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LE CONFLIT SRI-LANKAIS.
Relations intercommunautaires et unité nationale.
par Julien MAZÉ1

 
La « démocratie modèle » louée par la communauté internationale au sortir de la période coloniale est aujourd’hui déchirée par un conflit sanglant. Il ne faut en fait attendre qu’une dizaine d’années après l’indépendance (1948) pour que se manifeste pour la première fois sous une forme violente l’opposition entre les deux communautés dominantes de l’île. L’antagonisme entre la majorité cinghalaise qui représente 74% de la population et la minorité tamoule comptant pour 18% se radicalise pour aboutir à une guerre ouverte depuis une douzaine d’années. Le conflit sri-lankais ne peut cependant se réduire à la lutte de groupes séparatistes tamouls contre le gouvernement de Colombo, ni être assimilé à une guerre civile entre deux groupes ethniques. Il faut replacer le conflit dans le contexte d’une crise générale de la société sri-lankaise et s’intéresser à l’influence de l’Inde, puissance régionale, dont Sri Lanka n’est distant que d’une vingtaine de kilomètres. Les relations intercommunautaires et le problème de l’unité nationale sont au centre du conflit. La société sri-lankaise aujourd’hui malade, éclatée, est incapable d’assumer sa pluralité. On s’explique cependant mal la naissance et le développement d’un tel antagonisme entre deux communautés qui ont vécu dans une relative harmonie durant presque deux millénaires.

Il est donc tout d’abord nécessaire d’étudier les fondements des identités cinghalaise et tamoule et de les relier à la naissance des différents nationalismes. Il faut ensuite s’intéresser aux quarante années d’une lutte qui commence « officiellement » en 1956 et qui s’est progressivement radicalisée ; « communalisme », séparatisme et terrorisme formant le corps du conflit. On pourra enfin étudier la dimension régionale et internationale du conflit et considérer les éventuelles solutions à une opposition aujourd’hui enlisée dans la guerre.

I.-UN ETAT, DEUX COMMUNAUTES.

1.1    Composition ethnique, organisation sociale et répartition géographique.


Sri Lanka comptait en 1981, date du dernier recensement, 15 420 000 habitants. L’annexe au rapport sur le développement dans le monde de 1995 évalue la population sri-lankaise à 18 millions en 1993 et prévoit un chiffre voisin de 20 millions pour l’an 2000. La société sri-lankaise se caractérise par une extrême multiplicité. Elle s’articule autour de trois communautés principales se caractérisant par une appartenance ethnique ou religieuse : les Cinghalais, les Tamouls et les musulmans – dont la majorité parle tamoul – (on pourrait rajouter les chrétiens qui forment un groupe de moindre importance). De manière générale, le sentiment d’appartenance à une communauté prime celui d’intégration à une entité nationale abstraite. On peut donc pressentir dès maintenant que cette fragmentation de la société est à mettre en rapport avec la difficulté d’établir une nation sri-lankaise.

1.1.1 La communauté cinghalaise.


En 1981 (il est admis que ces chiffres ont peu changé), les Cinghalais représentaient 74% de la population dont 69,3% de bouddhistes. Le bouddhisme tient toujours aujourd’hui une place fondamentale dans la société cinghalaise : il reste le critère par excellence d’identité communautaire, et représente un refuge face aux incertitudes du présent (l’importance de la religion bouddhique sera développée plus en détail par la suite). La distinction autrefois importante entre Kandiens, descendants des royaumes du centre qui ont longtemps résisté à l’influence coloniale (Kandy est l’appellation européenne de « Palnagara », la Ville de la Dent) et Cinghalais du bas pays s’est aujourd’hui estompée. Il en va de même pour le système des castes qui n’est reconnu ni dans l’idéologie bouddhique, ni par les institutions sociopolitiques. La communauté cinghalaise est divisée en trois grandes castes : la haute caste des goyigama (riziculteurs de tradition) qui regroupe plus de la moitié de la population et concentre les fonctions importantes, la caste des Radala (descendants des dignitaires du royaume Kandyen), les Karava (pêcheurs), les Salagama (écorceurs de cannelle), les Durava (extracteurs de Toddy) et de basses castes, telles les Vahumpura.

Cette énumération un peu fastidieuse rend bien compte de la complexité des liens sociaux. S’il est vrai que l’association entre la caste d’origine et le métier exercé est aujourd’hui presque tombée en désuétude, le système de castes demeure cependant un facteur significatif d’organisation sociale. Certes, le système n’a jamais connu la même rigidité qu’en Inde, faute de sanction religieuse (le bouddhisme est en principe indifférent, contrairement à l’hindouisme, à la notion de pureté et à la hiérarchie qui en résulte), et les interdits de caste ont disparu, mais le sentiment d’appartenance à une caste déterminée alimente des réseaux de fidélité et de clientélisme. L’endogamie de caste est également la plupart du temps respectée, ce qui renforce la structure familiale dont la force réside dans sa fonction traditionnelle de socialisation et son rôle « alimentaire ». Les Cinghalais et plus particulièrement les Cinghalais bouddhistes2 forment donc aujourd’hui une communauté homogène regroupée autour de référents culturels communs. Les disparités sociales ont tendance à s’amoindrir même si certaines castes restent désavantagées (le mécontentement des castes kandiennes tenues pour inférieures a joué un rôle dans l’éclatement de la rébellion de 1971 et dans les accès de fièvre communaliste chez les Cinghalais). Les Cinghalais sont répartis sur l’ensemble de l’île à l’exception de la province nord où ils sont très minoritaires, représentant 13% de la population, et de l’est de l’île où ils forment environ 30% des habitants. Il faut cependant relativiser ces chiffres car il s’agit plus d’îlots de peuplement cloisonnés que d’un véritable brassage diffus. Autrement dit, il existe des zones de la province de l’est où l’on trouve 60% ou 80% de Tamouls et inversement.

1.1.2. La communauté tamoule.

Les Tamouls formaient en 1981 18,1% de la population sri-lankaise. La population tamoule de Sri Lanka est constituée de quatre éléments distincts :

— les Tamouls sri-lankais autochtones comptant pour 12,6% de la population ;

— les Tamouls immigrés, amenés par les Britanniques (appelés Tamouls indiens jusqu’à ce qu’ils obtiennent la citoyenneté sri-lankaise en 1986) représentent 5,5% de la population ;

— les Tamouls urbains compris dans les pourcentages précédents ;

— les séparatistes tamouls regroupés au sein des Liberation Tigers for Tamil Eelam (LTTE) au nombre de plusieurs milliers.

Les Tamouls sri-lankais sont très anciennement établis dans l’île (les dates exactes sont devenues un enjeu du conflit actuel) ; ils constituent la majorité de la population dans la province du nord et dans le district de Batticaloa, une forte minorité dans le district de Trincomalee (i.e. à l’est du pays)3.

Les Tamouls immigrés sont les descendants de travailleurs recrutés dans la péninsule indienne aux XIXe et XXe siècles pour cultiver les plantations de thé, café et hévéa, créées au centre de l’île. Ces Tamouls immigrés constituent donc une forte minorité dans le district de Nuwara Eliya (dans la ville même de Nuwara Eliya ils représentent 47,3%), région des plantations.

A Colombo, les Tamouls urbains représentaient en 1981 de 12 à 15% d’une population d’environ 600 000 personnes. Ils ont traditionnellement constitué une grande partie des cadres administratifs, techniques et industriels, ainsi que des professions libérales et des hommes d’affaires.

Il est difficile d’établir avec certitude le nombre de séparatistes tamouls à Sri Lanka. Le LTTE, seule organisation séparatiste restante aujourd’hui, compte environ 20 000 combattants. Le nombre de sympathisants et de soutiens (forcés ou non) très variable est impossible à estimer.

Il convient de préciser que le sous-ensemble tamoul se compose certes des différentes minorités tamoules de Sri Lanka mais aussi d’un Etat de l’Inde (le Tamil Nadu). Cette « extension » de la communauté tamoule revêt une grande importance. Sa taille, son poids et la proximité de l’Inde en font, si l’on adopte ce point de vue, un ensemble majeur. On peut donc appréhender la communauté tamoule de diverses façons. Il faut aussi ajouter à cet ensemble la diaspora tamoule importante en Asie du Sud-Est (Malaysia, Singapour, et jadis Birmanie), dans l’Océan Indien (la Réunion, île Maurice) et aux Antilles. Ces expatriés tamouls constituent des groupes de pression très actifs et dans certains cas des réseaux de financement et de fourniture d’armes aux séparatistes. On ne peut donc limiter l’ensemble tamoul aux seules minorités sri-lankaises.

Dans la communauté tamoule, le système des castes est beaucoup plus rigide que dans la société cinghalaise. Le groupe dominant des Vellalar de Jaffna continue d’exercer une autorité incontestée sur les castes inférieures, notamment sur les Intouchables qui représentent un quart de la population tamoule. Cependant, depuis le déclenchement du mouvement séparatiste, l’ordre établi a tendance à évoluer au profit de nouvelles castes (souvent considérées comme inférieures) qui se trouvent à l’origine des mouvements terroristes. La religion hindouiste joue également un rôle fédérateur mais à un moindre degré que le bouddhisme pour les Cinghalais. Traditionnellement les trois composantes (Tamouls sri-lankais, immigrés et urbains) avaient fort peu en commun. L’identité était vécue au niveau des groupes élémentaires (famille, village, caste ou clan) et n’était pas ressentie sur le plan ethnique : les Tamouls des plantations de castes inférieures, vivant en monde clos dans les montagnes, étaient peu liés aux Tamouls sri-lankais établis sur l’île de longue date. Cette forte barrière sociale a évolué avec les événements récents qui ont eu pour conséquence de regrouper la communauté tamoule établie à Sri Lanka. La question d’une éventuelle nation tamoule est, de fait, au coeur du problème.

L’étude et l’analyse rapide des structures sociales des deux communautés permettent de mettre en évidence certaines disparités qui peuvent expliquer ou étayer des thèses concernant la naissance et le développement des nationalismes. La communauté cinghalaise semble beaucoup plus homogène que la communauté tamoule ; un système de caste peu influent et une religion bien établie et fédératrice donnent à la communauté cinghalaise une unité que ne saurait avoir l’ensemble (ou l’agrégat) tamoul. L’organisation sociale des deux communautés telle qu’elle apparaît illustre la thèse d’un nationalisme tamoul n’allant pas de soit, construit en réponse à un nationalisme cinghalais apparaissant comme plus « naturel ».

1.1.3. La communauté musulmane.

Il convient d’ajouter aux composantes cinghalaise et tamoule la communauté musulmane sunnite représentant 7,6% de la population sri-lankaise. Cette communauté se compose de descendants d’immigrants kéralais et arabes (ils ont été appelés maures par les colonisateurs et marakkal par les insulaires). Etablis au nord-ouest et à l’est de l’île au contact de la population tamoule hindouiste, les Musulmans partagent d’ailleurs la langue et les activités économiques de la communauté tamoule. Il existe également un petit groupe distinct de confession musulmane et d’origine malaise qui forme une minorité importante, notamment dans le secteur du commerce, dans le centre et le sud-ouest de Sri Lanka.

L’appartenance religieuse des Musulmans a toujours constitué un facteur d’identité plus décisif que leur langue ou leur localisation. Leurs relations avec les Cinghalais et les Tamouls sont ambiguës. Partageant la langue et les activités tamoules, ils ont toujours été associés au pouvoir par les Cinghalais tandis que leurs relations avec les Tamouls se tendaient dans les années 1980, suite à des heurts très violents dans les provinces Nord et Est. Opposés en majorité à la partition du pays, ils redoutent, outre de perdre cette position privilégiée, de se retrouver minoritaire dans un territoire dominé par les Tamouls. Le contrôle de la communauté musulmane est un facteur de première importance étant donné leur situation géographique et leur rôle économique. La présence de cette communauté musulmane est également une donnée géopolitique intéressante si on la rapproche des pratiques terroristes de certains pays musulmans ou plus simplement de la rivalité entre le Pakistan et l’Inde.

Pour achever ce panorama de la population sri-lankaise il faut s’intéresser aux chrétiens. Pour la plupart catholiques, ils représentent 7,4% de la population (les protestants, descendants des colons hollandais, forment la communauté burgher aujourd’hui très peu nombreuse). Les catholiques sont divisés : les deux tiers, établis dans les régions côtières du sud-ouest, se considèrent comme cinghalais tandis que les autres se situant dans le nord et l’est revendiquent l’identité tamoule. C’est pourquoi il est difficile de voir dans la religion chrétienne le ciment d’une appartenance communautaire. Cependant, bien que les différences linguistiques séparent ces deux groupes et affaiblissent la communauté chrétienne, cette dernière reste active et influente du fait du rôle qu’elle a tenu durant la période coloniale.

Ce rapide état des lieux permet de mesurer la fragmentation de la société sri-lankaise. Les disparités sociales et ethniques forment les clivages culturels qui font partie intégrante du conflit. D’autre part, la répartition des populations sur le territoire (cinghalais au sud et à l’ouest, tamouls au nord et à l’est) est une autre donnée importante. Dans le contexte actuel elle permet en effet la « matérialisation » (d’une certaine manière également la justification) de la demande d’un Etat indépendant tamoul ou d’une région autonome dans le nord et l’est de l’île. Une répartition égale de la population compliquerait pour le moins les revendications séparatistes ou fédéralistes. Enfin, la présence de la communauté musulmane dans des zones tampon et les régions tamoules introduit un troisième élément ethnique déterminant dans les provinces où les trois communautés sont représentées de manière égale.

1.2. Fondement du nationalisme cinghalais.

1.2.1. Lutte contre le colonialisme et nationalisme anti-anglais.

Les Portugais et les Hollandais, premiers colonisateurs de l’île, n’ont qu’une influence limitée. Ils ne parviennent pas à contrôler l’ensemble de l’île et se contentent des zones côtières et des rades ayant un intérêt pour le commerce des épices. Le seul véritable impact provient des missionnaires envoyés par les Portugais puis par les Hollandais. Ainsi le royaume de Kandy se renforce, accueillant les réfugiés des persécutions religieuses portugaises et devient le bastion du nationalisme cinghalais organisant la rébellion dans le bas pays.

Si des tensions existaient entre les différentes religions et ethnies durant la période pré-coloniale, l’allégeance au régime dominant n’entraînait pas l’abandon de sa confession. C’est pourquoi certains auteurs avancent que les missions chrétiennes ont introduit la première expérience d’intolérance religieuse. Si l’on peut discuter de la paternité de celle-ci, il est certain que ces missions l’ont enracinée et ont jeté les bases d’une religion bouddhique nationaliste ou du moins impliquée dans la vie sociale voire politique (idée totalement étrangère au bouddhisme théravadique traditionnel).

Les Anglais ont achevé la colonisation de l’île. Contrairement aux Portugais et Hollandais ils ont profondément marqué l’économie et la société ceylanaise. L’économie des plantations bouleverse les équilibres traditionnels et introduit un nouvel élément ethnique avec l’arrivée de travailleurs tamouls immigrés. De manière générale on assiste à une occidentalisation de la société : administration, éducation, transport, santé suivent les modèles occidentaux. Le pays est également unifié après six siècles de divisions. Il faut cependant relativiser cette réunification. En effet, celle-ci a été effectuée sous la contrainte, exacerbant petit à petit les mouvements nationalistes ; mais surtout les Anglais (consciemment ou non) sont portés à diviser pour régner. Ainsi les Tamouls jouissent sous la domination anglaise d’une place privilégiée dans l’administration et l’économie, attisant les rancoeurs des Cinghalais.

D’autre part, les missions ont poussé le gouvernement anglais, au départ plutôt tolérant, à conduire une politique très ferme vis-à-vis de la religion bouddhique pour affirmer la supériorité de la chrétienté. Cette politique abandonnée à partir de 1870 a néanmoins permis le développement des fondements du nationalisme cinghalais à travers la résistance des moines bouddhistes.

1.2.2. Recherche d’une identité : la réponse du bouddhisme cinghalais.


La position des moines bouddhistes a considérablement évolué au cours du XIXe siècle. Après s’être montrés conciliants avec les autorités anglaises et les missionnaires, les moines adoptent un comportement plus critique et acceptent les défis sous forme de joutes oratoires qui les opposent aux missionnaires. La « victoire » du moine Gunananda lors d’un débat marque le début symbolique du « bouddhist revivalism » (que l’on pourrait traduire par renaissance bouddhique). Le symbole est d’importance : il correspond à un changement profond dans la perception du rôle de la religion bouddhique.

C’est en fait l’ensemble du bouddhisme cinghalais qui connaît un véritable bouleversement. On parle de « bouddhisme protestant »4 car il adopte à partir de 1870 les méthodes des missionnaires ainsi que de nombreux traits propres à la religion protestante. Il s’appuie sur un retour aux textes et en particulier sur les chroniques contemporaines des rois cinghalais mythiques. On observe donc un mélange entre des méthodes modernes beaucoup plus directes, préconisant l’engagement du clergé, et des textes anciens développant des idées pro-cinghalaises. Le clergé bouddhique partage également l’idée, chère aux protestants anglo-saxons du XIXe siècle, que la religion est au coeur de la vie sociale et politique, véritable référent de l’identité nationale et « raciale ». Ainsi le bouddhisme est le premier à offrir aux Cinghalais une « structure » pour combattre l’idéologie dominante du colonialisme. Cette structure a inévitablement des accents nationalistes. Mais il faut attendre les travaux de théorisation et le propre engagement du moine Dharmapala pour trouver à la fin du XIXe siècle les bases d’un bouddhisme nationaliste. Il mêle les références à l’histoire mythique de l’île, les théories raciales occidentales de l’époque et la résistance à la colonisation anglaise. Il est intéressant de relever ses propres paroles :

« This bright, beautiful island was made into a paradise by the Aryan Sinhala before its destruction was brought about by the barbaric vandals (…). Christianity and polytheism are responsible for the vulgar practices of killing animals, prostitution, licentiousness, lying, and drunkenness (…). This ancient, historic, refined people, under the diabolism of vicious paganism, introduced by the British administrators, are now declining and slowly dying away »5.

On perçoit très nettement dans cet extrait les bases d’un puissant nationalisme. On découvre ainsi la notion de peuple choisi associée à l’idée de race aryenne. Le peuple cinghalais est présenté comme le seul autorisé (voire le seul capable) à administrer l’île. La dénonciation du christianisme et du polythéisme marque également le début de l’intolérance religieuse et la volonté d’imposer le bouddhisme sur l’île. Selon Dharmapala, la seule religion permettant à Sri Lanka de se développer est le bouddhisme. Il utilise une fois encore des références au passé glorieux des rois mythiques.

« Under the influence of [Buddha’s] religion of righteousness, the people flourished. Kings spent all their wealth in building temples, public baths, (…), waterworks and beautified the city of Anuradhapura, whose fame reached Egypt, Greece, Rome, China, India and other countries »6.

Ainsi les principales raisons de Dharmapala pour rejeter les Anglais n’étaient pas politiques ou économiques mais religieuses : La nation cinghalaise est la gardienne historique du bouddhisme préservé par les royaumes cinghalais alors même que, sous la poussée du renouveau hindou, il déclinait en Inde à partir du VIe siècle après JC..

Ce mouvement ne débouche pas sur une grande vague nationaliste, faute d’organisation et d’un appui durable de la bourgeoisie anglicisée. Cependant, une force politique virtuelle de première grandeur est née, que Bandaranaïke7 saura exploiter quelques décennies plus tard. Ce mouvement a permis une redécouverte de la culture nationale cinghalaise et des valeurs morales et religieuses du bouddhisme. D’abord tourné contre les Anglais, ce renouveau cinghalais est également une vision pro-cinghalaise. Les travaux de Dharmapala sont présentés comme la théorisation du nationalisme cinghalais bouddhique du moins dans sa forme extrême : pureté religieuse et raciale et supériorité des Cinghalais ; droit sacré et historique des Cinghalais sur l’île.

1.2.3. Nationalisme « institutionnel ».

La faiblesse d’un nationalisme « institutionnel » explique en partie le succès ou du moins la pénétration des idées du mouvement de renaissance religieuse. L’île de Ceylan n’a en effet pas connu de grand mouvement nationaliste comparable à celui symbolisé par le parti du Congrès en Inde. Les mouvements partant du peuple semblent s’être arrêtés à des formes de brigandage rural, les notables ruraux, relativement bien intégrés dans le système colonial, en ayant empêché le développement.

Les élites se retrouvent dans le mouvement religieux « savant » initié par Dharmapala. S’il fonde les bases du nationalisme, ce mouvement n’a pas au début du XXe siècle de véritable retentissement politique. Suite à des émeutes entre Cinghalais et Maures en 1915, la bourgeoisie met en place un Congrès national (sur le modèle indien) chargé de canaliser le développement d’un nationalisme provenant de la base. Cependant, dépassé par des Associations populaires locales très actives qui se consacrent à la promotion de l’éducation vernaculaire et aux problèmes de la paysannerie, le Congrès s’avère être un échec. Se développent également au même moment différents mouvements ouvriers dirigés contre les entreprises anglaises. Ces mouvements d’inspiration marxiste n’ont pas de véritables liens avec le mouvement nationaliste religieux ou le Congrès national. Tous ces mouvements désordonnés ainsi que l’absence d’un Congrès capable de fédérer et d’organiser un mouvement de masse expliquent le faible écho qu’a rencontré le nationalisme durant la période coloniale et contribuent à marquer la différence entre modérés et radicaux, donnant l’initiative à ces derniers.

1.3. La réponse tamoule.

Du fait des disparités sociales et du système des castes, le mouvement nationaliste tamoul est souvent présenté comme une conséquence du nationalisme cinghalais. Si cette thèse est tout à fait recevable pour les développements récents du nationalisme tamoul, il convient de nuancer cette affirmation pour ce qui est des fondements de l’identité tamoule. Au début du siècle le nationalisme cinghalais était avant tout dirigé contre les Anglais. Or dès la fin du XIXe siècle, on assiste à un développement des idées nationalistes tamoules. D’autre part, il ne faut pas oublier le rôle de l’Inde et en particulier le fait que la minorité tamoule de Sri Lanka est une partie de l’ensemble tamoul comprenant le Tamil Nadu, Etat du sud de l’Inde séparé de Sri Lanka par le détroit de Palk. Il semble donc difficile de dissocier l’essor des idées séparatistes tamoules sri-lankaises et le nationalisme tamoul sud-indien. Certes le séparatisme sri-lankais n’est pas une simple transposition du nationalisme tamoul sud-indien au Sri Lanka, mais les deux mouvements sont très fortement liés.

1.3.1. Le nationalisme sud-indien.

Le nationalisme sud-indien est apparu au début du XXe siècle principalement en réaction contre la domination exercée par le nord du pays. On retrouve donc encore une fois l’idée d’un nationalisme tamoul né en réponse à une domination extérieure. Dans ce cas, ce ne sont pas les Anglais qui jouent le rôle de l’oppresseur mais les indiens du nord. La prédominance de la culture sanskrite et de la religion brahmane est mal acceptée dans le sud de l’Inde marqué par la culture dravidienne. Les habitants tamouls du sud qui appartiennent selon les tenants de la culture brahmane du nord à des castes inférieures sont méprisés et se sentent victimes d’une discrimination à la fois sociale et économique.

Au début du XXe siècle « The Justice Party », « The Madras Presidency Association » ou « The Self Respect Movement » donnent une expression politique à ce ressentiment. Sur le plan théorique, les intellectuels sud-indiens soulignent la spécificité de la culture dravidienne et de la langue tamoule. Ils contestent notamment la supériorité de la culture brahmane et aryenne du nord et travaillent au rejet de cette culture. Il faut souligner que ces groupes se sont opposés aux idées gandhiennes d’une grande Inde unie, voyant dans ce projet un moyen de perpétuer la domination brahmane. Avec l’apparition dans les années 30 du slogan « Tamil Nadu for the Tamilians », certains leaders tamouls adoptent une position radicale demandant notamment la partition de l’Inde en trois Etats aryen, musulman et dravidien indépendants. « The Justice Party » exige même un Etat tamoul indépendant.

« This constitutes the logical conclusion of the notions of territorial, racial, religious and cultural purity imagined in the scholarly treatises dealing with the tamil past »8.

1.3.2. Liens avec le nationalisme tamoul sri-lankais

Le nationalisme tamoul de Jaffna a été influencé par le mouvement nationaliste tamoul sud-indien voire, selon certains historiens, nourri par ce dernier et ceci pour deux raisons principales. Tout d’abord les liens linguistiques, sociaux et culturels sont très étroits avec l’Inde du sud. Ainsi la majorité des hindous de Sri Lanka adhère au culte Saiva Siddhanta pratiqué en Inde du sud. De même, les Tamouls sri-lankais font de fréquents pèlerinages dans cette région. Quant aux Tamouls immigrés des plantations, ils sont naturellement très liés à l’Inde du sud. D’autre part, l’opposition entre Cinghalais et Tamouls sri-lankais rappelle le conflit entre le nord et le sud de l’Inde. Exception faite de leur religion, les Cinghalais peuvent être comparés (par les Tamouls sri-lankais) aux Indiens du nord. Ils sont en effet censés être aryens (c’est un des enjeux historiques que nous verrons ci-après) et la langue cinghalaise a pour racine le sanskrit – l’écriture est d’influence dravidienne -.

Il y aurait ainsi identification entre les nationalismes sud-indien et tamoul sri-lankais à travers un combat du même ordre. Arumuga Navalar (1822-78), un important « Hindu revivalist », a posé les jalons de cette identification de l’ensemble du peuple tamoul. Sa pensée et ses analyses servent aujourd’hui de bases aux revendications autonomistes ou séparatistes des Tamouls sri-lankais. « The answer lies in the Dravidian movement in South India, the loftiest goal of which was the establishment of the promised land of Dravidastan or Dravidanad »9.

Cependant, d’autres auteurs ont tendance à minimiser l’influence de l’Inde du sud sur le développement du nationalisme tamoul sri-lankais. Il apparaît en effet qu’au début du siècle les liens entre le sud de l’Inde et Jaffna étaient davantage dus aux échanges coloniaux, qu’à une culture commune. De plus l’aspect anti-brahmane du mouvement dravidien n’a trouvé qu’un faible écho au Sri Lanka étant donné l’importance toute relative des brahmanes dans l’île. Enfin, si les Tamouls sri-lankais ont subi une certaine influence de l’Inde, certains historiens remarquent que dans le passé les relations entre les deux pays ont été distantes et épisodiques malgré la proximité géographique et la parenté de la population.

1.3.3. Le nationalisme tamoul sri-lankais : un mouvement de réaction ?

La thèse établissant le plus large consensus donne une explication privilégiant la situation particulière des Tamouls à Sri Lanka. Le séparatisme tamoul serait plus un « mouvement de réaction », une réponse à une situation locale plutôt que le résultat d’une influence culturelle externe (même si elle provient de l’Inde du sud voisine).

L’étude des différents mouvements nationalistes de la période coloniale, même s’ils ont une influence très limitée, renforce cette thèse. On observe à cette époque une prédominance des mouvements cinghalais. Les Tamouls sont en effet assez discrets bénéficiant en général d’un traitement avantageux. Ils jouissent ainsi de places intéressantes dans l’administration anglaise en nombre bien supérieur à leur poids dans la population. Cette population d’employés administratifs généralement instruite et relativement aisée est victime du ressentiment croissant des Cinghalais les accusant de collaborer avec les Anglais, trop contents de pouvoir appliquer leur traditionnelle tactique : diviser pour mieux régner.

Le même sentiment se développe dans le milieu ouvrier : l’immigré tamoul apparaît pour beaucoup de travailleurs cinghalais comme un briseur de grève en puissance, un instrument docile entre les mains du patronat britannique. D’autre part, à partir de 1920-30, le nationalisme cinghalais, à l’origine anti-anglais, a tendance à évoluer vers un mouvement uniquement pro-cinghalais voire pan-cinghalais.

C’est à partir du moment où les Tamouls se sentent menacés qu’un véritable mouvement nationaliste tamoul se développe. Il est donc postérieur au mouvement cinghalais mais aussi au mouvement sud-indien. Il apparaît véritablement avec l’arrivée au pouvoir de S.W.R.D. Bandaranaike et la menace pressante que constitue son programme pour les Tamouls.

En outre, la structure sociale très compartimentée du fait du système des castes et des différences majeures entre les Tamouls sri-lankais et les Tamouls immigrés ont longtemps limité le développement d’un nationalisme tamoul d’envergure. On peut en conclure que c’est en grande partie sous l’impulsion d’une peur collective que ce mouvement a pris forme.

1.4. Les enjeux de l’histoire.

L’utilisation de l’histoire a joué un rôle majeur dans l’élaboration des nationalismes cinghalais et tamoul. L’interprétation de faits historiques voire l’utilisation de légendes anciennes permettent de donner une légitimité aux revendications des deux parties. Dans le cas du conflit sri-lankais, ce recours à l’histoire est devenu un enjeu de premier ordre.

1.4.1. Mythe et réalité


Le mouvement nationaliste cinghalais s’ancre dans un passé mythique tout à la gloire des rois cinghalais et du bouddhisme. Si pour les Tamouls la justification historique vient surtout après le développement du nationalisme, elle prend une importance particulière dans la demande d’un Etat tamoul indépendant. La principale opposition concerne les origines du peuplement. La question de savoir qui des Cinghalais ou des Tamouls ont les premiers peuplé l’île a fait l’objet de controverses d’où les préoccupations politiques n’étaient pas absentes. Les différentes recherches effectuées ne permettent pas de conclure de manière catégorique. Des interprétations libres de différents faits historiques ont donc fleuri dans les deux camps, l’exemple le plus frappant concernant le peuplement de l’île.

Anagarika Dharmapala, initiateur du renouveau bouddhique cinghalais, s’est principalement inspiré des anciennes chroniques en pali (en particulier du Mahavamsa). Ces chroniques relatent l’histoire antique de Sri-Lanka et s’intéressent plus particulièrement à la vie des rois mythiques cinghalais et au bouddhisme. Plus précisément, elles constituent « the sacred story of a people destined with a sacred mission, namely, to maintain the purity of the Dhamma in a world of impermanence and self-seeking »10. Dharmapala trouve dans ces chroniques de quoi nourrir son discours prônant l’unité et la pureté de la religion et de la nation.

L’histoire sacrée relatée dans les chroniques commence par une intervention du Bouddha qui se rend sur l’île dans le but d’en faire un lieu où sa doctrine pourra rayonner. Pour ce faire, il chasse les habitants originaux, les Yakkas et les Nagas, considérés comme des indigènes et qualifiés d’ogres, pour laisser la place à Vijaya, provenant du nord de l’Inde, héros fondateur et premier roi de Sri Lanka. Le bouddha est dit avoir déplacé pacifiquement ces deux populations indigènes ; la version donnée par Dharmapala est cependant beaucoup plus violente, le bouddha ayant effrayé les deux tribus par des actes surnaturels.

Il reprend également l’histoire d’un roi guerrier, Duttagamani (ou Ghamani l’enragé), présenté comme l’incarnation du roi bouddhiste. Une légende le représente reposant contorsionné sur son lit coincé entre les Tamouls d’un côté et l’océan de l’autre. Il n’aura de cesse de rétablir (ou d’établir) la souveraineté du bouddhisme. On retrouve dans ces deux courts exemples la majeure partie des thèses nationalistes cinghalaises modernes. Le plus frappant est peut-être la transformation du bouddhisme et son aspect violent qui n’appartient pas à la doctrine enseignée par le Bouddha.

Les Tamouls sri-lankais ont une interprétation, on s’en doute, quelque peu différente. Les travaux développés à partir de 1930 ont pour but de montrer que les habitants originaux sont bien les Tamouls sri-lankais. S’appuyant sur des faits très proches de ceux utilisés par les Cinghalais « revivalist » ils débouchent sur une conclusion opposée.

 »According to tradition, the Tamils of India and Sri-Lanka are the lineal descendants of the Nagas and [yakkha] people (…). Nagadipa in the North of Sri Lanka was an actual kingdom (…) and the people who occupied it were all part of an immigrant tribe from South India, Tamil people called Nagas. The ancestors of the present day tamils were the original occupiers of the island long before 543 BC which the Pali chronicles date as the earliest human habitation in Sri Lanka »11.

1.4.2. Cinghalais et Tamouls : une coexistence pacifique de plusieurs siècles.

Les deux parties prennent donc beaucoup de liberté avec l’histoire façonnant cette dernière selon leurs besoins ou revendications. Les recherches historiques montrent que les mouvements de population qui affectent la péninsule indienne entre le VIe et le IIIe av. J.-C. amènent des groupes à prendre pied sur l’île. Certains, Dravidiens, viennent du sud, d’autres, Aryens, du nord de l’Inde. Mais les mariages entre Aryens et Dravidiens ne sont pas rares ; faire remonter la lutte entre Cinghalais aryens et Tamouls dravidiens à l’origine de l’histoire de l’île est donc un contresens. C’est apparemment seulement à partir du Ve siècle après J.-C. que se développe une historiographie bouddhique qui impose encore cette image à la conscience populaire. Il ne faut pas sous-estimer l’importance de ces différentes interprétations historiques. Elles pénètrent en effet les consciences populaires et fondent les référents culturels de chacune des communautés. Le contrôle de l’éducation prend alors une dimension particulière. On peut à ce propos remarquer qu’un des objectifs des « buddhist revivalists » de la fin du XIXe siècle est la mise en place d’un système éducatif s’appuyant sur le bouddhisme.

Cependant, les affrontements entre Cinghalais et Tamouls ont été nombreux durant la période pré-coloniale. Il s’agit en fait d’une suite de conquêtes et de reconquêtes qui aboutit à l’instauration de royaumes séparés. Ainsi, quand les Portugais arrivent à Sri Lanka en 1505, ils trouvent des royaumes tamouls dans le nord et l’est de l’île et des royaumes cinghalais dans le sud et la région de Kandy. Il devient alors difficile de dire que Sri Lanka n’est pas la terre des Cinghalais et des Tamouls. En fait, durant la période pré-coloniale, les frontières « ethniques » semblaient poreuses et indistinctes. S’il n’y a pas eu de véritable synoecisme, on observe un certain brassage des populations. On a ainsi mis en évidence que des guerriers de langue tamoule servaient dans l’armée de rois cinghalais et que les civilisations sud-indienne et tamoule ont exercé une importante influence architecturale et artistique sur les constructions des cités sacrées cinghalaises. Il est aussi significatif que le royaume de Kandy, généralement considéré comme le dernier bastion de la culture bouddhiste cinghalaise avant qu’il ne soit cédé aux Anglais en 1815, ait été administré dans ses dernières années par une dynastie de rois de langue tamoule provenant d’Inde du sud (ces rois se sont d’ailleurs convertis au bouddhisme).

1.4.3 Impact du nationalisme moderne.

Les idées nationalistes cinghalaises et tamoules sont ainsi relativement récentes. A l’instar de Dharmapala, les nationalistes tamouls ont observé la société antique et médiévale de Sri Lanka à travers la lentille de l’Etat-nation. Dans leur volonté de relier leurs arguments présents à des antécédents, ils n’ont pas tenu compte des accords entre les parties ainsi que de la considérable autonomie locale et de l’hétérogénéité ethnique de l’île. Ils ont appliqué à ce modèle fluctuant la vision moderne de l’Etat dont la souveraineté est absolue, indivisible, inaliénable et à laquelle on ajoute les notions d’intégrité territoriale et d’inviolabilité.

Les nationalismes cinghalais et tamoul sont restés très discrets pendant la période coloniale. L’expérience d’intégration politique des « indigènes » à la vie politique menée par les Anglais et la bonne santé économique de l’île expliquent sans doute la faiblesse de ces mouvements. Cette relative quiétude des années coloniales est aujourd’hui un lointain souvenir. Elle a aussi probablement fait le malheur de Sri Lanka : l’infortune du mouvement national à Ceylan est de s’être développé pour ainsi dire après et non avant l’indépendance, dressant les communautés de l’île l’une contre l’autre au lieu de les unir dans une lutte nationale commune. A l’indépendance, les fondements de l’idéologie nationaliste sont en place et ne demandent qu’à s’exprimer. Bandaranaike, dans un premier temps, saura les utiliser.
 
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1 Sous la direction de M. Antoine Godbert. ESCP. Etude de Sciences sociales et politiques. Année 1995-1996.
2 Nous confondrons cinghalais et cinghalais bouddhistes. Les cinghalais non bouddhistes, pour la plupart chrétiens, étant extrêmement minoritaires.
3 Les mêmes réserves sont à observer quant à la répartition géographique de la population tamoule. Il faudra prendre en compte les importantes disparités locales.
4 Terme employé pour la première fois par Gananath Obeysekere, « Religious Symbolism and Political Change in Ceylon », Modern Ceylon Studies, 1970.
5 Kumari Jayewardena, « Ethnic and Class Conflicts in Sri Lanka », Sanjiva Books, Colombo, 1990.
6 Amunugama, « Anagarika Dharmapala », Social Science information, 1985.
7 Il mène son parti à la victoire en 1958 grâce à un programme s’articulant autour du ressentiment cinghalais.
8 Seneviratne, « South Indian Cultural Nationalism ».
9 Seneviratne, « South Indian Cultural Nationalism ».
10 Smith, « Ideal Social Order »
11 Coomaraswamy, « Myths without Conscience ».