Blue Flower

Les livres, leurs auteurs, leurs critiques et le lecteur.

 
En ce cinquantième anniversaire de l’indépendance de l’Inde, il eût été dommage de n’avoir pas à rappeler que le Mahâtma Gandhi est le véritable moteur de l’indépendance et que les armes utilisées par lui, la non-violence et l’amour, lui sont restées propres. Les Editions Albin Michel Jeunesse viennent de publier un petit livre pour les enfants : La vie de Gandhi, au fil de l’amour.1 Son auteur, Martine Laffon, est philosophe de formation. C’est elle qui a adapté en français Le Monde de Sophie de Jostein Gaarder (Le Seuil, 1995), cet ouvrage qui a permis pour beaucoup d’entrer dans un domaine qui peut paraître hermétique : la philosophie. Les illustrations de Nicolas Wintz plairont sûrement aux enfants. Même en Inde, Gandhi est un peu oublié ou apparaît seulement comme un de ces personnages dont on vous parle à l’école. Et en France ? est-ce que les enfants savent encore qui est Gandhi ?

À lire et à acheter également l’Inde, le livre de Kamala Marius-Gnanou2 qui est originaire de Pondichéry, géographe de formation et qui, à ce titre, vient de publier un livre très différent de tous ceux qui ont paru récemment sur l’Inde. Cette approche globale de l’Inde va jusqu’à proposer des itinéraires de voyages non pas pour des touristes en mal d’idées mais pour rappeler que, malgré le nombre croissant de visiteurs, le potentiel touristique de l’Inde est très peu exploité : « la Birmanie, pays fermé, reçoit plus de touristes que l’Inde »3. Un glossaire et une bibliographie abondante font de ce livre un compagnon de route agréable et facile à lire.

Dans des réflexions qui se veulent toujours tournées vers l’avenir, il est difficile de se contenter de comptes rendus faisant l’objet de l’actualité littéraire. Et pourtant, le travail des critiques est important. Il permet de prendre connaissance de tout ce qui est à lire et de tout ce dont nous devrions nous-mêmes rendre compte ; la tentation est alors grande d’établir un dialogue avec des hommes et des femmes qui ont rencontré l’auteur et porté leur regard et leur attention sur un livre ou un événement marquant. La tentation est alors grande de se laisser aller à sa propre réflexion qui n’est peut-être pas directement liée au livre en question.

Et si nous commencions par ce qui vient de paraître, non pas pour la nouveauté que cela représente ni parce que le dernier salon du livre n’est pas si loin ! non, il s’agit encore et toujours de Salman Rushdie4. Non pas parce que la fatwa a été récemment renouvelée5, non pas parce que règne autour de lui une ambiance de peur, de thriller : quand donc ses ennemis finiront-ils par l’abattre ? Cela peut arriver à tout instant, n’est-ce pas ? et de même que l’on peut prendre plaisir à suivre un roman policier avec passion, on continue à prêter attention aux différentes parutions des ouvrages de Salman Rushdie. Peut-être est-ce le dernier ? Cette angoisse sincère, qui n’a rien à voir avec le « fais-moi peur » éprouvé à la lecture d’un roman policier, se double du plaisir de lire des pages d’un écrivain dont les qualités se confirment avec les années.

L’article de Josyane Savigneau6 souligne d’ailleurs la véritable valeur de cet homme qui, depuis huit ans, ne cesse de rappeler que ce qui compte pour lui, c’est l’écriture. C’est encore son thème favori à propos de son dernier recueil de nouvelles.

« Je ne suis pas un symbole. Je suis moi. Et, comme écrivain, je ne veux pas qu’on me définisse par ce qui m’est arrivé. C’est une de mes façons de résister »7.

C’est cependant toujours en fonction de ce qui est arrivé à Rushdie que l’auteur de l’article, bien malgré elle, poursuit son analyse « parce que c’est un homme condamné à mort pour un roman qui le tient. »… « On ne veut pas entendre son opinion sur l’écrit, sur cette forme de résistance qu’il a faite sienne. Dommage car son discours est magnifique », écrit-elle encore. Ce qui est essentiel sans pourtant être nouveau se résume en quelques mots. « Être écrivain », continue Rushdie, « c’est pouvoir se dire : ’écris le paragraphe que tu dois écrire et que personne d’autre ne peut écrire’ ». Ce que personne d’autre ne peut écrire, voilà ce qui est important. N’écrire que ce que personne d’autre ne peut écrire, c’est une leçon dont il faut se souvenir. Dans la panoplie d’écrivains contemporains qu’il cite, il n’y a aucun Français. Parmi les propos rapportés par Josyane Savigneau, une phrase exprime ce que pourrait ressentir un grand nombre d’entre nous qui demeurons des immigrés aux yeux de ceux qui nous ont reçus : « L’Europe que j’ai choisie, ce n’est pas ce qu’on appelle aujourd’hui l’Europe. Les valeurs de l’Europe, dans lesquelles je me reconnaissais, dans lesquelles nous pouvons nous reconnaître et nous rassembler, sont des valeurs de civilisation. Qu’ont-elles à voir avec ce système bureaucratique qui est désormais en cours de construction ?… L’Europe ne fonctionnera pas comme union bureaucratique. Mais l’Europe que j’aime a perdu confiance en elle-même, en ce qu’elle défendait8… Nous ne savons plus qui nous sommes ». Plus loin, il dit encore que la lutte que mènent ses amis ne se passe pas entre l’Occident représentant la liberté et l’Orient, la contrainte. Choisir son camp est impossible. Il récuse aussi l’idée qu’un écrivain devrait écrire au nom de sa communauté : « On veut nous mettre dans des boîtes. Il faut se définir : Pakistanais, Indien… et se comporter comme un porte-parole bien pensant, évidemment de sa catégorie ». Or les écrivains qui comptent n’ont jamais écrit « au nom de » mais plutôt « contre ». Encore une phrase de Rushdie rapportée par Josyane Savigneau : « … je ne pouvais plus me contenter de savoir à quoi je m’opposais, il fallait que je comprenne pour quoi je me battais ».

La littérature et le roman resteront toujours le moyen par lequel peuvent s’exprimer toutes les utopies et tous les rêves d’un monde meilleur, constamment bafoués par la réalité mais il reste vrai qu’un roman que l’on ne peut pas étiqueter est mal perçu. En cette fin de siècle qui fait resurgir tout ce que nous pensions mort à jamais, les questions posées par Rushdie doivent nous faire réfléchir en fonction de la personnalité de chacun. Remplaçons « Europe » par « France » car l’Europe de Rushdie est éminemment anglo-saxonne et les valeurs de la civilisation anglo-saxonne ne sont pas tout à fait les mêmes que celles de la civilisation française. Il est en effet encore possible de s’intégrer en France, Etat de Droit, nation-phare, qui avait demandé comme seule condition d’intégration aux juifs de la Révolution française de se présenter en tant qu’individu et non en tant que nation. Il est encore tout à fait confortable d’être français à condition de se définir comme républicain et laïc dans un pays qui a produit Rousseau, Voltaire, Renan, Michelet et bien d’autres et aussi des contemporains comme J-B. Duroselle9 et, à condition aussi de n’avoir pas perdu ses racines et son identité. Et comme le dit Rushdie, qu’importe que les autres veuillent nous enfermer dans des boîtes étiquetées. L’essentiel est de pouvoir s’exprimer librement. Et cela, nous l’avons en France. Pondichéry, Territoire de l’Union Indienne, est la patrie (patrie, terre des pères) de tous ceux qui sont partis au moment de indépendance de L’Inde. La France est leur nation, une nation qu’ils doivent chérir et envers laquelle ils ont des obligations. Il n’y a rien sans réciprocité. Il est vrai que le miroir fait parfois la grimace. Qu’importe ! la force est en soi. C’est ce que nous enseigne Rushdie, au-delà de toute classification et quel que soit le lieu d’origine de cette classification. Et maintenant, lisez ses Nouvelles…

C’est également la leçon que nous pouvons tirer de l’œuvre de Jean Malaquais10 qui a fait l’objet, comme des millions de juifs, d’un autre type de fatwa. Nous y retrouvons des thèmes récurrents qui aident à vivre avec des « livres qui repoussent le désespoir, un concert de Casals, les « perles de Jules Renard », l’ennui qui naît des « bondieuseries lambiques de Claudel, des scènes de rue, Breton, Max Ernst, Bellmer… La vie quoi, malgré tout »11. Pour échapper à la Gestapo et à la police de Vichy, Jean Malaquais et sa compagne sont reçus chez Giono, aidés par Gide pour franchir la frontière espagnole. Malaquais « engueule la France à la mesure de l’amour qu’il lui voue », cette France qui « en défrancisant les naturalisés de fraîche date… s’accommode, voire se satisfait, de la défaite avant de devenir avec bénédiction officielle, un exemple de résistance quasi générale… Comme Malaquais, nous laisserons au lecteur le soin « de tirer lui-même la leçon des drames et hontes où conduisent la haine et le racisme ordinaires »12 et rappelons qu’il n’est pas raisonnable de sombrer dans le négativisme en proclamant que la France est devenue raciste.13

Le racisme fait partie de l’histoire des hommes. Cette prise de conscience, on peut la faire avec Pierre Paraf14, on la continue avec tous les faits-divers trouvés dans n’importe quel journal et concernant n’importe quel parti du monde. Le 31 mars 149215, le roi Ferdinand d’Aragon et la reine Isabelle de Castille ont signé un décret expulsant de toutes les provinces d’Espagne des juifs qui y vivaient depuis des siècles. L’antisémitisme n’est-il pas aussi une forme de racisme ? Pour le professeur Haim Beinart, cette expulsion annonce déjà la shoah et le nazisme que fuyait Jean Malaquais.

Dans Reasons for naturalizing the Jews in Great-Britain and Ireland, Toland écrivait en 1714 : « Je conviens que dans tous les pays, le vulgaire s’accommode rarement de l’afflux d’étrangers : ce qui procède, premièrement, de ce qu’ils ignorent qu’au commencement ils l’avaient été eux-mêmes ; deuxièmement de ce qu’ils n’acceptent qu’à contrecœur que d’autres viennent partager l’exercice de leurs métiers, ou, comme ils disent, leur enlever le pain de la bouche ; et troisièmement, parce qu’ils sont stimulés dans cette aversion par les artifices de ceux qui ont pour dessein de changer de gouvernement… »16

Les adhérents du bouddhisme, religion née en Inde, sont de plus en plus nombreux en France. Les livres sur ce thème se multiplient. Nous avons choisi de vous offrir un compte rendu du Culte du Néant de Roger-Pol Droit17. L’association France-Union Indienne avait organisé un débat fort intéressant autour de ce livre avec des intervenants dont nous ne citerons ici que Maurice Olender qui est lui-même un commentateur attentif de George Dumézil, et l’auteur d’un ouvrage intitulé Les Langues du paradis.18

Il n’était pas non plus possible de passer sous silence Moi, Phoolan Devi, reine des bandits19. Irène Frain avait déjà rendu célèbre cette femme bandit, surtout victime, avec son roman Devi. Il s’agit ici d’un document, dicté par Phoolan Devi et écrit par Marie-Thérèse Cuny, avec la collaboration de Paul Rambali. L’indignation de Noëlle Deler, l’auteur du compte rendu de ce livre, représente pleinement celle que peuvent éprouver toutes les femmes du monde.

Un merveilleux ouvrage bilingue édité par l’ambassade de France à New-Delhi : Malraux et l’Inde. Itinéraire d’un émerveillement. « Malraux and India. A passage to Wonderment ». Cet ouvrage qui fait la somme de tous les voyages de Malraux en Inde comporte aussi un chapitre qui vient à point nommé sur l’art du Gandhara : Jean-Marie Lafont reprend, à propos de cet art, le thème développé par Salman Rushdie pour la littérature.

« L’art du Gandara n’a jamais rassemblé l’éloge unanime du public, large ou spécialisé. Trop hybride pour certains, trop excentré des grands centres classiques, l’Inde et la Grèce, il a passé pour marginal aux yeux de ceux qui préfèrent le centre à la périphérie, l’équilibre classique aux recherches de transition, le foyer culturel aux frontières culturelles »20. Si l’importance accordée par Malraux à l’art gréco-bouddhique dans l’art indien paraît excessive en France, « la découverte d’une ’greater India’ donnait modestement, mais réellement, du cœur et de l’espérance à nombre d’intellectuels indiens qui fondaient à Calcutta, au début des années 30, la Greater India Society21. Ce texte complète certaines interrogations sur le bouddhisme et ce qui en a été perçu en France jusqu’à ces dernières années. Le bouddhisme, tel qu’il était présenté en France et en Europe au siècle dernier, a-t-il un lien avec le suicide du père de Malraux, « qui avait entre les mains un ouvrage sur les concepts bouddhiques de l’au-delà »22 ? Ces quelques lignes sur ce très beau livre que l’on ne trouvera pas en librairie sont certes totalement réductrices au regard des liens multiples, évoqués ici, de Malraux avec l’Inde, plus que des liens, une source de réflexion qui se poursuivra toute sa vie.
 
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1 1997. Martine Laffon.
2 L’Inde. Editions Karthala. 1997.
3 Idem, p. 237.
4 qui vient de publier un recueil de nouvelles, Est, Ouest, Plon. Le précédent ouvrage était Le dernier soupir du Maure, Plon, 1995.
5 Que tous ceux qui ont lancé la fatwa puissent lire ce merveilleux texte tiré des Essais de George Eliot au siècle dernier (voir la troisième page de couverture).
6 « La leçon de littérature de Salman Rushdie », Le Monde, 16-17 mars 1997.
7 Idem.
8 Il suffit de lire tout ce que produit Alain Touraine pour comprendre qu’une partie de la France ne croit plus dans les valeurs essentielles de la République Française, ce que déplore Christian Jelen dans La France éclatée, Nil éditions, 1996. Faut-il rejeter la parole du Christ parce que des Chrétiens la négligent ?
9 N’est indiqué ici que le premier nom qui vient à l’esprit pour son dernier ouvrage cité dans une Lettre du CIDIF.
10 Journal de guerre suivi de Journal d’un métèque. Phébus, 333 p.
11 Pierre-Robert Leclercq, « Malaquais dérange ». Récit d’une drôle de guerre où les drames et les hontes mènent au racisme ordinaire ». Le Monde, 4 avril 1997 (revue de presse). (Vient de paraître Un Antisémitisme ordinaire de Robert Badinter).
12 Idem.
13 Article du journal The Hindu (revue de presse).
14 Le racisme dans le monde. Les études sur le racisme se sont multipliées en quelques années.
15 1492, de Jacques Attali, éditions Fayard, 1991.
16 Léon Poliakoff, Christian Delacampagne, Patrick Girard, Le Racisme, Seghers, 1976, p. 20.
17 Le culte du néant. Les philosophes et le bouddha. Seuil, 1997. Pour un complément d’informations, lire aussi en livre de poche, Philosophie France XIXème siècle.. Ecrits et opuscules. 1994. De Clément Rosset, Schopenhauer, philosophe de l’absurde, Quadrige. P.U.F. Mai 1989 (1ère édition : mars 1967).
18 Voir la partie Documents
19 Editions Fixot. 1996.
20 Malraux et l’Inde. Itinéraire d’un émerveillement. p. 35. : 1930. André Malraux en Gandhara. Chapitre I : « Le sourire de l’ange de Reims et le Bouddha apollinien » par Jean-Marie Lafont.
21 Idem. p. 37.
22 idem. p. 29.