels que l’exode rural, l’expansion du SIDA …) ne manqueront pas de faire de ce problème majeur une question incontournable du siècle prochain.

 

Pougajendy BICHAT

 

A lire sur ces thèmes :

 

Le dossier intitulé « L’Inde contemporaine », Historiens et Géographes (N°356, Fev-Mars 1997/ Agrégations 1996), Revue de l’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie, La Plaine Saint-Denis, 1997, pp 213-463.

 

Les Etudes du CERI, Jean COUSSY, 1997.

 

Le dossier « Inde » dans la revue Relations internationales et stratégiques (n° 22, Eté 1996).