Blue Flower

DUPLEIX DANS LA PRESSE PARISIENNE DE LA FIN DU XIXème SIECLE
Une mythologie coloniale en Inde.

par Raphaël Malangin1
 
 
Colonie aux mœurs politiques réputées scandaleuses*, « colonie malade de la politique sous la Troisième République » pour M. Jacques Weber2, l’Inde française a pourtant été le lieu qui, implicitement, a permis la naissance d’un des tout premiers mythes coloniaux de la Troisième République. Entre 1881 et 1914, la reconnaissance de Dupleix, personnage oublié depuis un siècle, rappelle le destin indien de la France et montre les antécédents de l’œuvre coloniale engagée depuis peu.

Cette genèse, d’ailleurs très bien exposée dans le dernier chapitre de l’ouvrage de M. Marc Vigié3 se comprend surtout dans le vide d’imaginaire colonial en France, « un empire sans mythe » pour M. Jacques Fremeaux. Il faut donc que, parmi les coloniaux, on ait eu conscience rapidement de l’importance d’attribuer des images fortes à cet empire naissant et de lutter ainsi contre l’indifférence ou l’hostilité de la population et de certains hommes politiques.

Cette imagerie est donc rattachée, par le choix du personnage de Dupleix, à l’Inde française. Il reste encore à comprendre quel rapport entretient la colonie avec cette nouvelle symbolique coloniale. Comment l’Inde française s’est – elle fait reprendre son héros local et comment celui-ci est-il devenu le patriarche du nouveau panthéon colonial ? Quelle est l’utilité théorique de la colonie au travers de la célébration d’un personnage qui, plus qu’aucun autre, se confond avec elle ? L’examen de la presse de l’époque, les magazines de vulgarisation, Le Journal des voyages, les hebdomadaires, L’Illustration, Le Monde Illustré, les divers quotidiens parisiens, Le Temps, Le Petit Journal, Le XIXe siècle ou encore Le Journal des débats permettent sans doute de préciser les aspects et le développement du discours sur Dupleix comme mythe politique de la fin du XIXe siècle.

 
DUPLEIX ET LA FORMATION D’UNE HISTOIRE ORIENTÉE (1881-1894)

La redécouverte de Dupleix, en 1881, est due, avant toute chose, aux historiens, ou plus exactement à de pseudo-historiens : ce n’est qu’ensuite que cette grande figure devient l’objet d’un culte. Le journal traduit bien cette évolution, passant peu à peu des articles bibliographiques au compte rendu de cérémonies.

La renaissance du discours sur Dupleix en France

Le souvenir de Dupleix en France n’est pas, à proprement parler, l’œuvre de la Troisième République, quoiqu’elle en ait fait son porte-drapeau colonial, mais bien celle du Second Empire. C’est en effet à partir de 1861 que l’État se préoccupe, pour la première fois, d’honorer le grand homme dont il place le buste à Versailles, parmi ceux des autres célébrités de la nation. Cette reconnaissance soudaine est due, en partie, à une historiographie anglaise qui s’intéresse de plus en plus à Dupleix, précurseur de la colonisation en Inde. Avec la traduction en français de l’ouvrage de Macaulay sur Dupleix, à la même époque, les Français s’aperçoivent qu’ils ont, dans leur histoire, un héros oublié que leur envie même l’Angleterre. La passion pour Dupleix justifie une nouvelle statuaire dont l’exemple le plus significatif, érigé peu avant le désastre de Sedan, se trouve encore à Pondichéry.

Dupleix est alors au sommet d’une gloire que rien ne semble pouvoir atteindre. Pourtant les premières années de la République semblent voir se tarir cette « veine » indienne. Plus aucun travail ne sera mis en chantier sur le personnage de Dupleix, plus aucune célébration triomphaliste ou nostalgique n’est organisée et des jugements très durs sont prononcés contre le héros colonial du Second Empire. Leroy-Beaulieu, par exemple, considère le gouverneur de l’Inde comme un aventurier dont la politique de conquête aventureuse fut complètement stérile. La tentative indienne est l’exemple même de ce qu’il ne faut pas faire en matière coloniale. Comme si l’aventure de Dupleix représentait, dans l’imaginaire des Républicains, le modèle d’une autre aventure que le Second Empire avait encouragée jusqu’au désastre : la conquête ruineuse du Mexique.

Pourtant, le renouveau de la gloire de Dupleix est, semble-t-il, indissociable de la reprise en main du pouvoir par les Républicains à partir des années 1877-81, et plus encore de la frange coloniale de ceux-ci. En effet, c’est à la veille du « coup d’envoi » expansionniste de 1881, en Tunisie, que réapparaît une réflexion historique sur le personnage de Dupleix. Durant cette seule année paraissent deux ouvrages, qui fondent à eux seuls l’historiographie de Dupleix sous la Troisième République. Les deux ouvrages sortent quasiment en même temps et sont très différents. L’un est écrit par un inconnu, Tibulle Hamont, qui sut disposer d’une correspondance du grand homme jusque-là ignorée4, et l’autre, par Henri Bionne, l’un des agents les plus virulents de « la plus grande France », directeur de la société de Panama, membre éminent des sociétés de géographie parisiennes et ami personnel de Ferdinand de Lesseps5. Celui qui eut le plus de succès n’est pas forcément celui auquel on aurait pensé. Le livre de Tibulle Hamont devient en effet le livre de chevet de bon nombre de Français entre 1881 et 1888. Ce phénomène est relayé, comme le montre M. Marc Vigié, dans la littérature « officielle », par des manuels scolaires, par des ouvrages destinés aux enfants et surtout, dans la presse, par des articles dont l’importance dans le développement du mythe de Dupleix reste à montrer.

===================================================================
 
L’Inde française ou le pays des scandales électoraux

La réputation de colonie à scandale, parfaitement contemporaine de l’utilisation du mythe de Dupleix à des fins propagandistes, repose cependant sur des faits. Elle apparaît vers le milieu des années 1880, avec l’action de quelques Indiens – les Renonçants- dont les buts sont la reconnaissance politique du statut qu’il se sont choisi – le code juridique français, et l’accession au pouvoir. Mais ils heurtent ainsi les prérogatives et parfois les privilèges des castes indiennes dominantes, dont la France garantit le pouvoir en reconnaissant le Mamoul, le droit coutumier indien. Ces dernières, fortes de leur emprise sociale et de la direction énergique d’un notable indien, Chanemougam, s’emploient alors à contrer les Renonçants en pervertissant le suffrage universel que la France a mis en place en Inde dès 1871. Ils y réussissent avec un tel succès que Chanemougam sera qualifié par certains de « propriétaire du suffrage universel en Inde ».

Les représentants de l’Inde, créatures de Chanemougam, le député Pierre Alype et le Sénateur Jacques Hébrard, sont aussi de redoutables patrons de presse, l’un au Journal d’outre-mer, petite publication coloniale, l’autre au «
journal officieux de la Troisième République », Le Temps. Par leurs écrits, ils s’emploient à discréditer les menées des Renonçants hors de la colonie. Par la même occasion, ils effacent la réalité des mœurs politiques en Inde. La vérité va se faire jour, peu à peu, d’abord dans l’âpre combat de presse de 1884, lorsque le gouvernement se décidera à trancher la question renonçante par « le décret Schœlcher », puis lorsque les luttes politiques deviendront violences en 1894. « Les Troubles de Pondichéry » se soldent alors par une remise en question brutale de toutes les représentations coloniales en 1897. Cette première crise importante des institutions françaises dans les colonies ne marqua pas la fin de l’assimilation politique. Mais le modèle en fut sans doute réservé pendant longtemps aux quelques îlots de représentativité dont l’Inde française fit partie jusqu’à la décolonisation.

Pour informations complémentaires, voir Jacques Weber,
Les Etablissements Français en Inde au XIXe siècle (1816-1914), Paris, Librairie de l’Inde, 1988. Et pour la Presse, Raphaël Malangin, La presse parisienne et les Etablissements français en Inde (1881-1906), Images, discours et représentations dans Le Temps et quelques périodiques à audience nationale, mémoire de maîtrise inédit, consultable à l’Université de Bourgogne.
 
===================================================================
 
 
 
L’article qui fonde l’alliance de Dupleix et de la presse française paraît dans le Journal des voyages, dès 1881, avec la publication du Dupleix de Henri Bionne6. Relativement discret, c’est avant tout le compte rendu du livre de Bionne, placé en dernière page du fascicule. Il offre un résumé de l’ouvrage, des appréciations, des citations importantes de l’auteur. Cela dit, même si le sujet apparaît peu développé, il n’est pas sans intérêt aux yeux de la rédaction. La longueur du texte – ce type de document est généralement assez court – témoigne du choix du Journal des voyages de donner une place significative à ce sujet. Le texte, en lui-même, montre d’ailleurs que la rédaction trouve dans Dupleix un thème très exploitable. L’idée de consacrer un article à Dupleix vient sans doute des publications géographiques ; et l’auteur cite d’ailleurs longuement un article de Ludovic Dayperon sur le sujet dans La Revue Géographique. Compte tenu de la place que Bionne occupait dans les salons parisiens, cela semble tout naturel. Le Journal des voyages le présente comme « membre de la commission centrale de la société de géographie de France, vice-président de la société de géographie commerciale de Paris »7. La Revue géographique soutient donc son membre éminent et Le Journal des voyages, se voulant un journal de vulgarisation géographique, reprend la revue avec enthousiasme. La renaissance du mythe de Dupleix dans la France de la Troisième République semble donc une opération délibérée, voulue dans les hautes sphères des milieux coloniaux de Paris.

Le commentaire permet d’apprécier les enjeux politiques que comporte la mythologie de Dupleix, telle qu’elle apparaît au journaliste au travers de ce livre. L’appel au lyrisme patriotique est l’un des points forts de l’argumentation pour attirer le lecteur : « ce beau livre (…) est à la fois une action patriotique »8. C’est parce que l’œuvre de Dupleix est tout aussi patriotique qu’édifiante, qu’elle doit être donnée en exemple : « Ce grand Français du XVIIIe siècle ne tenta rien moins que d’assurer à la France l’empire des Indes et peut-être même celui de l’Asie entière. »9 Cet exemple représente bien le mot d’ordre d’extension tous azimuts des coloniaux et du gouvernement. Ce héros n’est pas un explorateur, ni évidement un missionnaire, c’est avant tout un conquérant, dont l’importance est plus ou moins volontairement grossie. Le Journal des voyages réussit donc à tourner le patriotisme vers l’extérieur, vers la fierté coloniale. L’exemple de Dupleix doit souligner les antécédents et la continuité de ce patriotisme colonial.

Par bien des aspects, cette célébration de Dupleix revêt des significations plus fines. Le personnage que décrit Bionne, celui que le journaliste salue, est un patriote passionné, mais ne doit pas être réduit à cela : ce « Dupleix » est aussi un personnage « de raison », dont le sens est de définir par l’exemple la valeur coloniale française. Une valeur dont le poids et l’incidence politique sont particulièrement calculés : Dupleix, vu par Bionne, se comprend extraordinairement bien dans le contexte des années 1870-1880. C’est un héros désavoué dont l’aventure rappelle étrangement les hauts faits avortés des explorateurs et coloniaux du début des années 1870. L’auteur de l’article cite d’ailleurs quelques-uns d’entre eux, précisant que Henri Bionne les avait toujours soutenus :

« Dans tous les congrès et dans les diverses sociétés savantes, (…) il a pris une part active à tous les efforts tentés pour mettre en valeur nos explorateurs et pour contribuer à la justice rendue parfois tardivement aux grands citoyens qui consacrent leur fortune et leur vie à la glorification de leur pays. Jean Dupuis, le modeste et pacifique conquérant du Tongkin ; M. Paul Solleilet, le persistant voyageur qui a voué sa vie à l’œuvre de la découverte du Nord-Ouest africain, n’ont pas de plus ardent défenseur quand les fantaisies de l’administration coloniale sont venues soit détruire leurs œuvres, soit arrêter l’entreprise. »10

Le mythe de Dupleix se conçoit donc comme une charge contre l’inaction coloniale du gouvernement de Mac-Mahon. Le « moment » du désaveu par Louis XV est en effet le point d’orgue de l’aventure indienne, et celui qui a le plus de sens rétroactif. Ainsi, « nous serions incontestablement la plus grande puissance maritime du monde, si nos gouvernants d’alors eussent été des hommes guidés par l’amour de leur pays et non par la passion de l’intrigue et le désir de s’enrichir personnellement. »11. Que ce soit la cour de Louis XV qui fasse échouer Dupleix dans son élan fait résonner, sous la Troisième République, la corde vibrante de l’antimonarchisme. Le parallèle entre histoire récente et histoire ancienne est facile. Les derniers exemples de désaveux coloniaux sont en effet restés dans les esprits de chacun. Dupleix, noble de l’Ancien Régime, est donc bien un héros républicain.

Mais le discours sur Dupleix, à en croire Le Journal des voyages, n’a pas pour seule valeur de montrer le chemin vers l’Orient : il permet de spécifier la colonisation française. Dupleix avait été considéré par Leroy-Beaulieu comme un aventurier parce qu’il avait pratiqué une politique d’implication dans les affaires indiennes et non de colonisation stricto sensu12. Ce qu’un personnage méthodique comme Leroy-Beaulieu ne pouvait concevoir. Il semble bien qu’en 1881 les opinions aient déjà changé et c’est bien un système approchant de celui de Dupleix que l’on cherche à appliquer en Tunisie. L’auteur de l’article ne se prive pas de mentionner que c’est à Dupleix que l’on doit le système du protectorat. Le XVIIe siècle est ce « moment où, grâce à un système de protectorat qui était une conception de génie, l’empire des Indes était français »13. De là à dire que le mythe de Dupleix est l’expression d’une politique officielle de la République, il y a un pas que l’on ne peut pas franchir. L’instauration du protectorat en Tunisie s’explique sans doute par la prudence du gouvernement vis-à-vis de l’opinion, dont il ne sait si vraiment elle acceptera de voir la France se lancer dans le jeu international des conquêtes coloniales. Le gaspillage de « sang et d’or », l’abandon de la « ligne bleue des Vosges » pour les horizons lointains, sont les critiques à craindre et le gouvernement trouve dans le protectorat tunisien de quoi engager la politique d’expansion tout en testant l’opinion. Pour parer à toute éventualité, il encourage ses amis politiques à rédiger une littérature qui désamorcerait les arguments de ses opposants. Le système du protectorat, défendu par son meilleur avocat, Dupleix, par biographe interposé, est censé représenter un engagement peu coûteux pour la France, ni en or puisqu’il n’engage pas – du moins sur le papier – la France à administrer elle-même les nouveaux territoires, ni en hommes puisque cette colonisation est par nature « peu violente ». Avec Dupleix naît le mythe d’une colonisation humanitaire et pacifique, souvent très éloignée de la réalité des faits.

Pour Le Journal des Voyages, le livre de Bionne est tout à fait incontournable, « un monument élevé à la mémoire de Dupleix, monument plus solide, plus indestructible qu’une colonne rostrale ou qu’une statue »14. Pourtant quatre ans plus tard, ce n’est plus d’Henri Bionne que l’on parle, mais de son concurrent direct, Tibulle Hamont, dont le succès a, semble-t-il, dépassé celui de « l’auteur officiel ». Le Journal des voyages, qui avait fait le choix de plébisciter seulement le protégé du pouvoir, se voit obligé de consacrer un article important, sur trois pages, illustré de gravures, occupant les deux pages centrales du feuillet, à ce « simple particulier » dont les ventes dépassent de loin celles du « vice-président de la société de géographie de Paris »15.

En fait, c’est sans doute moins le succès d’Hamont qui pousse Le Journal des voyages à évoquer de nouveau Dupleix, que la nouvelle du projet d’édification d’une statue dans son village natal, statue qui couronnerait la gloire nouvelle du héros. Le Journal des voyages, et plus particulièrement Jules Gros, l’une des plumes les plus importantes du journal, se sont donc penchés sur le sujet, et ont tout naturellement repris l’ouvrage qui se vend le mieux. Plus romancé, plus vivant, le style d’Hamont séduit plus le public que celui, parfois rébarbatif, des historiens. Qui plus est, le Dupleix de Tibulle Hamont est reconnu dans les milieux universitaires et savants. Comme l’affirme M. Vigié « Tibulle Hamont recourut lui aussi à de nombreux textes inédits pour défendre avec les apparences de la plus grande rigueur une thèse que personne n’osa combattre avant une vingtaine d’années. »16 La thèse qu’il développe dans son ouvrage est celle d’un projet de colonisation prémédité par Dupleix depuis son arrivée dans l’Inde. Elle s’oppose alors complètement aux idées répandues, depuis Leroy-Beaulieu, sur un Dupleix aventurier. Elle a le mérite politique de rétablir Dupleix dans son rôle de précurseur du rationalisme colonial et recentre son épopée dans le cadre conventionnel de la politique officielle de la Troisième République.

De cette thèse, que retient le journal, au moment de la conquête du Tonkin et de la conférence de Berlin, censée organiser le jeu des colonisations européennes ? A en lire l’article de Jules Gros, son auteur, le mythe de Dupleix reste tributaire des présupposés déjà exprimés par Bionne. L’imagerie opportuniste semble bien en place et sert, en fait, de support à quelques innovations idéologiques. Par exemple, il est à noter qu’en quatre ans, Jules Gros a eu le temps de peaufiner ses lubies en matière de parallèles et d’amalgames historiques. Pour lui, Dupleix est le Dupuis du siècle précédent, Francis Garnier est son Bussy ; quant à Philastre, qui provoqua le retrait du Tonkin dans les années 1870, c’est le Godeheu moderne. Les préoccupations d’actualité infléchissent le mythe de Dupleix dans la seule perspective de la conquête de l’Indochine.

Là encore le mythe de Dupleix n’est pas seulement celui d’un grand colonial, c’est aussi celui d’un grand « pacifique ». En cela, il est un héros républicain. En effet, l’auteur précise bien que ce symbole n’est pas admiré par tous ; ainsi : « Quoi qu’en pensent les hauts seigneurs dans la Marine et dans l’armée, de simples négociants, de vulgaires pékins peuvent se transformer subitement en grands politiques et même en conquérants. Dupleix et Dupuis en sont la preuve. »17 Il y a, dans cette déclaration, tout un monde d’antagonismes au sein même des milieux coloniaux, entre les marchands qui poussent à l’expansion par intérêt, et les militaires qui trouvent dans l’Outre-mer, depuis la colonisation de l’Algérie, le moyen de faire revivre les mythes napoléoniens de conquête universelle. Cet antagonisme se traduit, dans les milieux républicains, par un refus obstiné de parler d’Empire, mais plutôt de « plus grande France ». Dans le texte de Jules Gros, n’est-il pas affirmé que ce n’est pas à cause de la cour de Louis XV que Dupleix échoua, mais « des jalousies mesquines des Amiraux, des officiers de la marine et l’armée »18.

Ceci révèle que Dupleix est considéré d’abord comme un marchand, et non comme un soldat, même s’il est un conquérant. Comme marchand, son mode de colonisation est forcément moins violent que le militaire ; ainsi il est comparé à « Jean Dupuis, seul et réduit à ses propres ressources », qui entreprit « la conquête pacifique et commerciale du Tonquin. ».19 Jules Gros considère ainsi que la colonisation marchande est plus fructueuse que la conquête militaire des colonies – Dupleix n’a-t-il pas amassé « dans les coffres des sommes considérables » ? – mais que c’est aussi la seule à garantir l’adhésion des populations. Dupleix est considéré, ainsi que Dupuis cent trente ans plus tard, comme un « libérateur » par les peuples colonisés. La justification humanitaire est donc au centre de la mythologie de Dupleix, celle d’une « colonisation douce » par le commerce et qui n’exclut pas une certaine fierté chauvine.

Cette conception se heurte pourtant à de nombreux problèmes, à commencer par « l’aventurisme » de Dupleix. Ce défaut était stigmatisé par Leroy-Beaulieu dans les années 1870. A-t-il été véritablement colonisateur, ou bien est-ce un arriviste dépourvu de vision à long terme ? Du marchand civilisateur à l’aventurier sans foi ni loi, la différence n’est pas si évidente à faire. C’est d’ailleurs un débat qui retient encore largement l’attention des historiens (dans des termes bien différents, il faut dire). La thèse de Hamont – une colonisation planifiée, pacifique et commerciale – convainc peut-être le journaliste, mais, dans l’article, la meilleure preuve de l’action coloniale de Dupleix, c’est encore son patriotisme supposé, sans cesse ressassé par l’auteur. Dupuis et Dupleix sont « deux héros du patriotisme », qui « sacrifièrent à la France non seulement tous leurs efforts de génie, mais aussi leur fortune personnelle »20. Dupleix conquérant de l’Inde, comme Dupuis conquérant du Tonkin, « voulut offrir ce cadeau royal à sa patrie ». L’appel à la Nation permet de fondre dans un flou artistique les éventuelles contradictions que contiendrait le personnage ainsi dépeint. Dupleix est colonisateur avant tout parce qu’il est patriote, et non fidèle au Roi, ni même intéressé. C’est donc aussi un mythe nationaliste.

L’illustration qui soutient l’article montre en quoi Dupleix est bien un colonial. Elle renvoit au long passage extrait du livre d’Hamont où Dupleix reconnaît la dignité de Roi à l’un des princes du Deccan. Ce que l’on peut y voir est caractéristique de l’archétype du colonisateur. D’une part, un Dupleix assis sur un trône, avec, derrière lui, ses officiers en uniforme européen, symbolisant la discipline et la continence, et d’autre part l’ensemble informe du groupe des seigneurs indiens, ployant sous les costumes d’apparat, les richesses et les bijoux, qui, dans un mouvement presque baroque, s’agenouillent devant la puissance européenne. L’imaginaire colonial, allié au lyrisme de l’exotique, se confond dans la mythologie du personnage de Dupleix. Mais cet imaginaire colonial semble avoir déjà effacé le système du protectorat dont le personnage de Dupleix se voulait porteur en 1881 et dont il n’est plus fait mention.
 
===================================================================
 
Dupleix vu par Jules Gros du Journal des voyages

« La mission que nous nous sommes donnée de faire connaître au public les efforts méritants de tous les hommes qui ont pris à tâche l’agrandissement de notre influence et la multiplication de nos relations à l’étranger, rien ne saurait nous dispenser de faire revivre le souvenir de ceux qui, dans le passé, ont rempli, vaillamment, une tâche semblable.

Tel a été l’héroïque Dupleix, ce Français de génie, qui avait rêvé de donner à sa patrie l’empire des Indes, qui mena presque jusqu’au haut ce projet gigantesque et qui n’échoua que par suite de l’ineptie, de l’incapacité et du mauvais vouloir de ceux qui, à cette époque, représentaient le Pouvoir Royal et le Gouvernement de la France.

Tel aussi, nous avons vu plus récemment notre compatriote Jean Dupuis, entreprendre seul et réduit à ses propres ressources la conquête pacifique et commerciale du Tonquin. Comme Dupleix son précurseur, Dupuis, après avoir renversé tous les obstacles semés sur sa route, après avoir saisi dans sa main puissante, tout un grand peuple qui le proclamait son libérateur, voulut offrir ce cadeau royal à sa patrie ; mais, comme Dupleix, il avait compté sans les jalousies mesquines des amiraux, des officiers de la marine et de l’armée. Dupuis se heurta à Dupéré comme Dupleix s’était heurté à La Bourdonnais ; Dupuis eut en Francis Garnier son Bussy, rencontra aussi son Godeheu dans la personne de l’exécrable Philastre.
 
===================================================================
 
 
1888 L’affirmation de la gloire de Dupleix : nouvelle statuaire

L’article de Jules Gros, en 1885, doit beaucoup à la constitution d’un comité chargé de faire édifier une statue en l’honneur de Dupleix. L’impulsion de cette nouvelle reconnaissance semble provenir des plus hautes sphères puisque, de longue date, le patronage en est accordé à Ferdinand de Lesseps et à Henri Martin, et bénéficie du soutien des milieux politiques locaux comme le conseil général de Landrecies, ville dont est originaire Dupleix, qui, cherchant sans doute à profiter de cette gloire inespérée, est l’un des principaux promoteurs de l’affaire. La statue y sera d’ailleurs érigée. Curieusement la presse ne fit qu’un écho très modeste à l’événement que constitue l’inauguration, en 1888. Seul, encore une fois, Le Journal des Voyages se fait le rapporteur de la cérémonie.

Dans l’article qui paraît en 1888 sur l’inauguration de la statue, rien ne semble témoigner d’un enthousiasme particulier. Et la plume semble se perdre dans les formules. Tout juste y apprend-on que l’œuvre est d’un artiste dénommé Léon Fagel et a figuré au salon de 1884, que le socle est dû, lui, à un autre artiste, Deglane. L’intérêt réside davantage dans l’œuvre elle-même. Elle est fort mal décrite par le journaliste : « Dupleix est représenté debout, dans une attitude pleine de fermeté, tenant fièrement le drapeau français. »21 Pourtant cette représentation est significative d’une petite révolution symbolique quant au personnage de Dupleix. Alors qu’en 1870, on le figurait carte à la main, en grand découvreur, « mettant en scène l’homme et son destin »22, en 1888, il devient grand colonial, s’appropriant au nom de la France, à l’aide d’un drapeau, toutes les terres qu’il rencontre.

Le peu d’écho que la presse fait à ce sujet rappelle cruellement le manque d’enthousiasme pour le mythe de Dupleix. Bien sûr les journaux acquis à la cause gouvernementale, comme Le Journal des voyages, s’en font les propagateurs, mais dans l’ensemble, on n’assiste pas, et loin s’en faut, à un mouvement d’opinion puissant, dans la presse, en faveur de l’auguste personnage. On en parle, cela arrive, mais plutôt peu. Entre 1880 et 1890, dans deux journaux importants, Le Monde Illustré et Le Journal des voyages, on ne trouve que quatre articles sur la question. Il n’y a donc pas de quoi pérenniser un mythe. Jusqu’en 1890, le mythe de Dupleix correspond à une tentative officielle de promotion d’un personnage « colonial ». On peut dire que durant cette décennie, c’est un échec relatif dans la presse.

Le rôle des représentants de l’Inde dans l’entretien du souvenir de Dupleix


La tentative gouvernementale de mettre en avant ce nouveau mythe doit-elle à la colonie de l’Inde française ? Le mythe de Dupleix, implicitement, remémore ce bout de terre français, oublié depuis un siècle. Le théâtre de l’épopée restitue ces lieux désincarnés, appris par cœur à l’école républicaine : Pondichéry, Mahé, Chandernagor, et permet de leur attribuer une valeur, ni économique, ni même stratégique, mais de l’ordre du culturel.

En cela, Dupleix a suscité un intérêt certain de la part des représentants de l’Inde française à Paris. Quel intérêt et quel rôle ceux-ci ont-ils eu dans le développement de cette forme de propagande ? Si on en croit certains historiens, l’hagiographie de Dupleix est aussi le fait d’un militantisme de la part d’Alype et d’Hébrard. Pour M. Vigié, les idées fortes de cette histoire furent volontiers reprises par les journaux « car, de 1881 à 1898, le représentant de Pondichéry fut précisément Pierre Alype, un des magnats de la presse française. »23 De plus, c’est un fait avéré que Hébrard fit partie du jury qui décida, en 1885, du choix de l’artiste qui devait représenter Dupleix à Landrecies. Enfin, ce qui est un peu moins connu, c’est que cette statue a fait l’objet d’une souscription à laquelle la colonie participa largement. Ouverte dès octobre 1882, la souscription en faveur de l’érection de la statue est de 1. 615. 517 roupies en 188824. La colonie, sa majorité brahmanique et ses représentants, ont donc largement soutenu ce mouvement qui consistait à faire de Dupleix un héros national.

Cela se comprend assez facilement si l’on réfléchit à la signification profonde que porte le symbole de Dupleix, et à son interprétation en terme de politique locale. Tout d’abord, Dupleix est un mythe nationaliste et son évocation sert le discours consistant à montrer la colonie comme une partie intégrante de la France, et ses habitants comme français à part entière. Il sert de facto l’idée que pour certains peuples colonisés, il puisse y avoir une représentation à la Chambre. Ensuite, Dupleix est un mythe colonial particulier, celui d’une colonisation douce et peu coûteuse, qui s’exprime par le protectorat : un premier essai de politique différencialiste. Pour certains, ce serait la marque du respect dû à d’autres cultures, et pour d’autres, la seule politique possible envers des « peuples inférieurs » que l’on ne peut amener au niveau de la métropole. Dans le cas particulier de l’Inde, vieille colonie, assimilée depuis longtemps, des représentants considèrent que ce développement est atteint et qu’une politique différencialiste telle que Dupleix la symbolise doit se faire en réclamant une plus grande autonomie de la colonie envers la métropole.

Cependant, il reste difficile de prétendre que les élus de l’Inde sont à l’origine du développement du mythe de Dupleix, rien ne vient le prouver. Il serait sans doute plus juste de considérer qu’ils ont largement profité de ses retombées idéologiques pour façonner la position politique de la colonie face au gouvernement. Dans l’ensemble, le mythe de Dupleix est représentatif, surtout dans la fin des années 1890, de réalités politiques qui dépassent de très loin celles de l’Inde française.
 
(N.B. Fin de l'article : Dupleix dans la presse parisienne de la fin du XIXe siècle (II) )
--------------------
 
1 Cet article est repris d’un mémoire de maîtrise d’histoire présenté à l’université de Bourgogne.
* Voir l’encadré page suivante.
2 Jacques Weber, Pondichéry et les comptoirs de l’Inde après Dupleix, la démocratie au pays des castes, Paris, Denoël, 1996
3 Marc Vigié, Dupleix, Paris, Fayard, 1994
4 Tibulle Hamont, Un essai d’empire français dans l’Inde au XVIII_me siècle, Dupleix d’après sa correspondance inédite, Paris, Plon, 1881.
5 Henri Bionne, Dupleix, Paris, 1881.
6 Le Journal des voyages, 25 décembre 1881, n°220.
7 Ibidem.
8 Ibid.
9 Ibid.
10 Ibid.
11 Ibid.
12 Voir Paul Leroy-Beaulieu, De la colonisation chez les peuples modernes, Paris, 1874, cité par Marc Vigié, Dupleix, op.cit., p.542.
13 Le Journal des voyages, 25 décembre 1881, n°220
14 Ibidem.
15 Le Journal des voyages, 15 juin 1885, n°414.
16 Marc Vigié, Dupleix, op.cit., p.545.
17 Le Journal des voyages, 15 juin 1885, n°414.
18 Ibidem.
19 Ibid.
20 Ibid.
21 Le Journal des voyages, 11 novembre 1888, n°592.
22 Marc Vigié, Dupleix, op.cit., p.548.
23 Ibidem p.546.
24 Henri de Closet d’Erret, Précis chronologique de l’histoire de l’Inde française (1664-1814) suivi d’un relevé des faits marquants de l’Inde Française au XIXe siècle, Pondichéry, imp. du gouvernement, 1934, p.98.