Blue Flower

Intervention de M. Henri Dumont. (extraits)

 

(Documentation de l’AFUI)

 

 

« De la grande aventure française en Inde au XVIIIeme siècle, il n’était resté que les cinq comptoirs aux noms chantants, devenus quatre depuis le plébiscite de Chandernagor (1949) et le transfert de ce territoire à l’Inde indépendante. Le souvenir des nombreux Français qui avaient parcouru le pays depuis le XVIIe siècle, aux titres les plus divers et qui s’y étaient illustrés, était quasiment tombé dans l’oubli. Quelques centaines de missionnaires, hommes et femmes, avaient continué à venir en mission dans le sous-continent, exerçant, le plus souvent apostolat et charité dans des régions très à l’écart des grandes villes. Deux agences du Comptoir National d’Escompte de Paris, depuis un siècle à Bombay puis à Calcutta, accompagnaient le courant modeste des échanges économiques entre les deux pays.

Seuls quelques indianistes avaient continué à s’intéresser à l’Inde : leurs oeuvres faisaient autorité dans l’étude des philosophies, des religions, des sociétés et des langues de l’Inde. Parmi les grands écrivains français, seul Romain Rolland s’était intéressé au Mahâtma Gandhi et à Rabindranath Tagore. Il n’existait pratiquement aucun livre en français sur l’histoire de l’Inde anglaise, le Parti du Congrès, la Ligue Musulmane et la lutte pour l’Indépendance. Le premier livre en français sur l’Inde nouvelle, dû à un journaliste économiste hongrois, Tibor Mende, L’Inde devant l’orage (1950) accablait ce pays de prévisions catastrophiques. Très lu à Paris, cet ouvrage ne pouvait que renforcer les préjugés défavorables et la méfiance de nos dirigeants à l’égard de l’Inde indépendante. La presse française s’intéressait peu à l’Inde sauf à l’occasion de désordres civils ou de calamités nouvelles, publiant surtout des images de vaches sacrées dans les rues, de miséreux ou de maharadjahs.

Du côté indien, la situation n’était guère plus brillante. L’administration britannique avait discrètement mais soigneusement écarté de l’Inde et du Népal tout risque d’influence étrangère. Les préjugés victoriens les plus hypocrites et les plus ordinaires régnaient, à quelques exceptions, à l’égard des Français et des Françaises. Notre défaite de 1940 et l’instabilité de notre système politique suscitaient le doute sur notre capacité à prendre part aux grandes affaires du monde. Notre guerre d’Indochine et le maintien de notre empire colonial, notamment en Afrique du Nord, ajoutaient à l’ignorance et aux préjugés.

L’enseignement de notre langue, même auprès de nos trois vaillantes petites Alliances françaises, ne touchait qu’une infime minorité. Beaucoup d’Indiens, même au niveau universitaire pensaient que, comme chez eux, l’anglais était la langue de communication de l’Europe, les autres idiomes, dont le français, étant réservés à un usage unanimement critique ou hostile.

Il y avait tout de même quelques clartés dans cet horizon sombre : au Bengale et à Calcutta, grâce au souvenir de Tagore (je pense à Christine Bosenec) et à son université de Shantiniketan, à Pondichéry et Madras où Aurobindo Ghosh, philosophe nationaliste avait fondé avec des Français, un ashram devenu célèbre, à Bombay grâce à quelques familles parsies illustres- et je souhaite évoquer ici le souvenir de J.R.D. Tata qui vient de disparaître- ici et là enfin, grâce à quelques princes dont les parents ou les grands-parents avaient- en leur temps- ébloui Paris, Deauville ou Cannes et restaient bien disposés à notre égard. Au ministère des relations extérieures de l’Inde indépendante, seuls parlaient le français le remarquable secrétaire général de l’époque Sir Girja Shankar Bajpal (ICS) et ses fils, ainsi qu’un agent du service du protocole et un sous-directeur, originaire de Mahé.

Le Premier ministre, Jawaharlal Nehru et certains des vieux militants du Parti du Congrès, en savaient pourtant un peu plus sur la France : le pays de la Révolution de 1789 et des Droits de l’Homme et du citoyen, de la liberté, de Napoléon 1er, adversaire des Anglais, était connu et apprécié pour ces grandes pages de son histoire.

L’anticolonialisme, alerté par les clignotants, allumés ici et là dans notre empire, ne leur donnait guère l’occasion d’exprimer leur admiration. Les Indiens influents susceptibles de nous écouter avec intérêt, de nous comprendre et éventuellement de nous approuver, étaient donc peu nombreux. Parmi eux figuraient tout de même le Premier ministre et sa soeur Vijaya Lakshmi Pandit. C’était de première importance dans cette capitale politique et administrative qu’était Delhi, mais tout était à faire, ou presque, dans cet immense pays.

Il faut dire en faveur des Indiens que, dans presque tous les milieux- du ministère des relations extérieures aux hommes d’affaires, aux militaires et aux scientifiques, notamment les mathématiciens et les physiciens- se dessinaient progressivement un désir de diversification, une curiosité à l’égard de ce qui n’était pas britannique qui, un certain snobisme aidant, portait des personnalités ou des personnes de tous horizons à venir vers nous.

« Stanislas Ostrorog était de ces diplomates qui savent que pour susciter l’intérêt de ses interlocuteurs étrangers à l’égard de son propre pays en vue d’un rapprochement et d’une compréhension, l’envoyé doit s’intéresser avec sincérité aux hommes et au pays dans lequel il est en mission…

Notre ambassadeur pensait qu’il fallait tenter de remédier par sa correspondance à l’ignorance prévalant en France à l’égard de l’Inde. Il avait en effet la conviction que, perdant en Asie ses positions traditionnelles de Chine et d’Indochine, la France devrait malgré les difficultés de la décolonisation, y compris celles nées de notre présence à Pondichéry, Karikal, Yanaon et Mahé, prendre sa place dans le plus grand pays d’Asie ayant choisi la voie de la démocratie pour faire accéder ses quelque cinq cent mille villes et villages au progrès.

Trente ans après, il faut constater que le mérite de Stanislas Ostrorog était grand d’avoir su s’élever au-dessus d’un quotidien politique difficile, sinon adverse, et d’avoir regardé plus haut et plus loin. Sa mission était en effet dominée par le conflit indochinois, ainsi que par le différend aigre et parfois aigu sur les Etablissements français de l’Inde.

Pour l’Indochine, toujours présente dans nos esprits de l’époque… il est certain que les liens que Stanislas Ostrorog avait déjà su tisser avec Nehru et ses principaux collaborateurs, nous ont permis d’obtenir, dans la triste situation du moment, le maximum de dispositions ménageant notre dignité et nos intérêts.

Cela n’avait été possible que grâce aux efforts inlassables de l’ambassadeur pour régler avec l’Inde le conflit au sujet de Pondichéry. Mineur par rapport à la tragédie indochinoise, ce différend nous handicapait chaque jour dans nos relations, et nous prévenait de prendre dans ce pays la place politique, économique et culturelle qui, aux yeux de Stanislas Ostrorog, devait être la nôtre.

Du côté français, on ne voulait rien faire qui pût paraître céder quoi que ce soit qui puisse être invoqué comme un signe de faiblesse en Asie, en Afrique, à Madagascar ou même aux Antilles – territoires aussi anciennement français que Pondichéry. C’était l’immobilisme. Nos camarades de la France d’Outre-Mer avaient donc pour mission de faire flotter haut et fier le drapeau français sur ce qui restait de l’héritage de Dupleix et de Mahé de la Bourdonnais. Du côté indien, c’était pire : nos interlocuteurs – et la presse- ne pouvaient comprendre pourquoi la France des Droits de l’Homme ne suivait pas l’exemple de la Grande-Bretagne qui avait su donner à temps la liberté à un grand empire, et pourquoi notre pays persistait à s’accrocher à quelques centaines de kilomètres carrés hérités d’un passé lointain dont il ne tirait aucun bénéfice…

Il faut ajouter que l’Inde avait appliqué à Chandernagor au bord de l’Hooghly dans la grande banlieue de Calcutta l’accord franco-indien de 1948, prévoyant que les populations de nos territoires seraient consultées. Nous avions perdu -sans chercher à le gagner- ce plébiscite, et le transfert de souveraineté avait eu lieu sans encombre en 1949. En revanche, ayant refusé depuis cette première opération- et jusqu’à ce jour d’appliquer les résolutions des Nations Unies relatives au Cachemire, qui prévoyaient aussi une consultation populaire demandée par le Pakistan, le gouvernement de l’Inde écartait avec mauvaise foi, sous tous les prétextes, toute tentative de règlement du différend avec la France incluant une telle consultation. Il multipliait les vexations et pressions de tous ordres, notamment économiques, pour affaiblir et pratiquement absorber nos territoires, malheureusement très dispersés. Quelques politiciens locaux, tant à Madras qu’à Pondichéry, faisaient recette du conflit par la surenchère, alors que quelques trafiquants influents, des deux côtés, en tiraient un profit matériel, ayant donc intérêt à la prolongation de la situation. Tel fut le mérite d’Ostrorog d’avoir évité un conflit direct avec l’Inde, d’avoir conduit les gouvernements français à une décision d’abandon douloureux mais inéluctable, et, surtout, d’avoir convaincu le Pandit Nehru et son entourage d’écarter du conflit les professionnels de l’agressivité à l’égard de la France, pour confier l’affaire à des négociateurs sincèrement décidés à aboutir en ménageant nos droits et ceux des populations concernées. Rappelons au passage un des aspects de notre situation de faiblesse : une rupture, a fortiori un conflit avec l’Inde, aurait eu pour effet immédiat d’interrompre le trafic aérien, civil et militaire, entre Paris et Saïgon, les avions de l’époque – C47 Dakotas et C54 Skymasters- étant incapables de voler jusqu’en Indochine avec une charge utile, sans survoler l’Inde ou y atterrir. Or, malgré les difficultés, ce trafic ne fut jamais interrompu.

Les accords de Genève relatifs à l’Indochine, le règlement de la question de Pondichéry, puis le retour aux affaires du Général de Gaulle et sa politique résolue de décolonisation, permirent par la suite à Stanislas Ostrorog et à ses successeurs d’établir avec l’Inde tout un réseau de liens politiques, économiques, culturels et militaires dont ce dernier avait, dès 1951, entrevu l’intérêt, et qu’il avait ardemment souhaité. Les années qui suivirent ont pleinement justifié l’attitude qu’il avait adoptée »…