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DUPLEIX : UN MYTHE HISTORIQUE A DES FINS POLITIQUES : 1895-1906

On observe, dans la presse, un très relatif intérêt pour Dupleix jusque dans les années 1895, et il semblerait qu’en vingt ans la greffe n’ait pas pris. Curieusement, durant quelques mois, entre la fin 1896 et le début 1897, Dupleix figure de nouveau dans tous les journaux, et son portrait orne la première page de nombre d’hebdomadaires illustrés. L’occasion de son bicentenaire en fait la coqueluche du Tout-Paris journalistique. La cérémonie est organisée par un prétendu Comité Dupleix, inconnu encore quelque temps auparavant.

Le Comité Dupleix


La présence de ce Comité reste très discrète dans les colonnes de la presse. Seul Le Journal des voyages signale la création, en 1894, d’une organisation qui semble inspirée des associations coloniales anglaises :

« On connaît les services que rend à la cause coloniale anglaise l’« Imperial Institute » de Londres. Quelques personnes s’intéressant grandement aux affaires coloniales françaises viennent de fonder à Paris un comité qui aura un but identique et portera le nom de Comité Dupleix. Il aura pour directeur M. Gabriel Bonvalot, dont nos lecteurs n’ont pas oublié les belles explorations en Asie. »25

Cette association vient un peu tard et semble condamnée d’avance. Né de l’enthousiasme prosélyte qui fait naître en France différentes organisations, comme le Parti colonial, l’Union coloniale française, l’École coloniale et le ministère des Colonies, le Comité, conçu sur le modèle du comité de l’Afrique française, ne semble rien ajouter à l’édifice de propagande déjà construit dans les milieux officiels et officieux de la politique française. Son but est d’organiser conférence sur conférence à propos des colonies et de leurs besoins, afin d’encourager les Français à peupler leurs colonies. Projet chimérique en raison du déclin démographique de la France, dont le comité fit pourtant son cheval de bataille. Cependant, l’association survit jusqu’à son heure de gloire, en 1897, bénéficiant des soutiens de certains parlementaires, industriels ou de membres de l’Institut. Les relations avec la presse sont cultivées grâce à Arthur Maillet, le secrétaire général de l’association et l’information circule par la publication d’une brochure « La France Extérieure ». Pourtant, quand bien même cette association bénéficie de l’assentiment général, elle semble nettement éloignée de celles, plus puissantes, qui sont directement influencées par le gouvernement. Elle reste donc en marge des courants coloniaux classiques. Marginal, le comité parvient à rallier ainsi les méfiants et les déçus des milieux coloniaux républicains. Il constitue en fait un petit lobby d’intransigeants de la colonisation auquel le gouvernement est bien obligé d’accorder un peu de son attention.

Le Comité Dupleix est en effet animé par une forte personnalité, Gabriel Bonvalot qui, par sa personne, symbolise le mieux l’action du comité, au point que Le Monde Illustré choisit de faire sa couverture avec son portrait, en 1897, plutôt qu’avec celui de Dupleix. Cette personnalité est l’âme même du comité, et, très appréciée des journalistes, elle fait l’objet de nombreux portraits et interviews qui permettent de mieux la cerner. Ainsi, en pleine gloire, Bonvalot est honoré d’un entretien avec un journaliste du Temps et du Monde Illustré. On y découvre une personnalité hors norme. Né en Champagne, à Brienne-le-Château, étudiant à Troyes puis à Heidelberg, il devient voyageur et, apparemment, n’a pas à travailler pour vivre. Il voyage en Europe puis en Asie. Sa célébrité est acquise par ses récits d’explorations sur le Pamir et sur le Tonkin qu’il rejoint par le Tibet, par sa collaboration avec un aristocrate connu, Henry d’Orléans.

Le Monde Illustré décide de faire le panégyrique de cette « gloire des Sociétés de Géographie parisiennes »26 : « des nombreuses personnalités de l’exploration française, je n’en sais de plus haute, de plus originale et en même temps de plus populaire que celle de Gabriel Bonvalot. »27 Pour l’auteur de l’article, Henry Bryois, Bonvalot, ainsi que Pavie et Binger, sont des piliers de la grandeur française :

« Trinité purement humaine assurément, mais touchant à la divinité, de merveilleux hommes d’action, de hardis pionniers civilisateurs, de conquérants pacifiques du monde barbare, de chercheurs scientifiques et de trouveurs géographiques, trinité aboutissant à la suivante unité de but : prolonger la France métropolitaine bien au-delà de nos frontières continentales, prouver que notre influence peut et doit rayonner en de nombreux points du globe, et y installer la richesse ou le bien-être au plus grand profit des hardis colons qui se sont volontairement expatriés de la mère-patrie, et en même temps que les populations locales indigènes soumises à notre autorité par la conquête ou le protectorat, en un mot, rendre la France à la foi glorieuse et prospère par et dans ses colonies. »28

Le personnage de Bonvalot, explorateur, est donc vu comme celui de Dupleix, conquérant, alors que celui-là n’a jamais apporté de territoire à la France. Il n’empêche, la France a besoin de nouveaux héros et Henri Bryois donne dans le lyrisme colonial. Nous retrouvons, étrangement appliqués au héros colonial contemporain, les caractères que l’on attribue volontiers à Dupleix, au point que l’on peut voir une filiation presque directe entre les deux hommes : la colonisation « pacifique », la justification « commerciale », « humanitaire », sans oublier, au centre de toute préoccupation, « la gloire », la raison patriotique. Dans le langage du journaliste, explorateur rime invariablement avec colonisateur, comme Bonvalot rime bon gré, mal gré, avec Dupleix.

Bonvalot, professant une foi coloniale indestructible, fait oublier qu’il est pourtant plus ou moins suspect pour nombre de républicains. L’article précise bien que Bonvalot est, depuis sa jeunesse, un bonapartiste « de cœur ». Ses relations avec le jeune prince aventurier Henri d’Orléans le rendent peu crédible dans les milieux républicains, mais lui ont certainement ouvert des portes dans la haute société parisienne, lui facilitant ainsi la création de son comité. Bonvalot est l’un de ces personnages qui symbolisent le mieux le ralliement des milieux conservateurs, bonapartistes et monarchistes à la politique coloniale républicaine.

Ceci lui vaut parfois des articles au ton plus ou moins ironique. Ainsi, lorsque Bonvalot reçoit le reporter du Temps, l’entretien, qui paraît dans la semaine, est agrémenté de commentaires dont on peut vraiment se demander s’ils ne trahissent pas un fort a priori négatif. Bonvalot apparaît, même si le journaliste semble s’en défendre, comme l’archétype de l’explorateur, rude et vaguement viril, éloigné de toute valeur urbaine, donneur de leçon, vaniteux et moralisateur. L’impression qui se dégage de l’ensemble est celle d’un personnage tout à fait détestable, et il très probable que c’est la volonté du journaliste de le faire apparaître de la sorte. On peut d’ailleurs gager que celui-ci n’a pas eu vraiment besoin de forcer le trait.29

Personnage haut en couleur, Bonvalot ne fait certainement pas l’unanimité, cependant il est le ferment fédérateur du comité et celui-ci trouve dans l’anniversaire de la naissance de Dupleix, l’occasion de diffuser son message dans toute la presse.

Un bicentenaire très médiatisé, Dupleix en 1897


Le personnage fétiche de l’Inde française est évoqué dans la presse, durant un mois, plus qu’il ne l’avait jamais été en vingt-cinq ans. Entre décembre 1896 et janvier 1897, Dupleix est dans tous les journaux de la capitale. On réalise alors la puissance formidable dont le Comité dispose dans les milieux de presse.

En un mois, Le Supplément Illustré du Petit Journal30, Le Monde Illustré31 publient chacun un ou même deux articles importants sur le sujet, et Le Supplément y consacre sa couverture. L’Illustration lui réserve aussi ses colonnes32. Dans les quotidiens, c’est la même ovation : Le Petit Journal, qui soutient fermement l’opération consacre trois articles au sujet33, Le Temps deux articles34. Le XIXe siècle35, Le Journal des débats36, même le très catholique Univers37, offrent au moins une colonne au compte rendu de la cérémonie. Cette liste n’est évidemment pas exhaustive.

Toute la presse, et donc la France, semblent redécouvrir Dupleix. Il faut dire que le Comité du même nom y a mis le prix. La cérémonie de dévotion à l’homme de l’Inde et son empire dépasse, selon les journalistes qui y ont participé, toutes les autres célébrations officielles. Conçue comme une conférence extraordinaire pour promouvoir les colonies présentes et passées, elle rassemble, en janvier 1897 à l’Institut, un grand nombre d’intervenants de la plus haute volée, ce qui ne manque pas d’être remarqué par la presse ; le ministre des colonies, Lebon, Etienne, figure dominante du Parti colonial, des poètes aux œuvres oubliées depuis – mais certainement connues de tous à leur époque, Jean Aicart, Harancourt ou Georges d’Esparhes, et, pour finir, un faire-valoir célèbre : l’actrice Sarah Bernhardt.

Chacun des journalistes présents -l’ensemble du gotha journalistique parisien invité pour l’occasion- a fidèlement écrit ce qu’on attendait de lui. Le résultat est un ensemble d’articles assez semblables d’un journal à l’autre, au point que l’on puisse penser que le texte en a été rédigé par l’association, puis distribué aux journalistes, ou bien envoyé aux rédactions des grands journaux parisiens. Il est tout à fait remarquable que tous aient décidé de passer le texte en première ou seconde feuille du livret. A chacun, on a confié les discours de Lebon, le ministre des Colonies, d’Etienne ou de Bonvalot, sans plus de commentaire. Certains journaux y consacrent beaucoup plus de place, comme Le Temps, ou Le Petit Journal, et semblent avoir travaillé sur la question, mais, militants de la cause coloniale, ils ne sont guère plus critiques. Le seul bémol dans la presse semble venir, timidement, des journaux cléricaux, et en particulier du quotidien L’Univers. Un chroniqueur au sens familial aigu rappelle que la cérémonie républicaine oublie volontiers le descendant du grand Dupleix, qui n’a pas été invité. Cela dit, c’est bien la seule critique qui provienne de ce journal, et, comme dans bien d’autres journaux, c’est le même compte rendu qui paraît, dénué de toutes considérations politiques.

Pourtant, elles sont au cœur de cette cérémonie, car exprimées au travers des considérations historiques, inspirées des auteurs anglais, déclamées par les différents orateurs. Là encore, comme dans les années précédentes, le jeu des analogies historiques permet de faire revivre Dupleix et de lui prêter une position sur les questions coloniales d’actualité. Ces discours ont d’autant plus de portée que les personnes qui s’expriment sont importantes, ministres, parlementaires, historiens. C’est véritablement le point de vue officiel sur Dupleix qui s’exprime en janvier 1897. Les interventions des poètes et de l’actrice allègent ces discours lourdement chargés de sens, et rappellent que l’aventure de Dupleix est d’abord perçue comme un lyrisme particulier, une romance coloniale.

Les attendus politiques du comité et la représentation de Dupleix

Même après une telle démonstration de force, le Comité Dupleix reste peu important dans le monde colonial français ; son activité semble se confondre avec celle d’autres organisations, plus puissantes, comme l’U.C.F. Sa seule originalité est sans doute de se vouloir indépendant du gouvernement. Pourtant, en janvier 1897, le Comité Dupleix rassemble. Comment expliquer cela ? Bien sûr, le Comité Dupleix profite d’une ascendance particulière sur la presse et sur le monde politique. Mais il faut se rendre à l’évidence, c’est le personnage de Dupleix, et non son Comité, qui attire tout ce monde. Le Comité Dupleix, se posant en gardien d’un culte officiel, approche ainsi les milieux gouvernementaux sur lesquels il se propose d’agir en demandant une plus grande propagande coloniale dans le pays.

Cérémonie incontournable pour le monde politique, celle-ci permet, au travers des discours et des quelques commentaires dans le journal, de déterminer la nouvelle image de Dupleix à l’extrême fin du siècle. On n’y lit pas de bouleversement important. La représentation, sociale, politique, idéologique du personnage est un tableau impressionniste déjà largement achevé auquel on ne fait que remettre quelques touches de peinture, selon le « temps ». Le procès de la politique coloniale de la monarchie du XVIIIe siècle par les Républicains en compose toujours la toile de fond. Pour tous, le rappel de Dupleix par Louis XV reste la faute « de princes usés par le plaisir et d’aristocrates énervés par le privilège »38. Mais ce procès de la monarchie rend plus dur le jugement sur les gouvernements de la Troisième République qui ont freiner les colonisateurs, comme Garnier. Toutes les constantes du discours sur Dupleix sont ainsi valorisées, exacerbées, dans un patriotisme mille fois réitéré. De nouvelles significations apparaissent cependant, notamment au détour du discours de Lebon, le ministre des Colonies. Ainsi, c’est à partir de cette date que l’on trouve popularisée l’idée que Dupleix doit sa déchéance à « l’abominable appétit de gain »39 de la Compagnie des Indes. L’ennemi de la colonisation devient, en quelque sorte, l’esprit commercial. Les rapports entre la Compagnie et Dupleix, dans l’imagerie précédente, paraissaient pourtant, pour certains journaux, comme l’élément positif de l’œuvre. Il était alors seulement victime de la Monarchie. En 1897, la colonisation telle que la représente Dupleix est une entreprise patriotique devant contribuer à la gloire et au rayonnement de la France. L’exaltation nationaliste a le mérite d’éviter aux colonies les dérives d’une métropole marquée par les scandales financiers. Cela est d’autant plus nécessaire que les colonies et les coloniaux sont eux-mêmes atteints par de graves scandales portant sur la gestion des ressources, sur la mise en place des institutions démocratiques (comme en Inde), sur l’enrichissement illégal de certains administrateurs coloniaux, ou bien sur leur brutalité injustifiée à l’égard des indigènes. Il s’agit sans doute, au travers de cette historiographie, de condamner fermement les milieux qui ont promu Dupleix à la gloire nationale quelques années plus tôt, et qui, à la fin du siècle sont profondément touchés par « le Panama ». Dans l’esprit des orateurs, Dupleix est l’un de ceux qui ne peuvent ni ne doivent être associés à l’affairisme colonial. Quoi de plus facile que d’en faire une de ses victimes. Dès lors, il n’est plus question de voir, dans le grand personnage, la figure emblématique d’un mode « marchand » de colonisation tel que le voyaient les libéraux de 1881, et l’on ne retient de lui que l’immensité de sa conquête. Les techniques de colonisation, ainsi que ce qu’elles sous-entendent de « politique indigène », sont alors loin en arrière-plan et ne sont plus évoquées que pour ajouter au prestige du « génie colonial ».

Finalement, les interprétations n’ont pas énormément varié, en vingt ans et on peut constater qu’elles n’ont pas une importance capitale dans le discours. En effet, si l’on considère les articles soulagés des « détails biographiques » qui les encombrent, Dupleix est présenté comme le défenseur des théories colonialistes de la fin du XIXe siècle. Le Petit Journal qui, dans la presse parisienne, a été le plus enthousiaste, fait paraître, la veille de la cérémonie, un long article sur quatre colonnes à la une. Cet article montre très bien en quoi le mythe de Dupleix ne peut plus être associé à une conception de la colonisation, mais se confond avec le fait colonial lui-même. Dupleix, pour le Petit Journal, fait partie de ces générations d’hommes qui sacrifièrent leur vie pour qu’enfin apparaisse le progrès technique, du chemin de fer à la navigation à vapeur, « qui était nécessaire à cette extension des races supérieures, en compliquant leur existence sur les points où elles étaient groupées tandis qu’elles facilitaient leur pénétration vers les régions neuves peuplées de races inférieures immobiles au milieu de richesses sans emploi »40. La cause de l’échec de Dupleix se trouve alors dans l’absence de capacité technique permettant à « la civilisation » de soutenir le colonisateur et le colon. Dupleix est véritablement le faire-valoir de l’aventure coloniale du XIXe siècle : l’idée coloniale a toujours été, seuls les moyens manquaient. Ce faire-valoir est d’autant plus précieux qu’il permet de mettre en avant d’autres mythes plus modernes. Si le jeu des comparaisons est une vieille habitude en ce qui concerne Dupleix, il atteint son paroxysme en 1897, poussant sans relâche la figure de Francis Garnier au rang des gloires nationales. Eugène Etienne, invité de marque au bicentenaire, clame « le héros, le nouveau Dupleix, c’est Francis Garnier »41, reprenant une idée développée par Jules Gros quelques années plus tôt. La figure qui est promue, c’est en fait celle du personnage apportant des conquêtes. Qu’elles soient en Inde ou en Indochine, cela n’a pas d’importance. Aussi le rédacteur du Petit Journal, Georges Charlet, conclut-il son article par « les Indes françaises sont à jamais perdues, mais d’autres Indes sont conquises sur lesquelles va veiller, invisible et toujours vivante, la pensée de Dupleix. »42 La même idée se trouve formulée par Gabriel Bonvalot dans son discours à la Sorbonne :

« Pour honorer ce grand homme, une statue à Landrecies, une autre à Pondichéry, une cérémonie solennelle à l’amphithéâtre de la Sorbonne, à Paris, ne suffisent pas : Nous avons le devoir de tirer de sa vie un enseignement qui peut nous permettre de constituer un véritable empire d’outre-mer. »43

A une époque où la France a déjà conquis l’essentiel de son domaine, quel pouvait être l’enseignement du personnage de Dupleix ? Il est évident que l’aspect conquérant du personnage n’est plus à l’ordre du jour. Le « message » est moins celui de Dupleix que celui du comité et du gouvernement. Il ne s’agit plus de conquérir, même si l’idée reste dans l’air, ni de réfléchir au type de colonisation que l’on doit appliquer. Il s’agit d’inviter les Français à participer au mouvement colonial, afin de mettre en valeur, de rentabiliser cet investissement hors de proportion que la France a acquis au nom des intérêts diplomatiques, économiques ou humanitaires et qui se trouve délaissé par une population attachée à son sol, son climat et ses habitudes. De la spécificité indienne de l’aventure de Dupleix, des comptoirs, derniers vestiges de son œuvre, personne, pas même le Comité Dupleix, n’a cure.

D’ailleurs, le terrain d’action du comité est en France, ce sont les salles de conférences et les salles de classes. Sa revendication principale est une réforme de l’enseignement qui mettrait le corps professoral au service de la cause coloniale, et particulièrement les enseignants d’histoire-géographie – chez qui le comité trouve de précieux alliés. Les programmes d’enseignement seraient revus dans le but de former de futurs colons, statut que l’on considérerait alors comme une carrière à part entière. L’éducation physique serait renforcée, ainsi que la géographie et les langues vivantes ; les techniques agronomiques ainsi que le maniement des armes formeraient l’essentiel de cet apprentissage. Il s’agirait de donner le goût de l’aventure à cette génération que Bonvalot méprise profondément – avec une forte misogynie – en prétendant qu’elle reste réfugiée dans les jupes de sa mère. L’utilisation du nom de Dupleix pour constituer la « figure de proue » de ce projet irréaliste (ne serait-ce qu’à cause de la démographie française), ne fait alors aucun doute. Le personnage de Dupleix est repris à des fins politiques précises.

Ces objectifs ont une valeur d’un ordre tout à fait autre que la promotion d’une colonie ou d’un personnage historique ; ils s’apparentent à la propagande qui est menée depuis 1881 pour l’acceptation du fait colonial en France. Propagande qui s’enrichit, avec le comité Dupleix, d’actions précises et d’un arrière-plan idéologique qui se révèle avec le temps. Ainsi quelques mois plus tard, celui-ci, pourtant appuyé par le gouvernement, comme l’affirme Le Petit Journal,44 accomplit sa propre révolution politique. L’incident de Fachoda provoque la colère de Bonvalot, qui rejoint aussitôt les plus nationalistes et qui, en 1902, se fait élire à la Chambre parmi ceux-ci. Le gouvernement, qui dispose d’autres instruments de propagande similaires comme La Ligue Coloniale de la Jeunesse, constituée l’année même du bicentenaire, lâche le comité Dupleix et seule la presse nationaliste et conservatrice semble encore soutenir Bonvalot. Le Correspondant, journal monarchiste et clérical, regrette en 1906, au détour d’un article sur la politique coloniale, que le gouvernement n’ait pas suivi le Comité Dupleix45. On voit alors comment le patriotique Dupleix peut devenir à son tour le nationaliste Dupleix. Ces accents anglophobes, gommés par les modérés, reviennent avec force dès la première crise diplomatique grave. La fierté patriotique qui s’exprime au travers de Dupleix tourne alors à la revendication nationale. On observe d’ailleurs un étrange parallèle entre le parcours politique de Bonvalot et celui d’Alype, le député de l’Inde, qui se rejoignent finalement dans la même mouvance.

Pourtant, il ne semble pas que la colonie ait tiré un quelconque avantage de cette manifestation, ni participé à ce comité, et rien, dans les divers articles parus à ce sujet, n’évoque une participation des représentants de l’Inde à la célébration. Cependant, il serait faux de prétendre qu’ils ne s’y sont pas intéressés. Le Journal d’outre-mer évoque lui aussi la cérémonie du bicentenaire et, comme les autres journalistes, produit un résumé de ce qui s’y est dit. Alype y précise simplement, en guise de commentaire, que cette « imposante cérémonie (est) organisée par un groupe d’admirateurs de Dupleix »46. Si Alype semble s’intéresser au comité Dupleix, c’est que celui-ci popularise le nom et l’aventure. Il n’y a là rien d’étonnant quand on considère le rôle de Dupleix dans le discours d’Alype, et l’utilité politique qu’il lui assigne pour rappeler, en France, l’existence et les revendications de la colonie. D’ailleurs, l’intérêt d’Alype ne se limite pas à la seule cérémonie, et quelques mois plus tard, Le Journal d’outre-mer fait la publicité d’une exposition sur Dupleix, organisée par le comité47. Ceci dit, rien ne permet de soupçonner une participation plus forte de la colonie et de ses représentants du comité Dupleix. Tout ce que l’on peut avancer, c’est qu’il n’y pas d’antagonisme particulier entre ses membres et un homme comme Alype. De parcours politiques différents, Alype à gauche, Bonvalot à droite, ces deux hommes se sont sans doute reconnus proches politiquement au moment de l’affaire Dreyfus. Ils font sans doute partie des mêmes cercles coloniaux et nationalistes.

Pour chacun d’eux, en tout cas, le renversement des alliances, amorcé par Delcassé en 1903, et la conclusion de l’entente cordiale en avril 1904, marquent le déclin de la carrière politique. Alype, déjà écarté de la Chambre en 1898, ayant été lâché par son « Grand Electeur » ne pourra s’y faire réélire. Bonvalot et les tenants de l’ultra-nationalisme colonial sont en effet durement atteints par le rapprochement franco-anglais. Le gouvernement s’efforce alors de les contenir dans une certaine marginalité. Il faudra plusieurs années et les ambitions coloniales allemandes pour que renaisse un nationalisme colonial chatouilleux.
 
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Le Temps annonce la cérémonie du 17 janvier 1897

LE CENTENAIRE DE DUPLEIX

Le deuxième centenaire de Dupleix qu’on célébrera à la Sorbonne, le dimanche 17 janvier, sous la présidence de MM. les ministres de l’Instruction Publique et des Colonies, ne sera pas une cérémonie banale. Au moment où nous venons de conquérir un immense empire colonial, il s’agit d’honorer le génie même de la colonisation. En organisant cette fête nationale, le directeur général du comité Dupleix, M. Bonvalot, qui a si vaillamment payé de sa personne sur les hauts plateaux de l’Asie et qui prépare en Abyssinie une expédition nouvelle, n’a qu’un but : réveiller les énergies de notre race, développer parmi nos jeunes gens l’esprit d’entreprise et le goût de l’action.
 
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Quant au personnage de Dupleix, il ne semble pas pour autant oublié et, comme le montre La Dépêche coloniale, il revient périodiquement à la une48. Paul Gaffarel, l’historien de la colonisation, y entreprend à nouveau l’histoire du personnage, en gommant un peu les interprétations trop nettement idéologiques. Il en fait une belle aventure, une sorte de belle histoire pour adultes. Le choix de la date, un 31 décembre, n’est pas innocent. Dupleix reste encore une figure prestigieuse.
 
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Que le gouvernement et, accessoirement, les représentants de la colonie aient poussé à la création d’un nouveau discours sur Dupleix, cela est certain. Voir dans ces personnages à la Chambre les promoteurs de cette nouvelle imagerie serait sans doute exagéré, et rien, dans l’étude des journaux auxquels ils participaient, ne semble révéler un intérêt plus précoce et plus prononcé pour Dupleix. Ce renouveau de l’Inde française par la commémoration de son conquérant est plus une affaire officielle de propagande nationale, que le résultat des calculs politiques de quelques députés d’outre-mer. Mais, au vu des articles parus dans la presse nationale, c’est un échec relatif, émaillé d’engouements soudains et de courte durée.

La création du Comité Dupleix est, à ce titre, très originale et marque à la fois la popularité de l’homme dans certains milieux, et la perte de contrôle du gouvernement sur les héros officiels qu’il a mis en place. Ainsi tant que le gouvernement voyait le Comité Dupleix chargé d’entretenir le foyer du souvenir, il le soutint. Les relations du comité dans les milieux de presse ont pu faire briller une dernière fois le nom du patriarche lors de son bicentenaire. L’année suivante, Bonvalot siégeait avec les nationalistes, et immédiatement le Comité Dupleix se voyait relégué au second rang. Pourtant, les discours sur le personnage de Dupleix ont séduit. Bien sûr ils ne sont là que pour porter l’idée coloniale, mais ils sont adressés avant tout à la partie de l’auditoire la plus sensible aux thèmes nationaux, et, sur ce personnage, l’accord se fait – même dans les milieux autrefois les plus réticents – pour un « nationalisme extérieur. »

En fait, toutes les représentations du personnage que le journal fournit, ont, à quelques variantes près, pour point commun la fierté nationale et parfois le chauvinisme le plus primaire. Son sens anglophobe était exploité bien avant Fachoda, et il soupire les regrets de la France pour un Orient culturel que l’Angleterre lui aurait ravi, que cela soit en Inde ou en Égypte. L’Inde française n’est plus, pour la France, que l’écrin de cette relique sainte.

La plupart des écrivains qui voyagent en Inde française durant cette période, cherchent à suivre les traces du grand homme. André Chevrillon, l’un d’entre eux, passe à Pondichéry en 1891 et trouve sans doute la formule qui semble résumer le mieux les rapports entre l’Inde française et son symbole le plus connu – la confrontation de l’imagerie coloniale et de la réalité- et montre la nécessité pour la colonie d’entretenir le souvenir :

« Le soir, en rentrant à Pondichéry, j’ai vu la statue de Dupleix. Il était face à la mer, debout dans une attitude de commandement, hardi, impérieux, les yeux jetant le défi, plein de volonté et d’une audace extraordinaire.

-Un fameux homme, nous dit un Anglais, et qui nous a donné du fil à retordre. A présent à quoi vous sert Pondichéry ? Vous nous forcez à maintenir des douaniers autour de la frontière, et tous nos voleurs se sauvent chez vous. Qu’est-ce que cela vous rapporte ?

-Rien du tout, a répondu un Français, mais il importe que Dupleix ait sa statue et qu’il soit chez lui.
»

L’ombre de Dupleix, comme représentation de la colonisation française, plane donc plus que jamais sur l’Inde française au XIXe siècle, et fait de celle-ci sans doute l’un des théâtres privilégiés de l’action coloniale. Théâtre, car il s’agit bien d’une mise en scène, entretenue par une littérature officielle puis nationaliste. La réalité des entreprises coloniales françaises en Inde à la fin du XIXe siècle paraît bien terne à côté des récits dont Dupleix est le héros. C’est alors une véritable colonie en trompe-l’œil puisque, depuis 1898, les Français n’en sont quasiment plus maîtres ; ils n’y sont pas même souhaités par l’omnipotent Chanemougam. Dupleix fut peut-être ainsi l’un de ces paravents de gloire et de conquête derrière lequel Chanemougam dissimula aux Français leur propre faiblesse.
 
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25 Le Journal des voyages, 25 mars 1894, n°872.
26 Marc Vigié, Dupleix, op. cit., p.549.
27 Le Monde Illustré, 16 janvier 1897, n°207.
28 Ibidem.
29 Le Temps, 19 janvier 1897, n°13015.
30 Le Supplément Illustré du Petit Journal, 27 décembre 1896, n°319.
31 Le Monde Illustré, 16 janvier 1897, n°2077, et 25 janvier 1897, n°2078.
32 L’Illustration, 30 janvier 1897, n°2814.
33 Le Petit Journal, 15, 16 et 18 janvier 1897.
34 Le Temps, 16 janvier 1897, n°13012, 18 et 19 janvier 1897, n°13014 et 13015.
35 Le XIX_me si_cle, 19 janvier 1897, n°9811.
36 Le Journal des débats, 19 janvier 1897.
37 L’Univers, 19 janvier 1897.
38 Le Temps, 18 janvier 1897, n°13014.
39 Ibidem.
40 Le Petit Journal, 16 janvier 1897.
41 Le Temps, 18 janvier 1897, n°13014.
42 Ibidem.
43 Ibid.
44 Le Petit Journal, 16 janvier 1897.
45 Le Correspondant, 15 août 1906, « La politique coloniale de la Troisième République ».
46 Le Journal d’outre-mer, 19 janvier 1897, n°3.
47 Le Journal d’outre-mer, 13 juillet 1897, n°28.
48 La Dépêche coloniale, 31 décembre 1902, n°24.