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GEORGE-LOUIS BOUTHENOT (1747-1786)
par Marie-Claire Kénil

 
 
Il y a 250 ans, le 8 septembre 1747, naissait à Montbéliard -alors wurtembergeoise- George-Louis BOUTHENOT qu’un destin inattendu allait conduire sur la route du sud de l’Inde, comme envoyé du roi auprès d’Haïder-Ali, nabab de Mysore et allié fidèle de la France.

D’une famille bourgeoise protestante et influente (son père, fin lettré, est avocat, Conseiller de Régence et confident du prince Frédéric-Eugène), il s’engage à 18 ans dans le régiment suisse de Brisach. Sa rencontre avec Hügel est décisive : ce dernier s’est déjà illustré lors du siège de Pondichéry en 1761, refusant de se rendre et passant avec sa troupe au service d’Haïder-Ali, tout comme Law de Lauriston qui, entre 1757 et 1761, invente le principe du parti français. Après le désastreux traité de Paris, Choiseul décide d’une stratégie d’attaque du front indien pour détourner les Anglais de la Manche : c’est la mission qui est confiée à Hügel et Bouthenot. Dès 1771, ils combattent avec Haïder-Ali les armées mahrattes, cherchant à s’étendre au sud, et subissent de lourdes pertes.

Entre temps, la disgrâce de Choiseul et le décès d’Hügel en 1772 contraignent Bouthenot à mener une vie d’aventurier, s’efforçant d’entretenir sa troupe de mercenaires. Le conflit franco-anglais de 1778 lui rend sa légitimité à la tête d’une compagnie de hussards pour guerroyer sur le Coromandel. Il connaît là son heure de gloire. Surnommé « the old french troops », il porte un coup fatal aux Anglais à Madras. En 1782, à la mort de son supérieur, il prend le commandement du détachement entier.

Mais Haïder-Ali meurt et les rapports avec son fils, Tipou, seront plus houleux. Moins fin stratège que son père, il inquiète cependant les Anglais qui n’auront de cesse que de provoquer sa chute. C’est le début de la déroute française ; et malgré la dernière tentative de Bussy et de Suffren, pourtant victorieux, la France s’essouffle et une nouvelle paix s’amorce. Bussy, qui n’aime guère Tipou, rappelle Bouthenot mais l’accueille fort mal à Pondichéry où il arrive en 1784 avant de regagner sa terre natale sur « le Consolateur » en 1785.

Reçu en héros par le maréchal de Castries, il accède au grade de lieutenant-colonel des troupes des colonies. Souffrant des séquelles irréversibles d’une amibiase, aggravée par de sérieuses blessures de guerre, que nulle soupe de limaçons ni cures à Luxeuil ne soulageront, il succombe deux ans plus tard à Paris après une longue agonie : il a 39 ans.

Durant ce séjour de 15 ans en Inde, il a entretenu une riche correspondance avec sa famille à Montbéliard, nous instruisant ainsi sur les mœurs locales, les campagnes d’Haïder-Ali et la vie des aventuriers du XVIIIe siècle en Inde.

Le fonds d’archives, légué par sa famille en 1980 aux Archives de la ville de Montbéliard, sortira de l’ombre dans le cadre du Mois du Patrimoine (qui débute les 20 et 21 septembre 1997 par les Journées du Patrimoine), et à l’occasion du 250ème anniversaire de la naissance de George-Louis Bouthenot à l’Hôtel de Ville de la Cité des Princes, assortie d’une conférence (à la Bibliothèque) du colonel Michel Turlotte, auteur d’une thèse en 1991 sur le sujet, et d’une exposition : « La grande aventure : les Français en Inde au XVIIIème siècle » organisée par « Amitiés franco-indiennes de Franche-Comté » en liaison avec les Archives et la Bibliothèque de Montbéliard.

Sur les pas de Bernier et Tavernier, respectivement médecin et joaillier à la cour de Shah Jahan, nombreux sont ceux qui partirent au XVIIIème siècle, fascinés par une Inde de légende ! Missionnaires, fonctionnaires, chirurgiens, négociants, militaires ou scientifiques, chargés de mission civilisatrice ou soucieux d’avancement de carrière, désireux d’acquérir une expérience neuve ou de faire fortune, animés de patriotisme fervent ou de simple opportunisme, poussés par l’esprit du siècle des Lumières, ils bénéficièrent du contexte politique d’une Inde en proie à d’incessants conflits liés au déclin de l’empire Moghol et à la rivalité franco-anglaise, mais aussi de l’attirance des princes indiens pour les techniques occidentales (arts de la guerre et sciences en tous genres).

Tous ces voyageurs, à leur manière, par leurs exploits et leurs récits ont notamment contribué à l’apogée de l’amitié franco-indienne au XVIIIème siècle et à la création de l’indianisme. Chacun dans sa spécialité a révélé l’Orient à l’Occident grâce à d’étonnantes techniques, de nouvelles connaissances et des matériaux jusqu’alors insoupçonnés.

Qu’ils soient aventuriers (Madec, de Boigne, Perron, Claude Martin …), envoyés du roi (Dupleix, Bussy, Suffren, Lally-Tollendal, Mahé de la Bourdonnais), savants (Anquetil -Duperron, Le Gentil de la Galaisière …), naturalistes et botanistes (Pierre Poivre, Charpentier de Cossigny …), ingénieurs (Legoux de Flaix, Polier de Bottens …) ou religieux (les abbés Dubois et Perrin), cette rétrospective s’attache à faire connaître au grand public ces audacieux précurseurs en terre indienne qui seront à l’origine de l’Ecole des Langues Orientales, de la chaire d’indianisme du Collège de France et plus tard de l’Ecole Française d’Extrême-Orient, et qui annoncent les grands indianistes du XIXème siècle (Jacquemont, de Chézy, Burnouf, Rousselet …) et de notre temps (Renou, Lévi, Filliozat …).

N’est-il pas meilleure preuve pour contredire Voltaire, qui prétendait dans son Essai sur les mœurs -en son temps, il est vrai !- « qu’il faut lire avec un esprit de doute presque toutes les relations qui nous viennent de ces pays éloignés et qu’on est plus occupé à nous envoyer, des côtes du Coromandel et de Malabar, des marchandises que des vérités » ?