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Compte-rendu critique
par M. GOBALAKICHENANE
de l’ouvrage paru en anglais sous le titre :

« MYTHS AND REALITIES OF FRENCH IMPERIALISM IN INDIA, 1763-1783 »1 by SUDIPTA DAS

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Comme le titre l’indique, nous ne considérons pas seulement ce compte-rendu comme une introduction ou une présentation de l’ouvrage de Sudipta Das. Aussi, au risque de paraître nous éloigner un peu du sujet, ferons-nous une assez longue introduction pour positionner cette publication et ajouterons-nous, pour renforcer notre analyse, des commentaires et réflexions personnels gravitant autour de ce sujet.
 
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Au début du siècle présent, les publications d’Alfred Martineau et de certains autres avaient surtout éclairé la période de l’Inde française allant des débuts d’installation à Surate et à Pondichéry au milieu du XVIIIe siècle. Jusqu’aux années quatre-vingts, les historiens français avaient très peu étudié l’Inde après Dupleix et les périodes postérieures au Traité de Paris de 1763 restaient dans la pénombre pour diverses raisons.

C’est à Edouard-Simon Ariel, plus orientaliste qu’historien, que nous devons un important mouvement de reconsidération de certains faits historiques du milieu du XVIIIe siècle. En effet, ce jeune et ardent érudit français, né à Nantes, était parti à Pondichéry comme fonctionnaire de la Marine, après une bonne formation au sanscrit par le célèbre Professeur Eugène Burnouf. Il y fut attiré par les moeurs et coutumes du peuple local ainsi que par la richesse de la langue tamoule. Malheureusement, une maladie devait l’emporter prématurément, en 1854. Il légua alors tout ce qu’il avait collectionné en dix ans de séjour à Pondichéry et toutes les ébauches de ses études aux institutions publiques de France.

Les révélations parallèles d’A. Gallois-Montbrun (1849), suivies des travaux de traduction de F.N. Laude (1870) et de Julien Vinson, avaient attiré l’attention des chercheurs français sur Ananda Rangappillai. Celui-ci avait rédigé un important journal en tamoul, faisant largement référence à la période de Dupleix, qui allait relancer les recherches avec un nouvel éclairage.

En se fondant sur la copie de ce Journal levée par E.Ariel, Julien Vinson publia, en 1894, « Les Français dans l’Inde : Dupleix et Labourdonnais – Extraits du Journal d’Anandarangappoullé (1736-1748) ». Le même fonds Ariel, déposé aux Manuscrits Orientaux de la Bibliothèque Nationale, qui reste encore aujourd’hui peu exploité, fut également à l’origine d’une nouvelle piste de recherches en Angleterre : en effet, l’étude de ses notes et documents donna lieu à un article révélateur dans The National Review en 1862, qui fut remarqué par le Colonel G.B. Malleson. Les Britanniques ont ainsi le mérite d’avoir pris une grande part dans la réhabilitation de la mémoire de Dupleix, au moment du centième anniversaire de la mort de ce Gouverneur visionnaire. C’est également à eux qu’on doit l’édition « complète », en version anglaise de 12 volumes, du Journal d’Ananda Rangappillai, durant les années 1904-1928, à Madras.

Outre G.B.Malleson, d’autres auteurs comme R. Seeley, E.J. Rapson ont également traité des rivalités franco-anglaises en Inde et dans l’Océan Indien, alimentant un dossier de plus en plus épais sur le XVIIIe siècle.

En France même, la Compagnie française des Indes d’une part et l’Inde française au XIXe siècle d’autre part ont fait l’objet d’importantes thèses en France (MM. Philippe Haudrère et Jacques Weber), suivies depuis par de nombreux mémoires sur la période contemporaine : Patrick Pitoëff sur « l’Inde française en sursis, 1947-1954 » (1990), Kamatchi Misra sur « Chandernagor, 1905-1950 » (1994), Stéphanie Samy sur « Pondichéry, de 1947 à 1954 » (1995), sans compter la contribution de G. Chaffard sur les événements de Pondichéry dans le cadre de son étude de la décolonisation française.

Mais il restait toujours à couvrir la période 1761-1799 (chute de Pondichéry- chute de Seringapatam), deux dates importantes pour l’Inde du sud soit, avec un léger glissement chronologique, la période 1763-1816, si l’on veut se raccrocher à l’univers des références européennes.

Pour cette fin du XVIIIe siècle, longtemps après la thèse de Kelegama Asoka sur « La rivalité coloniale franco-anglaise dans l’Inde du sud, de 1763 à 1785 » soutenue à Paris en 1972, nous avons relevé la soutenance récente des thèses suivantes : « Le Détachement français auprès du Nabab de Mysore (1771-1784) d’après le Journal et la correspondance de G.L.Bouthenot » de Michel Turlotte2, Besançon, 1991 et « Les Français en Inde au temps de la Guerre d’Indépendance américaine (1778-1788) » de Philippe Le Tréguilly, Paris, 1992. Aucune de ces thèses n’a été publiée à ce jour.

Dès lors, nous nous sommes réjoui de la publication de la thèse Ph.D. de Sudipta Das soutenue à l’Université de Tulane, Etats-Unis, en 1989, sous la direction du Professeur Radomir V. Luza. Cette étude historique venait opportunément combler en partie les lacunes relevées ci-dessus. Et, curieux d’apprendre ce que l’auteur avait démystifié, nous nous sommes jeté sur son ouvrage qui a nécessité, par le foisonnement des événements relatés, plusieurs lectures de notre part.
 
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Le titre -un peu racoleur- est accompagné d’une illustration de Mac-Mahon à cheval ne manquant pas d’élégance, mais néanmoins surprenante. Si l’anachronisme de celle-ci par rapport à la période étudiée est clairement expliqué par l’auteur, le titre demeure toujours une énigme.

L’auteur consacre une préface de sept pages à discuter les différentes définitions du mot « impérialisme » avant de retenir l’acception de « domination » Mais elle ne sent malheureusement pas la nécessité et l’utilité de préciser ce qu’elle entend par « mythe » et « réalité ». Et pourquoi « impérialisme français » alors que « politique française » aurait convenu sans doute mieux ?

Cependant, plus que les mots « mythe », « réalité » et « impérialisme », c’est la période 1763-1783 qui nous intéresse. Malheureusement, comme elle l’explique elle-même au début, la période effectivement étudiée se trouve limitée, à notre grand regret, aux quinze années 1763-1778. D’après elle, une attention considérable a été portée sur la période postérieure à 1778 (p.17), ce qui n’est pas sûr pour l’Inde du sud et surtout pas pour les opérations terrestres dans cette région.

Avant d’aborder le fond, rappelons qu’il est communément admis en France que celle-ci avait complètement perdu et abandonné le Canada et l’Inde en 1763. Dès lors, c’en était fini de son rêve en Inde et c’est ainsi que voyaient rétrospectivement presque tous les historiens français du XIXe siècle. Cette tendance n’a pas changé depuis.

Si quelques rares chercheurs prétendent que les efforts de la France ont continué plus longtemps encore – avec, peut-être, moins d’évidence et plus de maladresse – ils ne sont qu’une infime exception. Mais Sudipta Das ne les cite pas tous. Elle déclare que les historiens – on peut supposer qu’elle pense, surtout et seulement, aux travaux des Anglo-Saxons – font prolonger jusqu’en 1783 la période de conquête coloniale de la France en Inde et annonce d’emblée qu’elle se propose de démontrer le contraire. Cette position inversée par rapport à l’historiographie classique française érigée en problématique par Sudipta Das nécessite de la part du lecteur français un dédoublement de perception pour suivre sa logique et ses raisonnements.

L’ouvrage est divisé en dix chapitres :

. les cinq premiers servent à planter le décor : les « temps forts » de la période étudiée, « l’anticolonialisme » et « l’anglophobie » en France, les « possessions françaises » et le « pouvoir anglais » en Inde ;

. les sixième et septième chapitres traitent respectivement de la « politique de Versailles » et de la diplomatie française basée sur les « contacts indiens » ;

. le huitième chapitre étudie « les réponses de l’Angleterre à l’épouvantail français en Inde » ;

. le neuvième chapitre rappelle les différents mémoires sous-tendant la politique française décrite dans les sixième et septième chapitres ;

. le dixième chapitre, de conclusion, essaie de crever le « mythe » et de rétablir la « réalité ».

Dans le premier chapitre de dix-neuf pages intitulé « Les temps forts » de la fin du XVIIIe siècle, Sudipta Das part de l’antiquité et brosse un très rapide tableau historique officiel de l’Inde avant d’amener le lecteur américain à la période étudiée, soit 1763-1778. Elle constate que les historiens fixent au Traité de Paris de 1763 le retrait de la France de l’Inde, mais que certains voient un prolongement des efforts de la France jusqu’à la Guerre d’Indépendance des Etats-Unis. Contestant cette variante explorée par G.B.Mallson, J.R.Seeley, E.J.Rapson, S.P.Sen, E.B.Kennedy, Romano Romani, Henry Scholberg (tous ne sont pas clairement cités), elle affirme, en insistant sur le caractère personnel des actions de Dupleix, que la France avait complètement abandonné son idée d’empire en Inde. Elle croit en avoir trouvé l’explication dans le fait que la politique de Dupleix n’était soutenue ni par la Direction de la Compagnie française des Indes ni par la cour de Versailles. Explication trop réductrice, puisque les critiques des Directeurs de la Compagnie, plutôt timides s’il en eut pendant toute la durée des victoires, ne devinrent très vives qu’au retournement de la situation et au constat d’énormes dépenses engagées. Remarquons aussi que ce qui est lieu commun en France est relevé comme une idée nouvelle.

L’auteur reproche à E.B. Kennedy d’avoir construit sa thèse de 1969 sur des sources extérieures et dit avoir trouvé les clés de sa démonstration dans les documents des Archives européennes que Kennedy n’aurait pas exploités suffisamment. N’ayant pas eu l’occasion d’étudier cette thèse, nous en acceptons la présentation donnée par Sudipta Das. Celle-ci répète en plusieurs endroits que, plutôt que de vouloir vraiment étendre ses territoires, la France aurait voulu prendre sa revanche et surtout affaiblir l’Angleterre en lui faisant perdre l’Inde et donc les profits de son commerce avec ce pays. Elle visait ainsi à redorer son blason et rétablir sa propre réputation d’antan en Europe continentale. Annonçant que l’impérialisme français en Inde est illusoire (p.15), l’auteur se propose de le démontrer avec des preuves dans le développement du sujet.

Malheureusement, Sudipta Das ne précise pas bien l’histoire antérieure du sud de l’Inde – où se trouve justement Pondichéry, la capitale française – qui allait être le théâtre d’opérations des rivalités franco-anglaises vers la fin du XVIIIe siècle. Comme la plupart des historiens traditionnels, indiens et étrangers, elle omet de rappeler qu’à l’époque d’Aurengzeb tout comme à l’époque ancienne d’Asoka, le Deccan méridional a presque toujours été à l’extérieur de l’empire indien alors qu’elle aurait pu relever opportunément certains traits non communs avec l’Inde du nord. Omission ou négligence regrettable qui ne permet pas de suivre facilement sa démonstration de l’histoire des Français en Inde.

Puis, l’auteur consacre un chapitre entier au thème de l’anticolonialisme et un autre à celui de l’anglophobie en France.

Elle rappelle à bon escient les idées des Encyclopédistes et des Physiocrates qui insistent sur les conséquences économiques négatives du commerce avec l’Inde et sur le grand potentiel de la France à produire de nouvelles richesses sur place sans rechercher l’enrichissement par les colonies. Elle présente l’anticolonialisme comme un véritable culte en France (p.23) alors qu’elle passe un peu vite sur l’existence du même courant en Angleterre. Par ailleurs, on peut suivre Sudipta Das quand elle cite Voltaire (p.24), Montesquieu (p.25, 26) et Diderot comme leaders du groupe anticolonialiste, mais non quand elle déclare Choiseul comme le seul « impérialiste » de son temps.

Puis, Sudipta Das explique « l’anglophobie » en insistant sur le fait que Choiseul considère le Traité de Paris comme une défaite personnelle tout autant que nationale et qu’il ne poursuit dès lors qu’un objectif : la revanche. D’après elle, cultivant la paix seulement pendant le temps nécessaire pour doter la France d’une puissance et d’une marine suffisantes, il préparait tout autant la guerre de revanche. Par contre, le pouvoir et le prestige de l’Angleterre étaient « au zénith ». Elle soutient que les territoires perdus par la France n’étaient pas aussi critiques économiquement et stratégiquement. La vraie perte pour la France était une perte de prestige et de statut en Europe et dans le monde. Dans les cours européennes, les ambassadeurs de Londres demandaient la prééminence diplomatique sur les collègues français. Tout le problème de la France était de retrouver son prestige perdu et son rang ainsi que son influence sur les affaires du Continent.

La seule solution était de réduire la puissance économique de l’Angleterre. Pitt (le premier) disait que le Canada avait été gagné sur les bords de l’Elbe. Choiseul semblait déterminé à inverser la priorité : limiter les engagements sur le Continent et insister sur les conflits outre-mer contre l’Angleterre. D’où l’entente Bourbon avec l’Espagne (Pacte de Famille) pour, entre autres, avoir une marine franco-espagnole capable d’affronter la marine anglaise. Mais comme la guerre devait éclater aussi bientôt sur le Continent, Choiseul imaginait une guerre de diversion en faisant attaquer le Portugal par l’Espagne. Il élabora même un plan d’invasion de l’Angleterre et mit sur pied une marine nationale puissante en apportant de nombreuses réformes dans tous les domaines de défense. Et, pour réduire la force navale anglaise en Europe, il voulut aussi provoquer une guerre de diversion en Inde.

Mais en 1770, lors de la guerre des Iles Falkland, Choiseul, partisan d’une guerre contre l’Angleterre, fut démis de ses fonctions par Louis XV, plutôt partisan de la paix. Or, les choses ne sont pas aussi simples, puisque les années précédentes déjà, la Cour de Versailles avait été secouée par plusieurs conflits avec le Parlement et que le duc d’Aiguillon intriguait déjà avec la nouvelle favorite du Barry pour obtenir la disgrâce de Choiseul. L’historienne Sudipta Das aurait pu évoquer avec plus de détails certains de ces problèmes intérieurs et rappeler les intrigues qui auront des conséquences funestes sur la conduite de la politique extérieure.

Cependant en 1770 déjà, grâce aux efforts de Choiseul, le nombre total des recrutements étrangers était passé à 152 758 et la France possédait 80 vaisseaux de guerre et 118 bataillons. Le fruit de sa politique de redressement de la marine française allait être recueilli même huit ans plus tard, lors de la Guerre d’Indépendance des Etats-Unis.

Son successeur le duc d’Aiguillon adopte le contre-pied de Choiseul et réoriente la politique extérieure française dans un sens plus anti-russe et moins anti-anglais, suite au partage de la Pologne qui augmente considérablement la puissance de la Russie aux dépens de l’Empire Ottoman, allié de la France. De façon à donner des gages d’amitié aux Anglais, il fait arrêter le réarmement des Iles de France et Bourbon. Mais son appel pour constituer un front commun anti-russe reste sans réponse et l’Angleterre fait même échouer l’action navale préparée par la France contre la Russie. Cet échec crée un fort sentiment général de frustration à la fois anti-anglais et anti-russe qui atteignit son comble l’année de la mort de Louis XV. En 1774, lorsque Vergennes devient Ministre des Affaires Etrangères, il reprend la politique de revanche de Choiseul, mais avec une priorité nette à l’assistance aux Etats-Unis d’Amérique. Le plan d’invasion d’Angleterre devient secondaire et Vergennes pense aussi que la France n’a pas besoin d’expansion territoriale. Tant que la France se croit insuffisamment prête, elle mène une politique de conciliation avec l’Angleterre. Mais après les événements d’Amérique, en 1778, elle se sent assez puissante pour déclarer la guerre.

Ainsi, le nouveau Ministre Maréchal de Castries qui imprime un nouvel essor à la Marine souhaite une guerre en Inde, mais Vergennes n’est pas de son avis. Celui-ci pense – et Louis XVI avec lui – que la puissance anglaise en Inde pourrait être arrêtée plus tard et qu’il faut d’abord préserver l’équilibre des forces en Europe.

En 1783, malgré la grande satisfaction affichée lors du Traité de Versailles en 1783, la France n’atteint que partiellement ses buts. L’auteur explique que la France doit s’y résoudre parce que l’alliance austro-russe et la guerre de Crimée menacent l’Empire Ottoman alors que, parallèlement, de mauvaises nouvelles parviennent des Caraïbes : l’amiral Grasse avait essuyé une défaite à Saintes et la marine française était affaiblie et les hommes fatigués.

La suite des événements devait amplement démontrer la faiblesse de la politique française, puisque les Etats-Unis reprenaient bientôt leur commerce avec l’Angleterre. En revanche, le Parlement anglais avait perdu sa confiance en la France depuis 1778 et ne l’aida pas lors des événements de Crimée. Par ailleurs, la guerre avait coûté 1000 millions de livres. La banqueroute française ne put être évitée et la situation économique devint désastreuse en 1783.

La thèse d’anglophobie est peu convaincante, puisque les deux nations s’étaient toujours combattues depuis le XIIe jusqu’au début du XXe siècle, et même, de façon très soutenue, depuis les guerres de religion. Dans cette longue perspective historique, le XVIIIe siècle a été plutôt, dans la mémoire collective française, une ère d’anglomanie (Montesquieu, Voltaire et d’autres penseurs de l’époque avaient loué grandement le système anglais). Après le Traité de Paris de 1763 et par contraste, l’opinion publique affiche, certes, un sentiment anti-anglais qu’il ne faudrait pas exagérer à moins de faire de la « micro-histoire » ; mais ce n’est pas la haine des Anglais que semble le suggérer Sudipta Das.

Dans le chapitre suivant, l’auteur décrit la situation des possessions en Inde qu’elle qualifie d’avant-postes français en réduisant considérablement leur importance.

Gouvernée par Law de Lauriston qui avait cru bien faire de signer même un traité avec Méhémet Aly et qui suit les directives d’économie de la Cour de Versailles, Pondichéry ne peut se relever facilement. De surcroît, une grande famine frappe la région dans les années 1774-75. En 1777, il reste 1132 Européens et 28321 Indiens (lire : Tamouls). La suppression du monopole de la Compagnie des Indes en 1769 ne fait pas disparaître la période d’incertitude et de détresse.

Quand Bellecombe arriva, début 1777, il trouva encore l’établissement sans revenus adéquats, sans arsenal, sans hôpital pour la défense la plus élémentaire. En effet, des travaux de reconstruction et de fortifications furent entrepris à plusieurs occasions depuis 1765, mais chaque fois abandonnés, en raison des difficultés financières et aussi parce que la France ne voulut faire rien qui pût être considéré par les Anglais comme un cas de casus belli. Les salaires des troupes n’étaient pas régulièrement versés et prenaient des retards de plusieurs mois ; les cipayes, déjà très mal payés, étaient en demi-solde.

Les Anglais avaient placé un contrôle sévère sur le commerce français (restriction de ventes de salpêtre) et les nombreuses protestations françaises restèrent lettres mortes.

D’après l’auteur, le faible effort financier consenti par la France montre qu’elle n’a pas le désir d’agrandir ses territoires, son « empire colonial » en Inde. Ce n’est « pas une négligence du gouvernement corrompu de Louis XV » mais un choix délibéré, dicté par la politique européenne de Versailles. Cette attitude de la Cour conduit les officiers français en place en Inde à rechercher l’aide et le support des souverains locaux pour contenir la puissance anglaise.

De même, elle passe en revue les autres possessions : Chandernagor et ses dépendances : Kassimbazar, Patna, Dacca, Jougdia et Balasore, Mahé, Karikal, Yanaon, Calicut et Mazulipatam.

Le chapitre suivant décrit symétriquement les dimensions du pouvoir anglais en Inde. Sudipta Das rappelle les relations des Anglais avec les pouvoirs locaux et insiste avec raison sur leur puissance commerciale bien protégée par une marine bien équipée.

Les sixième et septième chapitres constituant le clou de l’ouvrage, nous les rapportons avec plus de détails.

Après avoir rappelé que la Compagnie française des Indes dépend de l’Etat français alors que la Compagnie anglaise est une organisation privée et entièrement indépendante – mais les relations avec le gouvernement anglais ne sont pas bien précisées –, l’auteur développe la stratégie de Choiseul. L’objectif de revanche de celui-ci est basé sur une guerre de diversion en Inde. Mais comme les clauses du traité en cours interdisent les fortifications à Pondichéry, il fait faire des préparatifs aux Iles de France et Bourbon dans la perspective d’une attaque en Inde le moment venu. Dumas, nommé à l’Ile de France en 1767, applique fidèlement ses directives et prépare soigneusement l’« opération Hindoustan », tout en restant attentif aux rapports réguliers de Chevalier et Law de Lauriston sur les événements de l’Inde.

En parallèle, Choiseul prépare discrètement les alliances avec les puissances locales de l’Inde : ainsi, il fait envoyer Hügel en mission auprès d’Haïder Aly au sud, sous la responsabilité de Baudouin et il entretient des correspondances secrètes avec Suja-ud-Daulah au nord. Il aurait sans doute persévéré dans la concrétisation de ces alliances et déclenché une guerre en Inde au moment opportun s’il n’avait pas été disgracié, en décembre 1770, par Louis XV sur l’instigation de la nouvelle favorite du Barry et du duc d’Aiguillon.

Les dernières années de Louis XV, 1770-1774, sont caractérisées par une étonnante médiocrité dans la conduite des affaires. Law n’arrête pas de prôner l’alliance avec les Mahrâttes alors que, côté Haïder Aly, on déplore la mort de Hügel.

Lorsque Louis XVI nomme le nouveau Cabinet avec de Sartine comme Ministre de la Marine, celui-ci semble reprendre l’idée de Choiseul. Il pousse les représentants français locaux à entrer en négociation avec l’Empereur Moghol, les Mahrâttes, le Nizam Aly, Basalat Jang et Haïder Aly. Bellecombe qui vient remplacer Law en janvier 1777 fera, avec beaucoup de discrétion, relever les défenses et poursuivre les négociations, avec une faible préférence pour Haïder Aly. Mais il reçoit également l’ordre d’engager des pourparlers avec Méhémet Aly, l’allié des Anglais et ennemi juré d’Haïder Aly.

Cependant, le Ministre des Finances Turgot, tout en manifestant le même zèle pour la politique de revanche, soutient que la paix est absolument essentielle au relèvement des finances publiques. Dans ces conditions, la France est contrainte à espérer non seulement un soutien militaire des souverains indiens du Sud mais également leur aide financière.

Quant à Vergennes, le Ministre des Affaires Etrangères, il est partisan d’une intervention en Amérique pour aider les « insurgents », de sorte qu’en 1778, outre le délaissement complet du système défensif de Pondichéry, l’attention du Roi Louis XVI et de Sartine sera presqu’entièrement dirigée vers l’Outre-Atlantique.

Ainsi, quand les Anglais attaquent Pondichéry (l’auteur omet de préciser qu’ils commencent leurs hostilités sans sommation), la ville est obligée de capituler après une très héroïque résistance conduite par Bellecombe. Mahé qui bénéficie, sur la côte de Malabar, de la protection de proximité d’Haïder Aly, ne succombera qu’en mars 1779.

A partir de ce moment, la France ne possède plus rien sur le sol indien. Les années 1779-1780 sont très dures pour les Anglais qui ont à se battre à la fois contre les Mahrâttes et contre Haïder Aly alors que le Nizam leur est également hostile. Bien que la France se soit préparée aux Mascareignes pendant longtemps, elle n’entreprend rien dans l’Océan Indien alors que l’escadre anglaise est absente. Aucune initiative hardie qui aurait certainement catalysé l’alliance des puissances du Deccan n’est entreprise et c’est la grande chance des Anglais.

Il faut attendre la nomination du Maréchal de Castries au Ministère de la Marine pour commencer à apercevoir quelques plans d’action dans l’Inde et l’Océan Indien. Une escadre est apprêtée secrètement pour partir vers l’Inde sous les ordres de Suffren qui devra être, à l’Ile de France, l’adjoint du vétéran d’Orves. Ce marin de grande trempe se fait remarquer déjà en chemin par son action fulgurante contre les Anglais à la Praya, puis devançant l’ennemi, arrive le premier en Inde. Le décès de d’Orves lui permet de prendre le commandement suprême et, en attendant le corps expéditionnaire de Bussy, il multiplie les contacts avec l’escadre anglaise : au large de Madras – ou plutôt Sadraspatam – (février 1782), de Trincomalé (avril 1782), de Negapatam (juillet 1782), Trincomalé (septembre 1782). L’auteur qui a raison de souligner les insubordinations de ses officiers qui ont empêché Suffren de remporter des victoires éclatantes semble cependant minimiser la valeur de ses actions.

Bussy, parti de Paris en novembre 1781 avec les instructions secrètes du roi Louis XVI, quitte Cadix en janvier 1782, mais se voit obligé de s’arrêter longtemps en Ile de France pour n’atteindre Trincomalé qu’en mars 1783 avec une armée affaiblie par les maladies. Entre-temps, la situation change complètement en Inde : Basalat Jang le francophile meurt ainsi que Haïder Aly, celui-ci étant remplacé par Tippou Sultan. Menacé au Nord et à l’Ouest, Tippou ne peut attendre plus longtemps Bussy et décide de quitter la Côte Coromandel, laissant une petite cavalerie pour épauler l’armée française.

Dans le septième chapitre, l’auteur développe les efforts de négociations de la France (à travers ses agents locaux) avec les différentes puissances indiennes pour parvenir à des traités d’alliance défensive ou offensive susceptibles de servir au moment de la rupture avec l’Angleterre en Europe.

Elle décrit les contacts établis avec la confédération des Mahrâttes par Chevalier, le Gouverneur de Chandernagor, supposé être très au courant de la politique au nord de l’Inde. Law de Lauriston, rentré en France après avoir longtemps vécu au nord de l’Inde, y est renvoyé avec le titre de Gouverneur de Pondichéry pour reprendre possession des comptoirs. Lui et son second Lagrenée penchent pour l’alliance avec les Mahrâttes. Les dissensions internes de ceux-ci jointes aux intrigues des Anglais auprès des Peshwas font traîner en longueur les négociations alors que le Ministre Choiseul accorde sa préférence à une alliance avec Haïder Aly de Mysore. Cependant, un projet d’alliance sera élaboré avec Mahaji Scindia que même Bussy jugera inconséquent, car, les Mahrâttes sont considérés comme plus agriculteurs et guerriers que commerçants.

Quand Law est remplacé par Bellecombe (arrivé à Pondichéry en janvier 1777), celui-ci n’est pas convaincu par les arguments de son prédécesseur ni par ceux de Pallebot de Saint Lubin, envoyé spécial français à Poona : il considère les Mahrâttes comme des alliés peu sûrs et penche plutôt en faveur d’une alliance avec Haïder Aly. Mais les directives de Versailles restent toujours contradictoires, puisqu’elles insistent pour une continuation des négociations avec toutes les puissances de l’Inde, ce qui ne manque pas d’embarrasser Bellecombe dans ses efforts. Position embarrassante qui va se prolonger même après la chute de Pondichéry en 1778, puisque le Gouverneur de l’Ile de France Souillac qui envoie Piveron de Morlat à la cour d’Haïder Aly ne pourra, en ces cruciales années de 1779-1780, rien faire de mieux que promettre l’arrivée à une date indéterminée des troupes françaises.

Le retard de ces troupes conduit les Mahrâttes à signer, en mars 1782, le Traité de Salbai avec les Anglais. Ceux-ci peuvent désormais tourner toute leur attention vers le Carnatic où rien ne se passe du côté français sur terre alors même que, sur mer, Suffren commence à inquiéter sérieusement l’escadre anglaise et faire bonne impression sur Haïder Aly.

Par ailleurs, les efforts des Français auprès de Nana Fadnavis sont réduits à rien après le Traité de Versailles de 1783.

Sudipta Das ne distingue pas les positions et les prérogatives des intervenants français et l’on est étonné de constater qu’elle parle de la même façon de Pallebot de St Lubin ou de Chevalier que de Bellecombe.

Elle décrit ensuite les relations avec le royaume de Mysore qui, rappelle-t-elle, est la seule puissance indienne à avoir combattu même seule les Anglais et continué héroïquement la lutte jusqu’en 1799. Pendant la guerre contre les Anglais en 1767-1769, la demande d’aide auprès des Français est restée lettre morte. Haïder Aly est encore surpris en 1773 par le silence et l’inaction des Français quand le royaume de Tanjore est envahi par Méhemet Aly et ses alliés anglais. Law assure que la France n’a aucune intention d’agrandissement territorial. Il réprimande le chef de Mahé, Duprat, qui avait pris une initiative personnelle d’offre d’aide contre cession de territoire à la France susceptible de prêter à confusion.

Les agents français ont tellement vanté la puissance et la force de la France que, malgré cette déception, Haïder Aly la considère comme la seule puissance européenne capable de l’aider et voit d’un bon œil l’arrivée à sa cour de Hügel. Même après la mort de celui-ci en 1772 et son remplacement par Russel, il conserve toute son estime pour la France. Par ailleurs, Bellecombe, réalisant parfaitement le risque d’avoir contre lui le souverain de Mysore et le grand avantage à l’avoir, au contraire, comme allié principal, envoie Coutenceau en députation. En 1778, quand les Anglais attaquent le territoire français, Haïder Aly tient partiellement ses promesses, en étendant sa protection sur Mahé qui peut ainsi tenir jusqu’en 1779 et, plus tard, en reprenant cette ville aux Anglais.

L’auteur note que, quand Souillac, lors de ses négociations avec Haïder Aly, propose l’aide française contre un grand territoire apportant un revenu de 200 000 roupies, il se fera rappeler à l’ordre par Sartine qui ne veut pas entendre parler d’extension territoriale.

La force française tarde toujours à se montrer pendant que les puissances indiennes sont travaillées par la propagande des Anglais abaissant à volonté la puissance française et parlant de « petit raja français ». Le rapide aller-retour de d’Orves à la Côte Coromandel sans aucune action ne fait que décevoir Haïder Aly, alors engagé dans une guerre implacable contre les Anglais dans le Carnatic.

Quand, après la mort d’Haïder Aly, son successeur Tippou, après avoir attendu jusqu’en mars 1783, part combattre à l’Ouest, l’arrivée tardive de Bussy ne changera plus le cours des événements.

Sudipta Das passe ensuite aux relations de la France avec le Nizam d’Haïderâbâd qui, devenu indépendant depuis Nizam-ul-Mulk, avait été sous influence française à l’époque de Dupleix et de Bussy. Coutenceau est envoyé pour négocier avec le Nizam ; mais celui-ci, peu enthousiaste, ne viendra aider ni les Français ni Haïder Aly. Modave est alors au service du fidèle Basalat Jang qui, après la chute de Pondichéry, perd tout espoir dans l’aide française et cherche à se rapprocher des Anglais. Cet ancien allié français mourra victime d’une intrigue du Nizam.

Puis, l’auteur traite des relations avec le Moghol Shah Alam. Le français Chevalier est très actif, un peu trop même, alors que la Cour de Versailles ne peut rien envoyer concrètement. Il convainc Madec d’élaborer un plan d’offre d’un corps français en aide à Delhi en échange de la province de Tatta (Sind) où la France disposerait d’une garnison. Mais après deux ans d’attente, Madec, écœuré lui-même des lenteurs de la politique française, se résout à quitter définitivement le nord de l’Inde pour rentrer en France, en passant par Pondichéry.

Le chapitre suivant intitulé « Les réponses des Anglais à l’épouvantail français en Inde » montre la grande peur des Anglais devant les efforts de la France. Comme ils avaient réalisé l’importance des profits tirés au Bengale (Clive disait que l’Indoustan était un paradis pour les Anglais), ils faisaient des efforts considérables pour préserver les territoires conquis. L’auteur, qui conteste Seeley et Kennedy, trouve la menace française trop exagérée et rappelle que les historiens de la fin XIXe et du début XXe siècles insistent beaucoup plus sur le gain économique et l’instabilité de l’empire moghol. Puis, elle passe néanmoins en revue les différentes actions entreprises par les Anglais face à une attaque française venant des Iles Mascareignes, surtout à l’époque de Choiseul.

Dès que le Conseil Supérieur de Calcutta a connaissance du déclenchement des hostilités en Europe, il ne perd pas un seul instant pour mettre en branle l’armée anglaise et envoyer Munroe assiéger Pondichéry. L’auteur omet aussi de relever la perfidie des Britanniques qui ouvrent les hostilités sans sommation (celle-ci ne parviendra qu’après protestation de Bellecombe).

Et l’auteur insiste sur l’effort des Français en vue de rapprocher les puissances indiennes pour mieux résister à la poussée anglaise et sur l’action inverse des Anglais. Puis, elle conclut sur l’effet du « frein français » qui a retardé l’expansionnisme anglais en Inde.

Dans l’avant-dernier chapitre, Sudipta Das rappelle les mémoires des Français sur l’Inde, en particulier ceux de Law de Lauriston qui, relation oblige, sait se faire écouter par la Cour et en tire merveilleusement profit pour écrire beaucoup et apporter souvent des justifications aux positions personnelles sur les événements de l’Inde. Elle parle de certains autres auteurs et vétérans anonymes et cite également les rapports de Bellecombe.

Enfin, dans le dixième chapitre, Sudipta Das conclut que la France n’avait pas d’« aspiration impérialiste » entre 1763 et 1783. La confusion entre expansion commerciale et impérialisme, les lacunes d’études de cette période, la réputation surfaite de Dupleix, l’état de faiblesse des Etablissements français, la tendance des chercheurs à considérer les autorités françaises en Inde et le gouvernement de Versailles comme deux entités indépendantes auraient, d’après elle, perpétué jusqu’à maintenant l’idée que la France et l’Angleterre s’opposaient pour un empire en Inde. Ayant apporté les précisions et les corrections nécessaires, elle affirme que la France a cherché plus à contrer l’expansion anglaise qu’à gagner l’Inde pour elle-même.

En première critique, nous dirons d’emblée que l’immensité de l’Inde et ses dimensions comparables plutôt à celles de l’Europe qu’à celles de la France ou la Grande-Bretagne pouvaient être mieux relevées. A notre avis, l’oubli de cette différence d’échelle est une source d’erreurs d’interprétation.

Nous déplorons également l’absence d’une carte montrant la route de l’Océan Indien, de Lorient à Pondichéry via l’Ile de France et Bourbon et quelques descriptions des Iles Mascareignes.

Le plan suivi est un peu confus ainsi que la division adoptée pour les différents chapitres. Alors que certains faits sont rappelés plusieurs fois, l’histoire des puissances souveraines de l’Inde de l’époque et principalement du Deccan méridional (Mysore, Tanjore, Trichinopoly,…) où se trouve Pondichéry, capitale des Etablissements français dans l’Inde est plutôt escamotée.

Le vocabulaire du style typiquement américain utilisé pour la période étudiée, les expressions comme « extrême-gauche » (p.14), « gouvernement fédéral » (p.15,16) pour parler du gouvernement français sont amusants. Certains noms communs du style nord-américain nous surprennent également. L’auteur semble hésiter entre « salt petre » et « saltpetre » alors qu’en « américain » on dirait, semble-t-il, saltpeter.

Nous passerons sur les « coquilles » comme Bretuil pour Breteuil, Gibralter pour Gibraltar ou sur des noms erronés dans l’index (ex : Lallé, Naryanarao) alors qu’ils sont corrects dans le texte (Lallée, Narayanarao). Inversement, le nom Puymorin est juste dans l’index alors que, dans le texte, il est orthographié Puy Morin (p.209).

Alors que l’index porte sur l’Amiral de Suffren, le Baron de Bretuil (en fait, Breteuil), le Marquis de Bussy, le Marquis de Castries, le Comte de Conway, la même logique n’est pas appliquée pour le ministre Duc de Choiseul ou pour le gouverneur Vicomte de Souillac, pour ne pas citer les autres noms à particules moins importants. Certaines personnes sont entrées dans l’index par leur prénom, comme Jean, John. L’auteur adopte, parfois, dans le texte et l’index, une orthographe personnelle pour suivre la prononciation française : Coutaneceau au lieu de Coutanceau, Vivares au lieu de Vivarais, etc…

Mais nous ne pouvons passer sous silence d’autres types d’erreurs que nous rencontrons en plus ou moins grand nombre.

L’auteur met un point d’honneur à écrire partout « Pondichéry » au lieu de Pondichery comme la pratique existait aussi chez les Britanniques au XVIIIe siècle, ou Pondicherry selon l’usage courant anglais ultérieur. Mais elle écrit, sans logique apparente, Chandernagore (au lieu de Chandernagor) et Yanam, en précisant pour ce dernier nom qu’il s’agit d’un alias pour Yanaon !

Quelques erreurs de noms plus graves sont à signaler également :

- Castelman dans le texte au lieu de Castelnau, dans le nom complet de Bussy, tout comme Patisseur au lieu de Patissier pour le même ;

- Krishnarao (p.186) ou Kichenarao ne semblent pas avoir été identifiés comme étant le même que Quichenarao en orthographe française puisqu’on voit à la place Quihenarao et même Qinhena rao ;

- Nanraj que l’auteur aurait pu facilement écrire Nanjraj(a) ou même Nanjaraj(a) -en fait, Nandiraja -, tout comme Timmaraj(a) au lieu Timeraje pour une identification plus rapide par le lecteur ;

- Nana Phadnavis est écrit aussi ailleurs Nana Fadnavis (p.183,184) ;

- Pour les Iles Malouines (terminologie française) qui désignent les « Falkland Islands » (terminologie anglo-saxonne), il n’y a pas d’indication d’alias comme pour Motupalli (Mootapalley) et Kasim (Casim) ;

- Par contre, Houdelot, au lieu de Houdetot, dénote une mauvaise identification tout comme l’aventurier français Jean-Baptiste Joseph Gentil confondu avec Le Gentil, astronome.

Sudipta Das se trompe aussi quand elle qualifie Louis XVI de fils de Louis XV (p.64) ou quand elle parle de six rivières à Karikal (p.104).
 
 
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Quant au fond, bien que l’étude approfondie soit centrée sur la période 1763-1778, l’auteur n’omet pas de rappeler plusieurs événements légèrement antérieurs et légèrement postérieurs et nous déplorons que, dans ce cadre, Suffren et ses actions ne soient pas plus amplement évoqués.

Elle aurait pu relever que la politique de Versailles a tendance à intervenir partout en Inde sans accorder des priorités (manque de stratégie). Elle aurait pu insister également sur le manque de continuité et de cohérence dans la politique « indienne » de Versailles : après Choiseul, entre 1770 et 1774, il y a forte hésitation dans le choix entre Mysore et les Mahrâttes.

En raison même de l’immensité du Deccan méridional et du caractère maritime du royaume de Mysore et des principautés du Carnatic et du Coromandel, la puissance de feu française était très convoitée pour sa très grande mobilité. Par ailleurs, les vaisseaux anglais étaient très tôt doublés de cuivre sans compter que les ordres et rapports anglais arrivant par voie de terre atteignaient plus vite Calcutta (pour parvenir ensuite à Madras) que les messages français passant par Le Cap.

La puissance économique et la richesse des Iles Mascareignes semblent avoir été surestimées par l’auteur, du moins pour la période étudiée. La population n’était pas nombreuse et ne vivait que du transit des marchandises. Il n’y avait pas de culture vivrière importante ce qui posera de sérieux problèmes d’approvisionnement lors du passage du corps expéditionnaire de Bussy en 1782.

Nous avons relevé également des contradictions qui ne facilitent pas le suivi de la logique de Sudipta Das. Ainsi, quand elle rappelle que Henri Scholberg pense que les Français auraient pu changer le cours des événements, elle déclare que c’est une supposition très osée. Puis, dans sa conclusion, elle reprend à son compte la même hypothèse.

Enfonçant déjà des portes ouvertes, Sudipta Das crée une ambiguïté supplémentaire en parlant de mythe et réalité au singulier dans sa conclusion alors que le titre laisse prévoir plusieurs mythes.
 
 
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Cependant, la publication de Sudipta Das a le mérite d’exister. C’est un ouvrage novateur semble-t-il dans l’historiographie américaine consacrée à l’étranger.

L’index, malgré les imperfections signalées ci-dessus, reste un instrument très utile.

Nous avons été aussi agréablement surpris par la très riche bibliographie à laquelle l’auteur a consacré beaucoup de temps. Nous relèverons, cependant, quelques lacunes : les oeuvres de Sonnerat, Pallebot de St Lubin, Cunat, Welsh, Huet de Froberville, K.Rajayyan (History of Madurai 1736-1801), C.Rao (History of Mysore). Manquent aussi les thèses, soutenues en France, de Ph.Haudrère et J.Weber. Les références aux sources locales de Pondichéry ne sont pas nombreuses non plus.

Vu le nombre d’ouvrages français cités et exploités dans son livre, Sudipta Das semble posséder de bonnes connaissances en français, ce qui est très rare.

Elle a bénéficié de grandes facilités pour conduire ses recherches, si l’on compare aux conditions existant en France et a fortiori à celles existant en Inde. Elle a pu visiter un très grand nombre d’archives dans plusieurs pays, sauf celles de Pondichéry.
 
 
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Un livre d’histoire ne tient pas nécessairement en haleine le lecteur tout au long du développement. Néanmoins, la méthode de Sudipta Das de dévoiler les idées principales et sa conclusion dès le début de l’ouvrage et de reprendre la même démonstration, avec plusieurs répétitions, sous plusieurs angles, nous a paru pénible. Technique musicale de mettre la même mélodie sur plusieurs rythmes ou technique de balayage en dents de scie de la même période, sous différents éclairages, sa méthode s’avère malheureuse pour une thèse (dissertation) ayant pour but de faire ressortir de nouvelles idées et de conduire à des conclusions inédites. Plusieurs chapitres peuvent être lus indépendamment les uns des autres et constituent autant de conférences sur la même période 1763-1778. Ainsi, nous ressentons une certaine frustration dans l’attente de nouveaux éléments, d’autant plus que l’auteur, à notre avis, enfonce des portes ouvertes (quoique, pour les collègues d’outre-Atlantique, l’impression puisse être différente).

Même si nous ne sommes pas d’accord avec E.J.Rapson dans son argumentation en faveur de la Grande-Bretagne, nous l’approuvons quand, citant un autre spécialiste, il écrit « The struggle in India was but an episode in the grand struggle between England and France which lasted through so many centuries. To use the words of Professor Seeley, India was but a « part of chessboard, on which England and France played out their game of skill » », pour ajouter ensuite « …The game was played for annihilation or for empire. »

Un autre observateur avait noté, avec une pointe d’humour : « The French fight for glory (…), but John Bull who is a reasonable, moral and reflective character, fights to promote trade, to maintain peace and order on the face of the earth for the good of mankind in general ; and if he has conquered any one, it was to improve his condition in this world and to secure his welfare in the next ».

Plus que le renoncement à l’Inde, plus que le manque de cohérence dans la politique étrangère de Versailles, et le manque de moyens déjà évoqués, il faut souligner surtout la grande méconnaissance des puissances locales et de leur attente.

Bien que l’auteur exclut de la période étudiée les années 1778-1783, il aurait été intéressant de connaître, en épilogue de son étude, les éléments de base de ces années : quels ont été les rapports ayant servi à l’élaboration du plan Versaillais pour les Indes Orientales ? Comment fut fait le choix de Bussy ? Comment le corps expéditionnaire de Bussy devait-il être financé dans l’esprit des instructions spéciales du Roy (et donc du ministre de Castries) en plus de 10 millions de livres demandés et quelles étaient les directives pour les négociations avec Haïder Aly d’abord et avec Tippou Sultan (à travers Duchemin, Piveron de Morlat…) ? Sachant qu’il fallait environ de 5 à 7 mois de voyage pour atteindre, en partant de Lorient, les côtes de l’Inde, quelles latitudes furent laissées aux chefs d’opérations pour agir en tenant compte des conditions locales, au delà de l’Isle de France ? Et, surtout question cruciale : N’était-on pas, malgré ces handicaps, à deux doigts d’emporter une grande victoire sur les Britanniques en Inde du sud ?

Les efforts de renégociation des clauses du Traité de Versailles relatives à Pondichéry et ses dépendances entre le Gouverneur général résidant à l’Isle de France, Souillac et Lord Cathcart prouvent les imperfections du Traité.

La conclusion aurait pu replacer la politique française dans un contexte asiatique plus global, puisque la France avait déjà des visées sur ce qu’on allait appeler l’Indochine, pendant que l’Angleterre prévoyait aussi une extension de son empire commercial vers la Chine.

De quand date le renoncement de Versailles à l’Orient ? 1763 ou 1783 ? ou bien pendant l’entre-deux-guerres comme semble vouloir le démontrer Sudipta Das ? ou encore, déjà quand les Français préférèrent Louisbourg à Madras ou même avant le début de la Guerre de Sept Ans (J.Meyer) ? L’auteur relève elle-même qu’on pourrait s’étonner qu’en se basant sur une période aussi courte, elle puisse tirer une conclusion valable pour une période plus longue. Son plaisir de pouvoir faire éclater le « mythe » des Anglo-Saxons ne modère pas sa revendication finale.

Son livre est une histoire des Français dans l’Inde – tout comme de nombreux autres ouvrages traitent, en fait, de l’histoire des Anglais en Inde – et ne constitue pas véritablement une histoire complète de l’Inde du Sud proprement dite. Des deux perceptions évoquées au début, laquelle est la plus proche de la réalité ? Perception anglaise ou perception française qui est celle de Sudipta Das ?

N’y aurait-il pas une troisième composante injustement ignorée jusqu’à maintenant, à savoir, la perception des indigènes de l’Inde du Sud. Ces souverains locaux, ces peuples tiraillés entre deux puissances européennes d’une part et deux ou trois puissances locales d’autre part, ces populations civiles fuyant sans cesse les théâtres de conflits et cherchant désespérément refuge chez telle ou telle puissance, comment vivaient-ils cette période et comment voyaient-ils la situation ?

Pour ne s’en tenir qu’aux deux perceptions analysées, nous pensons, comme certains, que la puissance anglaise dans le sud de l’Inde a été sauvée par le Traité de Versailles de 1783, tout comme elle l’avait été trente-cinq ans plus tôt aussi par le Traité d’Aix-la-Chapelle. Où peut-on situer objectivement, le vrai commencement de la fin des visées françaises en Asie du Sud ?

L’histoire n’est jamais écrite de façon innocente, puisque tout doit être « construit ». Sudipta Das donne une excellente version américaine d’un pan d’histoire que nous avons examiné naturellement en Européen. C’est, peut-être, une révélation ( « eye-opening ») pour les Américains qui doivent voir surtout en Mac-Mahon le général qui a signé un traité avec l’Etat du Texas (manifestant alors quelques velléités d’indépendance) et donc le représentant de l’impérialisme français de son époque. Mais vu comme thèse et replacé dans un contexte international, cet ouvrage de lecture difficile n’apporte pas d’idées nouvelles. C’est, néanmoins, une contribution notable pour le monde américain souhaitant mieux connaître l’Asie du Sud qui peut être considérée localement comme un précis d’histoire de la politique française de 1763 à 1778.
 
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1 SUDIPTA DAS, Myths and Realities of French Imperialism in India 1763-1783, Peter Lang Pub.Inc., New-York, 1992, xxiii, 459 p., (Prix non indiqué) ISBN 0-8204-1676-2
2 Voir dans ce numéro de la Lettre du CIDIF l’article de Marie-Claire Kénil sur G.L. Bouthenot.