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REFLEXIONS 

autour du cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Inde.

 

Cinquante ans déjà. Un regret peut-être pour tous ceux qui n’ont pu participer en rien à l’évolution de ce pays qui aurait dû être le leur. Mais aussi quel bonheur ! quelle revanche pour ce sous-continent dont beaucoup conservent l’image périmée du misérabilisme1, et qui, dans les années cinquante, n’était perçu en France qu’à travers les ouvrages de Tibor Mende2, l’autre aspect étant la vie fastueuse des maharadjahs. Un troisième volet est à noter : « enfants adoptés par la Grèce et par Rome », les Français « ont perdu l’accès aux vieilles mythologies »… « Cette frustration de merveilleux, l’Inde nous aide à la surmonter ».3 Jean-Marie Rouart écrit aussi que, lorsque tout allait mal, le jeune Bonaparte disait à sa mère : « Ne t’inquiète pas, maman, un jour je serai Nabab en Inde. »

 

En 1997, les spécialistes sur l’Inde foisonnent. Les festivités seront nombreuses et variées4. Nous nous contenterons d’évoquer, plus ou moins longuement en fonction des documents ou des renseignements recueillis, la mémoire d’hommes qui ont contribué, chacun à leur manière, aux relations amicales qui n’ont cessé d’exister entre les Français et les Indiens, à travers le miroir grossissant de l’épineuse question des comptoirs.

 

Des chercheurs ont déjà eu accès à certaines de ces archives, sans compter les journalistes de l’époque qui ont rapporté les événements qui leur ont semblé dignes d’intérêt.5. Le moment venu, les historiens s’en empareront et fourniront à la postérité une vision plus impartiale des événements. Pour le moment nous ne pouvons que pratiquer ce que Cioran appelait un exercice d’admiration parce qu’avec le recul des années, il y a matière à admiration. Nous ne pouvons que scruter l’écume de ce qui a été perçu par deux générations qui ne se sont pas encore exprimées et qui ont vécu cette indépendance sans aucune prise sur les événements6, dans l’ignorance de l’avenir immédiat et dans la dignité. Il y a eu beaucoup de sagesse de part et d’autre, malgré quelques éléments incontrôlables.

 

Un hommage a été rendu au comte Stanislas Ostrorog, ambassadeur de France en Inde, de 1951 à 1960, dans le cadre d’un colloque organisé par l’association France-Union indienne7.

 

Stanislas Ostrorog est né en 1897 en Turquie. Au risque de paraître iconoclaste mais sous forme de boutade, une administration française tatillonne lui aurait probablement demandé, en cette année 1997 à Paris, de faire la preuve de sa nationalité française. Il fait ses études en France, retourne à Kandilli dans le Bosphore où la famille a toujours pratiqué les arts, et peut-être surtout la musique. On y reçoit des écrivains, Claude Farrère, Pierre Loti, qui deviennent des amis8. Le comte Ostrorog aurait souhaité devenir écrivain et avait des talents qu’il a su utiliser dans sa carrière. Il insistait, par exemple, sur la clarté du texte écrit. J. Batbedat rappelle qu’il disait : « Si vous voulez dire qu’il pleut, dites qu’il pleut ».

 

Au début de la première guerre mondiale, il part rejoindre son père et son frère déjà en France, retrouve son père à Londres après mille péripéties et s’engage pour se battre. Il retourne à Kandilli, revient en France, poussé par son père, obtient le diplôme de l’Ecole Libre des Sciences Politiques, est admis au grand concours des affaires étrangères en 1927.

 

Après une carrière qui le conduisit essentiellement dans différents pays d’Asie, il est nommé en Inde en 1951. En 1960, appelé en consultation à Paris par le ministre Couve de Murville, il est terrassé par une hémorragie cérébrale dans les bureaux du Quai d’Orsay. Alors que les membres de sa famille reposent en Turquie, il est enterré en France.

 

La société indienne que rencontre Stanislas Ostrorog est évoquée ici mais la simple citation de certains éléments qui la composent aurait dû déjà éveiller la curiosité des Français ignorant tout de l’Inde. Jean Batbedat donne les noms de quelques hommes de cette élite indienne : les saints (l’Acharya Vinoba Bhave) les princes d’autrefois, les financiers, les fonctionnaires, les hommes d’affaires, les intellectuels, les écrivains (Nirad Chaudhury9), les politiciens (Rajagopalachari ou Radhakrishnan, Bose). Jean Batbedat évoque aussi brièvement les figures historiques de Nehru dont Stanislas Ostrorog apprécie l’humanisme et reconnaît le « charisme, l’intelligence et le charme » et de Krishna Menon qui fut à l’origine de la politique indienne à Goa : Nehru a lancé l’armée indienne contre Goa. La politique défendue par Ostrorog nous évita la même disgrâce à Pondichéry.

 

Tous ces noms comblaient d’aise nos sensibilités d’adolescents blessés par une certaine forme de racisme10 surtout pratiquée dans une Indochine, devenue vichyste, par ceux que l’on a appelés plus tard « les petits blancs » qui masquaient leur ignorance par de l’arrogance et la fierté de se distinguer des Asiatiques par la seule couleur de leur peau. Ce sentiment de, comment l’exprimer, …revanche pacifique, nous l’avons aussi éprouvé lorsque nous parvenaient les échos des faits et gestes de Lord et Lady Mountbatten qui manifestaient leur admiration pour le Mahâtma Gandhi et appréciaient l’élite indienne à sa juste valeur. Les Indiens de l’époque étaient heureux de voir dans les journaux des photos montrant Lord et Lady Mountbatten partageant le repas du Mahâtma, assis par terre, les jambes en tailleur.

 

L’ambassadeur Ostrorog était profondément attaché au « rétablissement de l’influence française dans le monde »11, mise à mal par l’image d’une France devenue, après la seconde guerre mondiale, l’une des puissances coloniales à ramener à la raison. Les extraits qui font suite à ces lignes ont le mérite de rappeler que la France venait de vivre la seconde guerre mondiale et qu’il fallait surtout déjà sauvegarder ce qui existait encore.

 

« Stanislas Ostrorog était de ces diplomates qui savent que pour susciter l’intérêt de ses interlocuteurs étrangers à l’égard de son propre pays en vue d’un rapprochement et d’une compréhension, l’envoyé doit s’intéresser avec sincérité aux hommes et au pays dans lequel il est en mission ».12 Il était « curieux de culture indienne… ».13

 

Dans notre application mise à relever et à rappeler le nom de tous les Français qui se sont intéressés aux pays qu’ils ont traversés ou dont ils avaient la charge, il faut mentionner celui de Bussy,14 dont le souvenir est effacé par la personnalité de Dupleix qui s’appuyait surtout sur sa femme dans ses relations avec les Indiens. Dupleix n’a lui-même été réhabilité que lors de son deuxième centenaire.

 

Notre ambassadeur avait « la conviction que… la France devait malgré les difficultés de la décolonisation, y compris celles nées [de la présence des Français] à Pondichéry, Karikal, Yanaon et Mahé, prendre sa place dans le plus grand pays d’Asie ayant choisi la voie de la démocratie… »15

 

« Tel fut le mérite d’Ostrorog d’avoir évité un conflit direct avec l’Inde, d’avoir conduit les gouvernements français à une décision d’abandon douloureux mais inéluctable, et surtout d’avoir convaincu le Pandit Nehru et son entourage d’écarter du conflit les professionnels de l’agressivité à l’égard de la France, pour confier l’affaire à des négociateurs sincèrement décidés à aboutir en ménageant nos droits et ceux des populations concernées »16.

 

« Une fois la décision prise, les habiletés du diplomate faisaient place à la résolution et à la fermeté, allant, en cas de désaccord grave avec le gouvernement français, jusqu’à la demande de rappel, c’est-à-dire de fin de mission. Je me souviens d’au moins un tel cas pendant une des crises pondichériennes. Certaines autorités parisiennes en effet avaient fait appareiller vers la Côte Coromandel un navire de guerre pourvu de commandos-marine en vue d’une opération de force sur un de nos territoires. Informé de cette décision qu’il considérait comme funeste et contraire à nos intérêts ainsi qu’à nos engagements des Traités de Vienne de 1815, Stanislas Ostrorog en avait fait appel, en termes sans équivoque, auprès du Président de la République et du Président du Conseil, demandant son rappel immédiat. Le navire de guerre fit route vers une autre destination. » 17

 

Voici enfin l’explication du sort de ce bateau qui était attendu à Pondichéry et que ses habitants avaient nommé le vaisseau fantôme, résultat des nombreux bruits qui couraient alors. Un navire de guerre, donc, avait bel et bien failli croiser au large de Pondichéry.

 

« C’est avec l’ambassadeur Ostrorog que les relations économiques franco-indiennes ont véritablement débuté et pris un essor rapide, puisque l’Inde était devenue en 1957 dans le monde, hormis les USA et les pays européens, le principal acquéreur de matériels et produits français »18. Yves Plattard rappelle aussi que Stanislas Ostrorog veillait à éviter de compromettre les bonnes relations de la France avec l’Inde en mettant en garde les industriels et hommes d’affaires français contre des propositions de contrat qui n’auraient pas répondu aux besoins prioritaires des Indiens. Malgré un domaine traditionnellement réservé aux industries britanniques, Stanislas Ostrorog obtint que la SNCF introduise l’utilisation du courant alternatif monophasé pour l’électrification des premiers 1500 Km du réseau ferroviaire indien. Dans le même temps, la France a beaucoup contribué au renforcement de la défense indienne.

 

Nous ne pouvons que nous féliciter de tout ce qui a été entrepris par des hommes comme l’ambassadeur Ostrorog et le Pandit Nehru. Nous avons évité le bain de sang qui a eu lieu dans bien d’autres régions de l’Inde. Pendant que l’ambassade de France essayait à New-Delhi de parvenir à une solution pacifique de la question des comptoirs, « les collègues de la France d’Outre-Mer » comme les appelle M. Henri Dumont savaient parfaitement que la cession était inéluctable. Il fallait, là également, gérer une situation délicate.

 

Le gouverneur Ménard à Pondichéry recevait ordre et contre-ordre de Paris. J’ai eu le privilège de le rencontrer périodiquement au soir de sa vie, dans sa retraite à Onzain, près de Blois, étant donné mon attachement pour Mme Ménard qui est une amie de toujours. Je ne me suis jamais prévalue de cette amitié pour poser une quelconque question à M. Ménard sur cette période qui a été douloureuse et difficile à vivre pour tous. A plusieurs reprises, le gouverneur Ménard nous a cependant répété, comme s’il s’agissait d’un mantra, « il n’y a pas eu de sang versé », ce qui a été confirmé par Mme Ménard19, et semble aussi avoir été le souci majeur de l’ambassadeur Ostrorog. J’en appelle aux collaborateurs du gouverneur Ménard pour évoquer sa mémoire. Je peux cependant déjà dire que c’était un homme de grande culture avec un sens aigu de l’humour. Il faut aussi ajouter que de son premier mariage avec une jeune fille du pays, il eut trois enfants. Il connaissait parfaitement les us et coutumes de l’Inde.

 

Par l’intermédiaire des responsables du « Congress Party », le Pandit Nehru a expressément demandé aux jeunes de Pondichéry, qui militaient pour le rattachement pur et simple des comptoirs à l’Inde, de cesser toute manifestation. Une solution pacifique allait être trouvée. Et elle a été trouvée, la plus favorable qui soit pour les Pondichériens qui ont « opté ». Tout en vivant en France, ils se rendent régulièrement dans le Territoire de l’Union de Pondichéry. Un accord fut signé entre le Comte Ostrorog et Mr. R.K. Nehru, le secrétaire des affaires étrangères de l’Inde, le 21 octobre 1954. Le traité de cession, lui, fut signé le 28 mai 1956 par le Pandit Nehru et l’ambassadeur de France, Stanislas Ostrorog, mais, comme tout le monde le sait, le de jure n’intervint qu’en 1962 pour tenir compte de la vive opposition des partis de droite en France et des gaullistes20. Ce traité, qui comprend également une clause reconnaissant la nationalité française pour les enfants nés de parents de nationalité française, a provoqué parfois des remous21. Et c’est tout à l’honneur de l’Inde que d’avoir respecté et de respecter ses engagements vis-à-vis des comptoirs, laissant ces derniers s’indianiser à leur rythme.

 

Quant aux Pondichériens des années 47 à 52, ils sont, pour la plupart, restés ou devenus Français, des Français qui, dans leur pays d’adoption qu’ils aiment, vont fêter ce cinquantenaire dans leur coeur en se souvenant de l’émotion intense éprouvée au moment où le drapeau indien a flotté pour la première fois en ce 15 août 1947. D’autres se sont très bien intégrés en Inde, occupant parfois des positions importantes. Il reste à rappeler qu’après 25 ans, l’Inde comme la France continuent à respecter le traité de cession. Ce respect des conventions établies est à souligner en ce 1er juillet 1997, date de la rétrocession22 de Hong-Kong à la Chine populaire.

 

Jacqueline Lernie-Bouchet

 

 



1 L’Inde venait de subir une famine sans précédent et ne correspondait plus à l’image que s’en faisaient les aventuriers du xviiième siècle.

2 L’Inde devant l’orage et Conversations avec Nehru, par exemple, (nous avons déjà eu l’occasion de donner des éléments bibliographiques dans une lettre du CIDIF).

3 Jean-Marie Rouart dans son éditorial du Figaro du 11 mai 1995. Voir « Les Documents ».

4 Nous reproduisons le calendrier prévu par l’Ambassade de l’Inde.

5 Voir, par exemple, les contributions de Patrick Pitoeff et de Stéphanie Samy (cf. Lettre du CIDIF, n°12-13) et surtout Les carnets secrets de la décolonisation, de Georges Chaffard, Calman-Lévy, 1965.

6 Paris et New-Delhi n’ont pas consulté les populations concernées.

7 « Hommages à Ostrorog ». Colloque organisé par l’association France-Union-indienne, le 13 décembre 1993 au Palais du Luxembourg (Paris). Les interventions des différents conférenciers ont donné lieu à un document distribué par l’AFUI. Ces textes n’ont pas fait l’objet d’une plaquette publiée. Bibliothèque du CIDIF.

Anne Ostrorog, comtesse du Chastel : « Stanislas Ostrorog, un Français aux origines polonaises au service de la France.

Henri Dumont : « Les relations franco-indiennes dans les années 50. Un grand ambassadeur : Stanislas Ostrorog. Référence à un article publié dans le n°1 des Cahiers du Sahib. (Centre de recherche sur l’Inde anglo-indienne et contemporaine de la faculté des lettres de l’université de Rennes II). Il existe un ouvrage de correspondance publié par la famille (références non données).

Jean Batbedat : « Stanislas Ostrorog, homme de culture ».

Yves Plattard : « L’économie indienne dans les années 50 et la place qu’y tint la France au temps de Stanislas Ostrorog ».

8 Voir le texte de Jean Batbedat.

9 Ecrivain bengali que l’Ambassadeur invitait à dîner en tête à tête. Il a écrit Passage to England en réponse au Passage to India de Forster. Ce dernier livre fait partie des classiques et a même donné lieu à un film. Qui a entendu parler de Passage to England ? Est-ce traduit en français ?

10 Que Robert Badinter décrit dans Un antisémitisme ordinaire. Vichy et les avocats juifs (1940-1944). Fayard, 1997. Existe-t-il une étude sur les ressemblances et les différences entre la méthode utilisée en France pour écarter les juifs des postes administratifs et celle du « cadre asiatique » pratiquée en Indochine ? Nous nous devons aussi de souligner que la résistance s’est organisée très tôt. Il faudrait à ce propos interroger M. Robert dont l’épouse est Yvette Gaeblé. Le capitaine Robert a été fait prisonnier par les Vichystes en Indochine. Ce détail nous a été donné par M. Robert lui-même, il y a quelques jours.

11 Idem. p.8.

12 Idem

13 Idem.

14 Bibliographie : Pierre Pluchon, « Bussy, stratège et politique ». Trois siècles de présence française en Inde, Actes du colloque. CHEAM, Paris, 1994, pp. 37-52.

Marc Chassaigne, Bussy en Inde, Chartres, 1976, pp.5-6.

15 Texte de Henri Dumont.

16 Texte de Jean Batbedat. Noter ici le souci des populations concernées.

17 Idem.

18 Yves Platard : « L’économie indienne dans les années 50 et la place qu’y tint la France au temps de Stanislas Ostrorog ».

19 Lorsque nous sommes allés récemment lui demander de porter un jugement sur le film « Pondichéry, dernier comptoir des Indes », avec dans les rôles principaux, Charles Aznavour et Richard Bohringer.

20 Jacques Weber, « L’Inde française de Dupleix à Mendès-France ». Historiens & géographes, N°353

21 Voir dans la partie « Documents », des articles trouvés dans la revue de presse du CEDUST et que Mireille Lobligeois avait fait parvenir à Jacques Weber : « Governor’s gaffe embarrasses Govt », The Times of India. 1990.

22 En ce qui concerne les comptoirs de l’Inde, il s’agissait de cession et non de rétrocession. Cette différence mérite d’être soulignée.