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Une biographie de la Princesse de Talleyrand, rédigée par Yvonne-Robert Gæbelé, a été publiée en 1948 sous le titre Des Plages du Coromandel aux Salons du Consulat et de l’Empire. En voici un résumé :

 

 

LA PRINCESSE DE TALLEYRAND

 

[Résumé du livre de Yvonne-Robert GÆBELÉ, Des Plages du Coromandel aux Salons du Consulat et de l’Empire (Vie de la Princesse de Talleyrand), Paris, Pondichéry, 1948, 115 pages.]

 

Noël-Catherine Verlée naquit le 21 novembre 1761 à Tranquebar, à quelque douze kilomètres au nord de Karikal. Ses parents, Pierre Verlée, lieutenant du port de Pondichéry, et Laurence Alleigne, fille d’un maître bombardier de la Compagnie des Indes, avaient dû, peu avant sa naissance, fuir Pondichéry, assiégée par les Anglais. En 1763, après le traité de Paris, qui mettait fin à la guerre de Sept Ans et restituait à la France ses Établissements en Inde, la plupart des exilés décidèrent de regagner Pondichéry, mais les Verlée s’établirent à Chandernagor.

L’enfance de Noël-Catherine se déroule à Chandernagor, cité déchue depuis les désastres de la guerre de Sept Ans, dont la misère contraste avec l’opulence de Calcutta, la capitale du Bengale, tombé aux mains des Anglais, après les batailles de Plassey (1757) et Buxar (1764). En 1777, Noël-Catherine a seize ans : sa beauté est telle que sa réputation atteint Calcutta. George-François Grand, issu de la noblesse française, mais naturalisé anglais, fait la connaissance de la jeune fille à Goretty, où Chevalier, le gouverneur de Chandernagor, possède une splendide demeure. Fonctionnaire de l’East India Company, Grand est un proche du gouverneur général, Warren Hastings. Le mariage est célébré le 10 juillet 1777.

Madame Grand est admirée du tout Calcutta : « grande, d’une taille des plus élégante, la stature d’une nymphe, un teint d’une délicatesse qui n’a jamais encore été égalée, des cheveux châtains dorés à profusion, de beaux yeux bleus avec des cils noirs et des sourcils admirables qui lui donnent un aspect des plus singulièrement piquant1 ». Admiré de toute la ville, le couple nage dans le bonheur durant quelques mois. Bientôt, la belle Madame Grand se laisse séduire par Sir Philip Francis, « le bel Anglais », rival de Warren Hastings, au sein du Conseil de Calcutta. Grand, le mari trompé, intente un procès à Francis en 1779 et le gagne : il reçoit 50 000 roupies sicca à titre de dédommagement. Il se sépare de sa jeune épouse volage, qu’il renvoie chez ses parents à Chandernagor.

Elle n’y reste pas. Francis l’établit à Hooghly. Habituée à la vie trépidante de Calcutta, la Belle s’y morfond. Ayant reçu l’offre d’un passage pour l’Angleterre, elle embarque en 1780. Elle loge quelque temps à Londres, chez Thomas Lewin, secrétaire privé du gouverneur de Madras, dont elle a fait la connaissance. Elle suit Lewin à Paris, où elle le quitte en 1792. Inquiète de la tournure prise par les événements révolutionnaires, elle se réfugie à Douvres, puis revient en France. En 1797 ou 1798, accusée d’avoir entretenu des rapports avec les émigrés et d’être royaliste, elle est arrêtée comme conspiratrice. Talleyrand, dont elle a fait la connaissance à la suite d’une demande de passeport pour l’Angleterre, s’éprend d’elle et écrit à Barras la lettre que nous reproduisons.

Le 7 avril 1798, la maîtresse de Talleyrand obtient l’annulation de son mariage avec Grand. L’entourage de Bonaparte s’offusque cependant de voir les réceptions du ministre des Relations extérieures présidées par sa maîtresse. Talleyrand entreprend alors une série de démarches auprès du Saint-Siège en vue de l’annulation de son vœu de célibat. Appuyé par Bonaparte, il obtient gain de cause : un arrêté des Consuls promulgue un bref de Pie VII du 29 juin 1802 par lequel « le citoyen Charles Maurice Talleyrand, Ministre des Relations extérieures, est rendu à la vie séculière et laïque ». Quinze jours après, Noël-Catherine Grand devient Madame de Talleyrand.

En 1806, Napoléon nomme Talleyrand Prince de Bénévent, mais il refuse toujours d’admettre la Princesse aux Tuileries, en raison de la vie dissolue qu’elle mena avant son dernier mariage. Peu à peu, Talleyrand la délaisse pour sa nièce par alliance, la Comtesse Edmond de Périgord. Il l’éloigne même de sa propriété de Pont de Sains. En 1817, elle s’installe à Paris, où elle vivra les dix-huit dernières années de sa vie dans une relative solitude.

Résumé rédigé par Anne WEBER

 



1 Jugement de la seconde épouse de Sir Francis, cité in Yvonne-Robert Gaebelé, Des plages du Coromandel aux salons du Consulat et de l'Empire (Vie de la Princesse de Talleyrand). Extrait de la Revue historique de l'Inde française, Septième volume, 1948. Pondichéry, Bibliothèque coloniale, rue des Capucins. Paris, Les Presses Universitaires de France, Imprimerie de Sri Aurobindo Ashram, Pondichéry, 1948, p. 27.

 

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À propos d’une « Indienne bien belle »

 

Notre ami Michel BEDAT nous autorise à reproduire une lettre de Talleyrand à Barras, dont il a obtenu une copie. Monsieur BEDAT nous donne les précisions suivantes :

 

« Catherine Worlée (ou Verlée) est la fille d’un militaire français (pilote de bateaux à Chandernagor) de Pondichéry. A la suite des troubles et des combats franco-anglais, Pondichéry étant occupée par ces derniers, beaucoup de Français se réfugièrent à Tranquebar, colonie danoise. C’est là qu’elle est née en 1761.

Elle épouse à quinze ans un garçon de la région de Lausanne, George Grand. Il travaille à la Compagnie des Indes anglaises à Calcutta. Prenant la nationalité anglaise, il transforme son nom en Grant.

Elle habita Calcutta, Londres, Paris, eut de nombreux amants et vécut avec Talleyrand avant de l’épouser. A la faveur du Concordat, Napoléon obtint du Pape la sécularisation de Talleyrand, évêque d’Autun, ce qui permit le mariage.

Franz Blès, dans son livre sur Talleyrand, écrit qu’une fille, Charlotte, est née de son union avec Madame Grand, avant leur mariage, et qu’il maria à son neveu Alexandre de Talleyrand.

Quant à Madame Grand, devenue Princesse de Bénévent, elle mourut en 1835, séparée de Talleyrand ».

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Lettre adressée à Barras, de Talleyrand, au sujet de Madame Grand qui vient d’avoir des démêlés avec la justice.

 

« On vient d’arrêter Mme Grand comme conspiratrice : c’est la personne d’Europe la plus éloignée et la plus incapable de se mêler d’aucune affaire. C’est une indienne bien belle, bien paresseuse, la plus désoccupée de toutes les femmes que j’aye jamais rencontrée. Je vous demande intérêt pour elle. Je suis sûr qu’on ne lui trouvera pas l’ombre de prétexte pour ne pas terminer cette petite affaire à laquelle je serais fâché qu’on mît de l’éclat. Je l’aime, et je vous atteste d’homme à homme que de sa vie elle ne s’est mêlée, et n’est pas prête de se mêler d’aucune affaire. C’est une véritable indienne et vous savez à quel degré cette espèce de femme est loin de toute intrigue.

« Salut et attachement

« 3 Germinal An 6. »