Blue Flower


Chapitre II - La protection du patrimoine architectural et urbain français à Pondichéry

 

I - L’INFLUENCE FRANCAISE SUR L’ORGANISATION URBAINE ET L’ARCHITECTURE DE PONDICHERY

Le Territoire de l’Union, né du Traité de cession, comprend aujourd’hui les quatre anciens Etablissements français de l’Inde : Pondichéry, Karaikal, Mahe et Yanam. Située sur la côte Est de l’Inde (ou Côte de Coromandel), à près de 170 km au sud de Madras, la ville de Pondichéry en constitue le chef-lieu.

L’histoire de la construction de la ville par les français

On ne sait pas grand chose du site de l’actuelle ville de Pondichéry avant l’arrivée des Français. L’espace marécageux était, semble-t-il, habité par une petite communauté de pêcheurs et de tisserands indiens. Lorsque les Hollandais atteignirent la bourgade, ils n’y installèrent que quelques entrepôts à des fins commerciales.

Ainsi, une des premières constructions de l’actuelle Pondichéry fut sans doute l’érection par François Martin d’un petit Fort sur le bord de Mer : Le Fort Barlong. Ce Fort déterminait ce qui allait devenir le centre de la ville future. A l’intérieur, étaient disposées quelques loges servant d’habitation aux officiers et aux soldats, un entrepôt pour stocker les marchandises, et une petite église élevée par les Capucins : l’Eglise St-Lazare. A quelques dizaines de mètres au sud de cette fortification, des français commencèrent à construire de petites habitations à étages, le long d’une ligne Nord-Sud, face à la mer.

En 1693, Pondichéry est prise par les Hollandais. Les constructions françaises sont arrêtées, et ne reprendront qu’à la suite du Traité de Ryswick, et de la rétrocession de Pondichéry à la France en 1699. Mais pendant ces six années de siège, les hollandais achèvent la construction d’une levée de terre tout autour de la ville (quartier Nord et Sud-Est de la ville actuelle). Lorsqu’ils s’en vont, François Martin entreprend de poursuivre leur œuvre en remontant les remparts.

En 1702, alors que les Jésuites érigent leur deuxième Eglise, il entame la construction d’un nouveau Fort autour de l’ancien selon les plans, dit-on, de la forteresse de Tournai (Belgique), dessinés par Vauban, Commissaire général des fortifications auprès de Louis XIV. Cet édifice, appelé Fort Louis, ne sera achevé que quatre ans plus tard. Au sud du fort, les Capucins bâtissent en 1707 l’Eglise Notre-Dame des Anges, aux alentours de laquelle se développe tout un quartier d’habitations. Les français ainsi regroupés s’installent le long d’une rue (Nord-Sud), qu’ils baptiseront en toute logique « rue des Français » (aujourd’hui, rue Dumas). Après la mort de François Martin (1706), les gouvernorats de Hébert, Dulivier et La Prévotière (1707-1721) ne marqueront pas l’histoire de la construction de la ville. En 1724, le Gouverneur Lenoir entreprend de consolider les fortifications extérieures de Pondichéry en englobant dans l’enceinte la partie sud-ouest de la ville, formée par quelques jardins français mais aussi des habitations indiennes. L’œuvre ne sera achevée qu’en 1735. C’est pendant cette période que seront tracées dans le quartier français les premières rues parallèles se croisant à angle droit. L’ordonnancement linéaire des habitations est rendu obligatoire pour toute nouvelle construction. Deux grandes avenues perpendiculaires divisent désormais la ville : aujourd’hui rues Mahatma Gandhi et Jawaharlal Nehru. En 1738, le Gouverneur Dumas commence la construction du palais du Gouvernement, alors que les Jésuites fondent une autre église, et les Capucins, leur hôpital à la limite sud de la ville.

Fig. 11. Construction de la ville de Pondichéry.

Source : « Pondicherry. An approach to its conservation. » Intach, EFEO, 1988.

Lorsque Dupleix arrive à Pondichéry en 1742, il érige aussitôt un rempart en bord de mer, et instaure la Porte marine ; pendant que de son côté, Mahé de La Bourdonnais s’empare de la ville anglaise de Madras en 1749, qu’il rétrocédera trois ans plus tard, en vertu du Traité d’Aix-la-Chapelle. A l’intérieur du Fort Louis, le luxueux Palais du Gouvernement est achevé en 1752 et Pondichéry connaît alors son apogée politique et culturelle. Deux ans plus tard, une mission envoyée par Louis XV rappellera Dupleix en France.

Dès 1756, la guerre reprend contre les Anglais. Le comptoir français de Chandernagor est envahi, puis totalement détruit par l’ennemi. En réponse, le nouveau Gouverneur Thomas Lally, baron de Tollendal (dit Lally Tollendal), envoie à Cuddalore (au sud de Pondichéry) un corps expéditionnaire français pour prendre et détruire le Fort anglais de Saint-David. L’opération est un succès.

Mais en 1761, les troupes anglaises parviennent à entrer dans Pondichéry. Les Français sont expulsés, et la ville assiégée méticuleusement détruite, puis entièrement incendiée. Le Fort Louis n’est pas épargné. Les Anglais entendent venger par ce geste à la fois la prise de Madras par La Bourdonnais en 1746, et la ruine du Fort Saint-David par Lally Tollendal.

Néanmoins, les principales fondations échappent à cette dévastation. Si bien qu’après la rétrocession des cinq comptoirs à la France en vertu du Traité de Paris de 1763, une vaste entreprise de reconstruction de la ville peut être engagée sur les traces de l’ancienne.

En effet, dès 1765, Law de Lauriston, nouveau Gouverneur de Pondichéry, engage les travaux. De nombreuses maisons sont reconstruites sur le même modèle et au même endroit, tirant ainsi profit des fondations épargnées. L’alignement des rues est scrupuleusement respecté, ou promu partout où il n’existe pas encore. On entame le creusement du Grand Canal séparant le quartier indien (dit « Ville noire »), et le quartier français (appelé « Ville blanche »). Le palais du gouvernement est reconstruit en 1766, mais en ce qui concerne le Fort, la décision est prise de ne pas le reconstruire. L’espace qu’il occupait, est maintenu vide ; il sera l’ancêtre de l’actuel jardin central : « the Government Square ». Quant aux remparts de la cité également ruinés, ils sont remplacés par quatre larges boulevards bordés d’arbres, délimitant désormais au nord, au sud, à l’est et à l’ouest l’étendue de Pondichéry.

Les travaux sont à nouveau suspendus pendant les deux occupations anglaises (1778-1783 & 1793-1816) et de nombreuses reconstructions ne seront achevées qu’au cours du 19ème siècle.

Depuis lors, Pondichéry ne connaîtra pas de transformations urbaines majeures. En effet, le 20ème siècle verra certes une expansion de la ville à l’extérieur des « Boulevards », avec la naissance de nombreux villages aux alentours, et l’inclusion d’une banlieue dans la circonscription administrative de Pondichéry. Mais à l’intérieur même de ces limites, que constituaient les anciens remparts, la cité semble avoir conservé une grand part de son héritage urbanistique et architectural du 18ème siècle.

Or, ces dernières années, le développement des constructions et la forte croissance démographique qui n’affectaient jusqu’à présent que la banlieue de Pondichéry, semblent s’attaquer davantage à la ville « intra-boulevard », menaçant ainsi de disparition son riche patrimoine historique.

Caractères français de la planification urbaine et de l’architecture des bâtiments

Dans cette sous-section, nous nous référerons principalement aux conclusions d’un séminaire organisé conjointement par l’INTACH et l’EFEO, en décembre 1988, sur le thème : « Pondicherry, an approach to its conservation »98.

1- La planification urbaine

Avant tout, force est de constater que les systèmes des rues perpendiculaires, en forme de grille, n’est pas commun en France car la plupart des villes se sont développées progressivement au cours des siècles sans planification urbaine particulière. Dans de tels cas, la ville s’est développée à partir du village originel qui en forme le centre, avec ses rues étroites et sinueuses. Diverses banlieues construites le long des routes qui quittaient ce centre ont ensuite été absorbées par la ville en extension, dont les enceintes fortifiées successives marquent les étapes de croissance. A l’époque moderne, ces enceintes ont généralement été détruites, laissant la place à des boulevards circulaires, donnant leur aspect concentrique à la plupart des grandes villes européennes d’aujourd’hui. Parfois cependant, de longues et larges voies, ainsi que des espaces urbains réguliers, étaient délibérément tracés ou ouverts par les gouvernants, soit dans l’intention d’attirer les commerçants à l’intérieur de la ville, soit dans un souci stratégique de défense du territoire.

Ceci montre clairement que le plan de ville en grille représentait celui de la ville idéale, dont le modèle devait être adopté à chaque opportunité favorable. Mais cela n’arrivait, dans les faits, que lors de la fondation d’une ville nouvelle. Et c’est précisément ce qui arriva à Pondichéry où, depuis le gouvernorat de Lenoir, on persista à mettre en œuvre un plan de rues perpendiculaires, en démolissant au besoin certaines parties de la ville.

En France, les rares exemples de système urbains en grille se trouvent dans les villes qui ont été dessinées et construites en une seule fois, par décision politique. Telle est le cas par exemple de Vitry-le-François dans le Département de la Marne (fig 12).

« Le plan conçu par l’Ingénieur italien Marini apparaît dans sa réalisation géométrique. Au centre d’un quadrilatère régulier constitué par les fortifications et percé sur chacune face par une porte pourvue d’un pont-levis, les quatre rues principales se coupent perpendiculairement et aboutissent à la vaste place carrée qui est déjà celle que nous connaissons aujourd’hui. Les graves événements historiques qui se dérouleront au cours des siècles qui suivront, et dont elle sera le témoin, ne changeront pas la structure initiale de la Cité »99.

A quelques retouches près, cette description aurait pu être celle de la ville de Pondichéry.

2- L’architecture des bâtiments

Concernant les modèles architecturaux, on constate que toutes les maisons françaises étaient construites sur un plan plus ou moins similaire, avec toutefois de fortes variations en terme de taille, d’orientation ou de détails esthétiques.

Selon Pierre PICHARD, ce modèle est celui de la version locale de l’Hôtel particulier, demeure typique de la bourgeoisie française du 18ème siècle. Ses principales caractéristiques sont la symétrie du plan, et la façade principale qui s’ouvre sur un jardin, et non sur la rue.

« La tendance traditionnelle en France était de placer la demeure entre une cour d’entrée et le jardin ; mais ce n’était possible que sur de vastes terrains. Ainsi l’adaptation locale consistait à combiner la cour et le jardin dans le même espace. », précise l’architecte100.

Fig. 12. Fondation de Vitry le François.

Source : Vitry le François. Pages d’histoire.

L’interface avec la rue se fait généralement par l’intermédiaire d’une grille finement décorée, au milieu d’une façade nue et austère ; ce qui accentue l’effet des rues rectilignes et perpendiculaires. A l’intérieur de la cour, la transition avec la maison est assurée par un large portique à colonnes, dont l’utilité est non seulement d’ordre esthétique, mais aussi pratique, puisqu’il protège du soleil et de la pluie.

Le plan de l’habitation, quant à lui, consiste en de grandes pièces communicantes, au sein desquelles on peut généralement remarquer une absence de couloirs. En outre, de hauts plafonds et un alignement des portes et des fenêtres sont souvent prévus pour l’amélioration de la ventilation naturelle.

Mais ce modèle français souffrait parfois quelques adaptations, comme par exemple, l’utilisation, assez exceptionnelle en France, de toits plats en guise de terrasses. Ces dernières étaient spécialement conçues, à l’échelle locale, pour les veillées du soir pendant la saison chaude.

« Les références contemporaines estiment que cette innovation est due aux vents violents et aux cyclones, mais nous pouvons aussi soupçonner une influence méditerranéenne, plus précisément grecque, dont l’architecture représentait pour les Français la réponse typique à un climat chaud. », remarque P. PICHARD.101

Quant aux décorations architecturales, directement adaptées du modèle européen, elles reprenaient les motifs et l’ordre classiques.

En ce qui concerne les bâtiments publics, ils étaient conçus dans un style et sur un schéma très similaire aux maisons particulières, mais en plus grand et plus décoré. En effet, ils comportent en général deux étages, un toit plat, et de vastes portiques le long des façades. Souvent, les plans étaient dessinés en France et suivis, après quelques modifications, par les autorités locales.

De même, les maisons indiennes de Pondichéry témoignent, dans une certaine mesure, d’une influence de l’architecture européenne appliquée au modèle traditionnel tamoul. L’entrée donne sur la rue par une porte de bois finement sculptée, derrière la traditionnelle véranda aux colonnes de bois (tinaï). A l’intérieur, la principale caractéristique est la cour centrale (murram), et la pièce principale (kudam) s’ouvrant sur le côté. D’autres pièces, plus petites et plus sombres, sont utilisées surtout pour le rangement ou le stockage. La cour et le jardin, quant à eux, sont à l’arrière. A la manière française, les plafonds sont souvent plus hauts qu’à l’ordinaire ; plusieurs motifs décoratifs ont par ailleurs été adoptés, comme les colonnes classiques, les balustrades, etc. Dans plusieurs cas, le style local est plus présent au rez-de-chaussée, avec une large utilisation du bois sculpté, alors que l’influence française est plus forte à l’étage.

Tous ces indices témoignent bien de l’influence française sur l’urbanisme et l’architecture pondichériens. Mais aujourd’hui de nombreuses menaces semblent guetter ce patrimoine.

II-UNE INTRODUCTION AUX ENJEUX ACTUELS

Nous nous intéresserons d’une part, aux menaces qui pèsent sur ce patrimoine, et d’autre part, à son état général actuel.

Les menaces

Nous pouvons tout d’abord identifier deux grands phénomènes qui constituent des menaces permanentes pour le patrimoine pondichérien : la forte croissance démographique, et le développement de l’urbanisation.

Les chiffres du recensement de 1991 de la population du Territoire de l’Union, révélés à la presse par la « Direction des opérations de recensement » (Directorate of Census Operations) le 10 février 1993 ( !), semblent suggérer que Pondichéry est au bord du « traumatisme démographique »102. En effet, malgré tous les efforts déployés par le Planning Familial, le taux de croissance de la population du Territoire de l’Union sur une période de dix ans (1981-1991), a atteint 33, 63 % soit une croissance annuelle de 3,36 % ; ce qui conduit à un chiffre total de 807.785 habitants dans le Territoire en 1991, dont 608.338 pondichériens au sens strict (fig. 13).

Une des raisons de cette croissance semble être l’immigration à grande échelle des populations d’autres régions de l’Inde, en quête de meilleures conditions de travail. En effet, lors du recensement de 1961, 84 793 personnes, soit 23% de la population, était immigrée. Dix ans plus tard, ce chiffre était de 141 495 (30 % de la population). Mais alors qu’en 1981, ce pourcentage retombe à environ 24 %, il semble dépasser à l’heure actuelle les 28 %. Une autre cause de cette croissance démographique réside sans doute dans les nombreuses fusions de villages avec l’agglomération de Pondichéry, observées ces dernières années. En effet, le mensuel PONKAMAYA note que le nombre de villages, situés autour des quatre villes qui constituent le Territoire de l’Union, est passé de 366 en 1961, à 334 en 1971, puis 292 en 1981, pour n’être que de 102 en 1991.

Cet accroissement démographique a des conséquences d’autant plus néfastes sur le paysage urbain de Pondichéry (accentuation de la pauvreté, du chômage, de la délinquance juvénile, des bidonvilles,…) qu’il constitue la principale origine du développement de l’urbanisation.

En effet, la croissance de la population urbaine a pour première conséquence d’accentuer la pénurie en logements. Cela a le double effet d’une part, de provoquer une hausse généralisée des loyers (facteur de diminution de revenu) et d’autre part, de développer les industries de construction immobilière.

Ainsi, une considérable activité de construction a été menée sur tout le Territoire de l’Union, et à Pondichéry en particulier, depuis les deux dernières décennies. Or c’est depuis lors que l’on constate une dégradation prononcée du patrimoine de la ville historique. En effet, la construction de nouveaux immeubles suppose, dans beaucoup de cas, la destruction d’anciens bâtiments.

« A moins que ce développement frénétique ne soit tempéré par quelques mesures tenant compte à la fois de son héritage ’naturel’ et ’humain’, Pondichéry va perdre son caractère unique et particulier avant la fin de ce siècle. Cela pourrait sonner le glas de l’existence et de l’identité spécifique de Pondichéry. Nos dirigeants eux-mêmes pavent le chemin de l’extinction du Territoire de l’Union par leur mépris total de l’héritage de Pondichéry ! »103

s’écrie F.Cyril Anthony.

En effet, tout le monde s’accorde aujourd’hui à reconnaître que les arrêtés municipaux relatifs aux logements et aux plans d’occupations des sols, datant de 1972, sont actuellement dépassés, car largement inadaptés aux préoccupations présentes : de surcroît, « nous pensons que même ces arrêtés, tout libéraux et obsolètes qu’ils soient, sont impunément violés par les constructeurs et marchands immobiliers », renchérit Cyril Anthony. Or, le gouvernement de Pondichéry ne semble pas disposé, à l’heure actuelle, à présenter des lois nouvelles ou révisées pour réguler l’industrie de la construction, dans la mesure où les promoteurs immobiliers exercent, à Pondichéry, un lobby considérable. Dans cette perspective, il est clair que le patrimoine pondichérien s’en retrouve fortement menacé.

Mais en dehors de ces risques généraux, un certain nombre de facteurs particuliers peuvent mettre en danger l’héritage historique de la ville.

Il s’agit tout d’abord de la désinformation. En effet, une grande partie de la population pondichérienne ne semble pas avoir conscience du riche héritage culturel que renferme leur ville, et du potentiel touristique qui peut en être tiré ; d’autant que très peu de campagnes d’information sont menées sur ce thème. Ainsi, il devient commun de rencontrer des promoteurs immobiliers qui opposent, sans scrupules, la conservation du patrimoine à la notion de progrès (voir fig. 14).

D’autre part, le danger peut également provenir des propriétaires eux-mêmes. En effet, on observe souvent de leur part, une absence d’entretien régulier, ce qui ne peut qu’affecter les bâtiments et accélérer leur viellissement ; ou parfois, un manque de précaution dans les actions de réparations, laquelle au meilleur des cas, dénature l’harmonie d’une construction, et au pire, accentue sa dégradation.

A la vue de toutes ces menaces, quel bilan peut-on aujourd’hui dresser de l’état général du patrimoine pondichérien ?

Quelques indications sur l’état actuel du patrimoine

Force est de constater que pour la plupart des bâtiments construits durant la période française, les travaux de restauration d’urgence ou de long terme n’ont pas été entrepris ou ne l’ont été que de manière superficielle. Cela a pour effet non seulement de rendre certains locaux dangereux dans l’immédiat, mais aussi de rendre difficile la conservation de ce patrimoine conformément à son état d’origine. En effet, les matériaux utilisés pour leur édification il y a un ou deux siècles, ne sont plus systématiquement repris aujourd’hui ; sans compter que les techniques de construction changent aussi. Ainsi, des travaux de rénovation éventuellement mis en route peuvent engendrer la dénaturation des immeubles d’origine.

Des études ont cherché à dresser un bilan de l’état de conservation des immeubles de Pondichéry. Ces travaux traitent des bâtiments aussi bien indiens que français. Mais dans le cadre de cette analyse, nous ne nous intéresserons qu’aux seconds.

Des ces études, il ressort l’idée d’un patrimoine assez mal entretenu. L’un d’entre eux, le rapport de M. Robert DULAU (reprenant une enquête de P. PICHARD)104 confirme cette impression. Il dresse en effet un bilan de dix maisons françaises construites à Pondichéry entre le 18ème et le 19éme. Outre la date de construction, la situation géographique, et l’usage actuel de ces bâtisses, le bilan donne d’une part, l’état de conservation (ou de détérioration) des maisons, et d’autre part, un devis approximatif des travaux susceptibles d’y être effectués.

Concernant l’état de conservation, l’architecte classe les immeubles concernés selon que cet état est excellent, bon, mauvais ou dangereux. Parmi les dix maisons de l’étude, quatre sont en très bon état (dont l’établissement actuel de l’EFEO datant du 19ème et la résidence des Soeurs de Cluny datant de 1774), trois sont en bon état (dont le second établissement de l’EFEO), un est dans un état jugé mauvais (propriété privée du 19ème siècle) et deux sont dans un état estimé dangereux (deux bureaux du 19ème siècle appartenant au gouvernement de Pondichéry). Le rapport suggère de classer l’ensemble de ces dix maisons et particulièrement celles jugées en situation dangereuse, comme « site protégé ».

Fig. 14. : Exemple de publicité sans scrupules

Source : Rapport Dulau.

Mais en attendant, les problèmes auxquels il faut remédier sont multiples. Pour la plupart des maisons, si la structure de base (fondation par exemple) est bonne, la carence en entretien peut en accélérer la processus de vieillissement et donc la vulnérabilité. D’où la nécessité de travaux en surface, comme le renforcement des toitures et du ciment. Il en est de même pour le système d’évacuation d’eau et d’isolation par la peinture. Car dans une région où l’humidité prédomine et où les pluies des moussons sont destructrices, tout doit être entrepris pour préserver au mieux les immeubles de l’eau. Les difficultés que connaissent le Law building ou l’ashram Laporte en sont une preuve flagrante (verrous rouillés, corniches cassées, systèmes de drainage d’eau défectueux, écoulements d’eau impromptus…). Des travaux de rénovations doivent donc être entrepris. Encore faut-il que par ce biais, on ne dénature pas le travail d’origine. Par exemple, il est actuellement commun de rencontrer des poutres anciennes remplacées par des éléments en ciment peints de la même couleur que les originaux. En fait, les coûts des matériaux anciens et leurs origines lointaines expliquent en partie les changements occasionnés dans les techniques. Mais ne serait il pas possible, à l’heure où de nombreuses maisons sont détruites, de maintenir systématiquement ces composants traditionnels afin d’en perpétuer l’usage ? Dans un même ordre d’idées, la surface des façades et les décors intérieurs des maisons, sont difficiles à préserver, car le « savoir faire », les techniques d’entretiens, évoluent. Par exemple le bâtiment appelé « the chettiar house » renferme des peintures de dieux hindous (Nataraja ; Murugan et Rama) conçues par un artiste indien élève de l’école d’art de Thanjur il y a 70 ans ; le bâtiment compte en outre dans son architecture des éléments de l’architecture indo-dravidienne vieux d’environ 150 ans. Ces trésors méritent d’être entretenus dans les règles de l’art. Or, à l’heure actuelle, trouver un artisan maîtrisant les techniques traditionnelles reste une tâche ardue. Ne serait il pas souhaitable d’encourager la survivance de telles techniques, au prix peut être, de la création d’une école professionnelle qui maintiendrait cet héritage vivant ?

Les coûts des travaux estimés par l’étude de M. DULAU parlent d’eux même. Parmi les 10 maisons coloniales françaises recensées, 4 devraient normalement bénéficier de réparations d’urgences. Les moins coûteuses s’élevant à 40 000 roupies et les plus onéreuses allant jusqu’à 300 000 roupies. Pour ces 4 maisons, l’ensemble de coûts des réparations d’urgence atteindrait 536 000 roupies.

Les estimations concernant le coût d’entretien annuel révèlent que pour une des 10 maisons seulement ce coût pourrait être inférieur à 10 000 roupies ; que pour 2 maisons, il serait compris entre 10 000 et 20 000 roupies ; enfin que pour 7 maisons, il oscillerait entre 20 000 et 30 000 roupies.

Mais les anciennes maisons françaises ne sont pas les seules à poser problème. Plus ennuyeuses encore sont les modifications opérées au cours des décennies dans les rues de Pondichéry. Originellement, ces allées ont chacune un caractère, une spécificité que l’on perçoit à travers la forme et la couleur des immeubles qui la composent, les éléments décoratifs… Or avec le progrès, l’évolution des besoins, elles ont subi quelques altérations.

Le rapport DULAU, à travers cinq rues préalablement sélectionnées, souligne cet état de fait. Il semble en effet que peu d’efforts soient fournis pour garder intact l’état de telle ou telle rue. Ainsi les caractéristiques et traits propres à chacune d’entre elles s’effacent-ils progressivement. Par exemple, comme nous le révèle le rapport, la majorité de rues étaient, à l’origine, dominées par une même couleur. Ce pouvait être le jaune (pour les immeubles de la rue Montorsier) ou encore le blanc ou le gris (pour ceux de la rue le La Marine). Cette couleur représente pour la rue un facteur unifiant, un dénominateur commun entre tous les immeubles, mais aussi, une marque de son unicité. Or, au gré des rénovations (d’immeubles et de maisons) et des constructions nouvelles, les coloris des immeubles changent. Tant et si bien qu’il devient difficile de déceler aujourd’hui, la couleur qui dominait autrefois. A l’harmonie d’immeubles unifiés par une seule teinte succède une mosaïque de couleurs qui éradique d’un trait la continuité d’antan.

Autre caractère menacé : les traits architecturaux des bâtiments composant chaque rue. On constate en effet que les nouveaux immeubles contrastent beaucoup trop avec les anciens.

D’abord parce que les premiers sont plus hauts que les seconds. C’est le cas dans la rue de Eswaran Dharmaraja Kovil, où les maisons n’ont traditionnellement que deux étages tandis que les ouvrages récents plus hauts, dominent le ciel. Sans compter que beaucoup de particuliers entreprennent la construction d’un étage supplémentaire sur leur propriété. De même, dans la rue F. Martin, les immeubles anciens ne dépassent pas 10 mètres de haut, alors que quelques constructions récentes atteignent 14 mètres.

Deuxième facteur : l’opposition existant entre bâtiments neufs et anciens dans leur différence de style. Dans la rue Montorsier par exemple, les vieux buildings sont de quatre types identifiés par l’architecte. Or les constructions modernes ne correspondent à aucun de ces modèles et sont pourtant édifiés à côté des anciens. Une cohabitation aussi singulière, retire toute « personnalité » à la rue. Faute d’avoir un style qui lui est propre, la rue en perd son âme.

A l’évanescence des caractéristiques traditionnelles, se conjugue l’émergence, dans les rues de Pondichéry, de certains traits propres au progrès. On voit pousser le long des allées postes électriques, téléphones publics, panneaux publicitaires… Témoignages d’un progrès grandissant, ces infrastructures dénaturent pourtant les rues qu’elles investissent (l’exemple de la rue Eswaran est à cet égard saisissant). L’arrivée de l’automobile à Pondichéry, a aussi posé de nombreux problèmes. Tantôt elle a conduit à construire des parkings dans les rues ; ce qui congestionne la circulation (rue de La Marine). Tantôt, elle a incité des particuliers à creuser des parkings dans leur maison, entraînant par voie de conséquence le remodelage de ces immeubles, trahissant toujours plus le style originel de la rue (rue Eswaran et rue de La Marine). Mais à ces facteurs d’encombrement s’ajoute l’invasion des deux roues (bicyclettes et motos) sur la voie publique. Ceci contribue à rendre le trafic lent et difficile. D’autant qu’ aujourd’hui, certains propriétaires n’hésitent pas à utiliser les trottoirs comme extension de leur maison.

Tous ces éléments témoignent d’une disparition lente mais progressive du riche patrimoine de Pondichéry. Face à ce péril, de nombreuses actions ont été entreprises depuis une dizaine d’années.

III-LES PRINCIPALES ACTIONS MENEES JUSQU’A PRESENT

En mai 1995, Paulom MISTRY, jeune architecte de l’Université de BARODA présentait à la Mairie de Pondichéry une exposition sur le thème « The revival of Pondicherry’s architecture » (La réhabilitation architecturale de Pondichéry), sous les auspices conjoints de l’Institut français de Pondichéry, de l’Ecole française d’Extrême Orient et de l’Indian National Trust for Architectural and Cultural Heritage. Cette présentation devait illustrer l’aboutissement de ses recherches, en vue de la réalisation d’un mémoire de fin de scolarité au département d’architecture. Constituée d’une quarantaine de panneaux regroupés en trois sous-ensembles (Le développement de la ville, une typologie des maisons existantes, et les projets de l’architecte), l’exposition fut également l’occasion de décerner au jeune diplômé le prix national « Piloo Mody Award » sanctionnant tous les ans le meilleur mémoire de fin d’études en architecture.

Paulom MISTRY rejoint ainsi les institutions indiennes et françaises qui luttent depuis des années pour que soit protégé le patrimoine urbain de Pondichéry.

Le premier grand inventaire des maisons urbaines d’habitation à Pondichéry ne fut dressé, par l’Indian National Trust for Art and Cultural Heritage (INTACH), qu’en 1981105. Cette liste, qui répertoriait environ sept cent bâtiments présentant un intérêt architectural historique, constitua, pendant près de dix ans, l’unique source matérielle dont disposait les autorités locales (et notamment le Town Planning Committee), pour la délivrance de permis de détruire ou de construire.

En décembre 1988, l’INTACH et l’Institut Français de Pondichéry (IFP) organisaient conjointement un séminaire à l’Ecole Française d’Extrême Orient, sur le thème : « Pondicherry, an approach to its conservation »106. L’objectif était de susciter une prise de conscience collective sur l’importance que représente la sauvegarde du caractère unique de la perspective urbaine, et de l’architecture des maisons, à Pondichéry. Dans un même temps, cette initiative permettait de sensibiliser les architectes indiens au problème de la protection du patrimoine national, malheureusement d’une permanente actualité en Inde.

Le séminaire regroupait une cinquantaine de participants indiens et français, dont de nombreux professeurs et étudiants des écoles d’architecture indiennes. Leur travail consistait, pendant près d’une semaine, à analyser en profondeur l’opportunité de la « conservation » de cinq rues-type (présélectionnées en raison de leurs caractéristiques architecturales typiquement traditionnelles), et de quelques bâtiments publiques potentiellement concernés par une éventuelle « rénovation ».

L’étude aboutit aux résultats suivants :

- une méthodologie d’analyse des constructions (typologie des bâtiments, critères d’inventoriage, assistance informatique),

- un inventaire exhaustif des caractéristiques physiques des maisons coloniales françaises et traditionnelles tamoules,

- une philosophie de la « réparation »,

- une première estimation des coûts, compte-tenu de trois options sur l’état de détérioration des bâtiments.

- une référence à la thèse de doctorat de M. Toshak PATEL (1988), qui étudie avec précision les maisons urbaines d’habitation à Pondichéry,

- une série de neuf recommandations à l’intention des autorités, en vue de la protection du centre ville de Pondichéry.

En effet, les participants préconisaient, entre autres, que le secteur historique de la ville (inclus à l’intérieur des boulevards qui marquent le tracé des anciennes fortifications) soit officiellement déclaré « zone de patrimoine protégé », que des règles d’urbanisme nécessaires à sa conservation soient adoptées à l’occasion du prochain schéma directeur de développement de la ville, et qu’un moratoire soit immédiatement promulgué pour que cesse toute démolition d’anciennes constructions, jusqu’à l’adoption du dit schéma directeur.

Mais pour compléter ces projets, il fallait que soit réactualisé l’inventoriage des maisons anciennes du secteur historique de la ville. C’est précisément ce que seront chargés de faire les architectes Pierre PICHARD et Toshak PATEL, dès 1990, sous les auspices conjoints de l’IFP, de l’EFEO et de l’INTACH.

Mille six cent quatre-vingt-dix immeubles furent répertoriés, et chacun d’eux classé selon sa valeur architecturale, historique, et archéologique, d’après les critères définis par l’INTACH. Parmi ces constructions, il s’avérait que deux cent cinquante cinq pouvaient être rangées dans la catégorie « A » (protection prioritaire), cinq cent six dans la catégorie « B » et neuf cent vingt neuf dans la catégorie « C » (protection secondaire). L’inventoriage fut complété par une série de clichés se rapportant aux immeubles étudiés.

De son côté, le gouvernement français envoyait à Pondichéry en 1989, un Chargé de mission au ministère de la Culture, M. Robert DULAU. Ce dernier était chargé de susciter, en collaboration avec les autorités pondichériennes, l’adoption d’une législation adaptée à la protection du centre de la ville historique, tout en les informant sur les méthodes et les mécanismes employés en France pour la conservation et la rénovation des maisons anciennes.

Son rapport de mission, remis en septembre 1989, préconisait tout d’abord, une technique de formalisation possible de l’ensemble des informations connues sur l’état des bâtiments du secteur intra-boulevards de Pondichéry (organigrammes et classifications numériques).

Puis, il recommandait une méthodologie de la Protection du patrimoine : définition des critères d’évaluation, choix des types de protection souhaitée, création d’un conseil de surveillance (« an Advisory Committee », sa composition, son rôle et ses relations avec les institutions), adoption par ce conseil d’un texte réglementaire, proposition de répartition de la prise en charge financière, enfin possibilité d’entreprendre une action concrète pour illustrer cette méthode, et sensibiliser la population.

En 1993, Robert DULAU publia un ouvrage à l’intention des établissements scolaires de Pondichéry, La ville, la maison, l’esprit des lieux107, qui sera éditée en trois langues, selon les voeux de l’auteur : français, tamoul et anglais. L’objectif de ce livre, ainsi que le rappelle sa préface, « sans être un guide, ni un répertoire de monuments, ni même une introduction à l’histoire de Pondichéry », est d’inviter le lecteur à réfléchir sur « la richesse profonde et affective des paysages de la cité » :

« Quels messages nous délivrent-ils, quels sont les limites, les repères, les signes qui animent la ville et lui donnent un sens à nos yeux ? Comment se réapproprier les espaces quotidiens et ordinaires de notre environnement immédiat ? Quelle histoire nous raconte la maison ? En quoi nous instruit-elle sur notre propre culture ? Telles sont les questions que soulèvent l’ouvrage. »108

L’exemple de la ville de Pondichéry offre à l’auteur, tout au long du livre, l’occasion d’illustrer son propos.

Dans le même temps, comme le préconisait Robert DULAU à la fin de son rapport de mission, une expérience ponctuelle de revitalisation urbaine était engagée en 1993. Il s’agissait de la restauration des façades de la rue Iswaran Dharma Koil, entre le Grand Canal et la rue Pedro Canagaraya, choisie pour son caractère représentatif des rues du centre ville de Pondichéry (fig. 15). En effet, cette rue ordinaire de la « ville noire » abrite aussi bien des maisons traditionnelles, que des immeubles modernes. Cette opération financée en majeure partie par le gouvernement français (92,5 %), et pour le reste (7,5%) par les propriétaires des maisons concernées, devait servir d’exemple symbolique aux autorités locales, et contribuer ainsi à créer une dynamique de la restauration dans les autres rues de la ville.

« Certes, cette opération demeure modeste, mais si elle réussit, d’autres propriétaires prendront d’eux même l’initiative d’assurer l’entretien régulier de leur maison. L’essentiel étant de toujours mieux s’approprier les lieux où l’on vit et d’entretenir vivante la mémoire culturelle » confiait Robert DULAU109.

De même, toutes les institutions françaises occupant des habitations datant de l’époque coloniale (Le Consulat Général de France, L’Institut français de Pondichéry, l’Ecole française d’Extrême-Orient, le Lycée français,…) s’engagèrent à tracer la voie en entreprenant d’importants travaux d’entretien et de restauration de leurs sites.

De son côté, le réseau associatif franco-pondichérien entendait également se montrer solidaire de ce mouvement.

Ainsi, le 1er février 1993, une mission organisée conjointement par les associations le Centre d’Information et de Documentation de l’Inde Francophone, les Comptoirs de l’Inde et Vieilles Maisons Françaises, était confiée à M. Charles-Hubert de BRANTES, pour rencontrer les autorités locales compétentes, établir un bilan de l’état du patrimoine architectural français à Pondichéry et achever la rédaction d’une Charte, auxquels pouvaient souscrire tous les Amis du Patrimoine Pondichérien. Ainsi fondée, cette nouvelle association s’efforce depuis lors de soutenir toutes les actions publiques ou privées qui visent à protéger et restaurer les anciennes maisons tamoules et françaises de Pondichéry, ou encore à intégrer harmonieusement les constructions nouvelles nécessaires au développement de la cité.

Enfin, sous l’impulsion de l’association les Comptoirs de l’Inde, le Conseil Supérieur des Français à l’Etranger, réuni en assemblée pleinière, adoptait en septembre 1993, la motion suivante :

« Le Conseil Supérieur des Français à l’Etranger,

« - Considérant que Pondichéry renferme encore de nombreux bâtiments datant « du 18ème siècle ou du début du 19éme siècle,

« - Considérant la lente dégradation de ces bâtiments,

« demande :

« Qu’une étude soit réalisée, à l’initiative de la France, en liaison avec les autorités

« locales indiennes, afin de mettre en place des règles d’urbanisme nécessaire à la

« protection du patrimoine ».

Toutes ces initiatives qui, depuis un dizaine d’années, témoignent de la bonne volonté française en la matière, ne sont malheureusement pas toujours efficacement relayées du côté indien.

En 1991 pourtant, le gouvernement de Pondichéry avait commandé la préparation d’un rapport pour la « Conservation des sites d’importance historique et esthétique ». Mais le Comité chargé de suivre ce projet ne manifesta aucune preuve de dynamisme, ni de responsabilité, et finit par s’éteindre progressivement de facto.

Ce qui vaut régulièrement au gouvernement local, les critiques acerbes de la presse non-conformiste :

« Malgré nos fréquentes alertes, au cas par cas, pour que soit protégé le patrimoine architectural de Pondichéry, le gouvernement du parti du Congrès, avec à sa tête M. Vaithilingam, ne semble pas même importuné par la véritable ruine de cet héritage. M. Ananda Baskaran, ministre en charge de la Ville, semble se comporter, quant à lui, comme l’architecte en chef de la destruction de ce patrimoine », écrit Cyril Anthony110

De même, au cours d’un séminaire organisé le 18 avril 1993 à Pondichéry, sur le thème « Conservation of Heritage and Human Settlements », M. S. RAVI, Professeur à l’Ecole d’architecture de l’Université ANNA, déplorait à la fin de son allocution que :

« Aussi bien l’apathie professionnelle, et la léthargie bureaucratique, que la grande liberté de manœuvre laissée aux politiques, constituent les principaux obstacles à la mise en œuvre de tout programme de conservation »111.

En somme, si aujourd’hui il n’existe toujours pas de véritable politique cohérente de conservation et restauration des constructions anciennes du secteur historique de Pondichéry, on peut néanmoins se réjouir du fait que le principe qui sous-tend ces actions comme volonté intime de sauvegarder la mémoire culturelle, soit désormais largement présent dans l’opinion.

 

 

CONCLUSION

A travers ces quelques pages, nous avons pu nous rendre compte d’un double phénomène, quant aux relations contemporaines entre la France et Pondichéry.

D’une part, la présence culturelle de la France dans son ancien comptoir semble aujourd’hui relativement précaire. Cela tient avant tout à l’amenuisement progressif de ce qu’il est convenu d’appeler la communauté « franco-pondichérienne » (les pondichériens de nationalité française). Le nombre de retraités civils et militaires qui formaient jadis les principaux bataillons de cette population, est aujourd’hui en baisse constante, soit que ceux-ci diparaissent naturellement, soit qu’ils tendent de plus en plus à se sédentariser en France en compagnie de leur famille. En outre, l’action culturelle française à Pondichéry ne semble pas d’une envergure suffisante pour parvenir à sensibiliser l’ensemble de la population pondichérienne, et endiguer ainsi l’expansion de l’influence anglophone. En effet, les acteurs publics ne revendiquent pas une politique bien définie, tandis que les acteurs privés (dont le principal demeure l’Alliance française), s’ils restent très motivés, ne disposent pas de moyens financiers à la mesure de leur détermination. Il en ressort une diffusion limitée de la culture française à Pondichéry.

Concernant la présence éducative et linguistique, on a pu constater un accès de plus en plus difficile à l’enseignement français à Pondichéry (notamment au niveau financier), ce qui assombrit ses perspectives de développement. D’ailleurs la quasi « désertification » des écoles indiennes publiques et privées, dispensant un tel enseignement peut en témoigner. En revanche, l’avenir de la langue française à Pondichéry passe sans doute par son apprentissage en tant que langue étrangère. A cette fin, de nouvelles structures se mettent progressivement en place à Pondichéry, et les indiens semblent leur réserver un accueil favorable.

D’autre part, si elle demeure fragile, la présence française à Pondichéry n’en reste pas moins préservée dans la mémoire collective. En effet, on observe ces dernières années de nombreuses initiatives isolées, en France et en Inde, tentant de réhabiliter le souvenir de trois siècles d’histoire commune. Le vaste réseau des associations franco-indiennes y apporte une contribution essentielle, au moment même où une campagne de sensibilisation sur la détérioration du patrimoine architectural et urbain est entamée à Pondichéry.

Néanmoins, nul ne peut se réjouir du fait que les pouvoirs publics, aussi bien du côté indien que du côté français, ne manifestent qu’une ardeur timorée à l’égard de cette démarche : c’est sans doute qu’il manque à Pondichéry des enjeux stratégiques ou des motivations économiques suffisants. Doit-on pour autant se résigner à croire que la survie d’une mémoire ne dépend pas de la richesse de son ambition ni du mérite de ses promoteurs, mais de sa simple détermination à servir les intérêts économiques d’une nation ? C’est du moins la réflexion que nous suggère l’exemple pondichérien.

Fort heureusement, indépendamment de ces préoccupations, la mémoire trouve une autre occasion de se recomposer à travers les développements de l’historiographie. Concernant la présence française en Inde, le phénomène semble d’autant plus caractéristique qu’il connaît un certain dynamisme depuis une dizaine d’années.

En effet, il s’agit avant tout de nombreux travaux visant à rendre accessibles les sources documentaires de base. L’objectif est de fournir aux historiens français de l’Inde les matériaux statistiques ou bibliographiques fondamentaux, nécessaires à toute étude annexe. Nous pensons par exemple aux rapports de Bédier et Cordier, présentés et indexés par Jean DELOCHE à la fin des années 1980112, ou à la bibliographie des français dans l’Inde113 dressée par Schoelberg et Divien rééditée en 1985, ou encore au recueil de sources récemment publié par Monique MORAZE114. Certains travaux indiens poursuivent une ambition semblable, comme le désormais célèbre Gazetteer of India consacré au Territoire de l’Union115 par Francis Cyril ANTHONY en 1981, ou le catalogue des ouvrages français des bibliothèques de Madras constitué par Mme LAKSHMI116. Mais cette historiographie contemporaine concerne également quelques figures emblématiques de l’Inde française ; citons par exemple l’ouvrage de Marc VIGIE117 paru en 1993 sur le Gouverneur DUPLEIX, ou celui consacré à MAHE de La BOURDONNAIS118, par Philippe HAUDRERE en 1992. Enfin, en dehors des études générales sur l’Histoire des Français de l’Inde (les voyageurs119, les Créoles120,…), un certain nombre d’entre elles traitent de quelques périodes spécifiques, comme l’ouvrage collectif dirigé par Rose VINCENT sur Pondichéry de 1674 à 1761121, ou l’ensemble des travaux de Jacques WEBER sur l’Inde française au 19ème siècle122. Toutes ces études traduisent une volonté commune de promouvoir la connaissance de ces trois siècles d’Histoire de France, encore largement méconnue de la plupart des manuels.

Aussi, l’année de la France en Inde inaugurée le 3 février 1989 par MM. François MITTERRAND et Rajiv GANDHI, aura-t-elle été l’occasion pour un bon nombre d’officiels de se rappeler que Pondichéry n’est pas simplement un élément de la litanie des cinq noms que l’on apprenait sur les bancs de l’école. Mais avec sa dizaine de milliers de ressortissants français, ses prestigieux instituts de recherche et ses multiples institutions culturelles, il n’est pas à exclure que l’ancien comptoir devienne bientôt une pomme de discorde entre les deux nations. Pourquoi dès lors ne pas anticiper l’incident et transformer le péril en privilège, en permettant que la ville constitue le socle idéologique et territorial de la coopération entre la France et l’Inde ?

L’ambition est de parvenir un jour à ce que Pondichéry cesse définitivement d’être le « Comptoir de la nostalgie »123 pour devenir, plus qu’une « fenêtre ouverte sur la France », une véritable « vitrine de la France en Inde »124.

 

 



98 Pondicherry : an approach to its conservation, Compte-rendu du séminaire du 11 au 17 décembre 1988, INTACH et EFEO, Pondichéry, 1989.

99 Vitry-le-François, Pages d'histoire, Mairie de Vitry-le-François. 1996.

100 Pondicherry : an approach to its conservation, Compte-rendu du séminaire du 11 au 17 décembre 1988, INTACH et EFEO, Pondichéry, 1989, p 5.

101 Ibid.

102 F. Cyril ANTONY, « We are on the threshold of a demographic trauma 13, in PONKAMAYA, mars 1993, éditorial p 1.

103 D. Cyril ANTONY, « Builders pamperd-Heritage tampered », in PONKAMAYA, novembre 1993, p 3.

104 Robert DULAU, To conserve the heritage of the civilian urban edifices, inheritence of Pondicherry, septembre 1992.

105 Redevelopment of White Town Pondicherry, Ministry of works and housing, New Delhi, 1981.

106 Pondicherry : an approach to its conservation, Compte-rendu du séminaire du 11 au 17 décembre 1988, INTACH et EFEO, Pondichéry, 1989.

107 Robert DULAU, La ville, la maison, l'esprit des lieux, éd. de l'Institut français de Pondichéry, 1993.

108 Extrait d'un article promotionnel rédigé au nom de l'Institut français de Pondichéry et paru dans un mensuel local PONKAMAYA, octobre 1993.

109 in Le Trait d'Union, octobre 1992.

110 in PONKAMAYA, septembre 1994.

111 in PONKAMAYA, mai 1993.

112 BEDIER (A) et CORDIER (J), Statistiques de Pondichéry (1822-1824), Statistiques de Cjandernagor (1823, 1827, 1838) présentées et indexée par Jean DELOCHE, Institut français de Pondichéry, 1988.

113 DIVIEN (E) et SCHOLBERG (H). Bibliographie des Français dans l'Inde, The Historical Society of Pondicherry, Pondichéry, 1973.

114 L'Inde et la France. Deux siècles d'histoire commune, XVIIème-XVIIIème siècles. Histoire, sources, bibliographie, coordonné par LE TREGUILLY (P)) et MORAZE (M), CNRS Editions, Paris, 1995.

115 ANTONY Francis Cyril, Gazetteer of India. Union of Territory of Pondicherry. Administration of the Union Territory of Pondicherry, 1982, 2 vol.

116 Mme LAKSMI, « Catalogue descriptif des ouvrages français des bibliothèques de Madras », thèse de M. Phil, Département de français de l'Université de Madras.

117 VIGIE (M), Dupleix, Fayard, Paris. 1993.

118 HAUDRERE (P), La Bourdonnais, marin et aventurier, ed Desjonquères, Paris 1992.

119 DE SOUZA (F), Les voyageurs français en Inde au XVIIIème siècle, thèse, Paris III- Sorbonne, 1991.

120 Mme LOUIS, « Les Créoles ou descendants d'Européens à Pondichéry », thèse Université de Pondichéry, 1994.

121 VINCENT Rose (ss dir.), Pondichéry 1674-1761, l'échec d'un rêve d'empire, Autrement, Paris, 1993.

122 dont Jacques WEBER, Pondichéry et les comptoirs de l'Inde après Dupleix, Denoël, Paris, 1996.

123 Voir « Le comptoir de la nostalgie », in Le Point 22/10/94.

124 Selon l'expression de Mme Jacqueline LERNIE-BOUCHET.