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L’Inde au lendemain des élections législatives

Le Centre d’études et de recherches internationales (CERI) a organisé, le 3 juin 1996, une journée d’études sur l’Inde au lendemain des élections législatives. Cette journée qui a fait intervenir des observateurs très avertis de la vie politique indienne fut particulièrement dense et riche en informations.

On retiendra des diverses interventions, qui toutes mériteraient une publication15, quelques éclairages intéressants sur cette vie politique qui a beaucoup évolué depuis les années 50.

Subrata Mitra16 a mis en valeur le fait qu’en une quarantaine d’années la clientèle politique du village, de monolithe au début, s’est fortement diversifiée et, phénomène remarquable, ne se fige pas, mais varie continuellement. Il constate l’enracinement régional de certains partis politiques et il estime que l’on va de plus en plus vers une modélisation horizontale et non plus verticale des implantations des partis.

Christophe Jaffrelot17 a ramené la victoire du BJP à ses vraies dimensions. Il ne faut pas oublier en effet que les élections s’effectuent au scrutin à un tour et que le BJP ne fait que maintenir le nombre de ses voix ; sa croissance en nombre de sièges n’est due qu’à la division de ses rivaux. Il faut donc se garder de faire du nationalisme hindou la première force politique de l’Inde, car si, avec 20% des voix, le BJP a emporté 160 sièges, le Congrès, avec le même pourcentage, n’en a récupéré que 118. Le BJP, qui était donc vainqueur par défaut, est très concentré géographiquement : il est inexistant dans le Sud et dans l’Ouest et, pour augmenter son audience au Karnataka, il lui est nécessaire de se rapprocher des basses castes de cet Etat. L’accession de H.D. Deve Gowda, Premier Ministre du Karnataka, au poste de Premier Ministre de l’Union prend, dans ce contexte, une signification particulière. Christophe Jaffrelot constate que le BJP n’a eu qu’un seul véritable thème pendant sa campagne : la lutte contre la corruption et l’argent sale (hawala), et non pas une mise en avant d’un quelconque intégrisme hindou.

Max-Jean Zins a analysé la nature des forces du Front de Gauche et s’est interrogé sur la possibilité de voir émerger là une troisième force. Il s’agit de la troisième masse électorale du pays, mais elle est très diverse dans des composantes dont chacune a de fortes implantations dans certains Etats : il y a deux partis communistes, les forces socialistes revivifiées du temps de Mme Gandhi par l’état d’urgence font campagne sur les thèmes de l’anti-étatisme et de l’écologie, et enfin les partis régionaux dont l’importance a surpris dans ce scrutin. Il est à noter que ces partis régionaux ne sont pas séparatistes, mais leur importance croissante contraint les formations nationales à passer des alliances avec eux. Ainsi, si la diversité de ces forces et l’évolution interne de chacune de leurs composantes ne permettent pas de conjecturer la constitution d’une troisième grande force nationale, il faut voir en elles des éléments d’appoints nécessaires pour bâtir des majorités.

Christiane Hurtig a mis en exergue certains événements qui rapproche l’Inde de l’évolution des grandes démocraties occidentales, notamment l’apparition d’un gouvernement des juges et des arbitres. La mise en cause de hauts fonctionnaires et de ministres, l’intervention de la Cour Suprême en 1996 pour suspendre tout contrat en matière de télécommunication avec l’étranger et l’intervention du Président de la République lui-même, dont le rôle est normalement assez effacé, font de l’Inde une démocratie assez proche, dans son fonctionnement, de ce que nous connaissons dans nos propres régimes politiques.

Après une analyse par Violette Graff du vote musulman dans ces élections législatives, Jean-Luc Racine a clos la journée en évoquant l’enjeu économique au lendemain de ces élections. Pour l’intervenant, c’est la politique économique du Congrès, bien que non évoquée formellement, qui a été sanctionnée dans ces élections. Plus que la politique économique elle-même, c’est sans doute le manque d’accompagnement de mesures sociales que les électeurs ont reproché au gouvernement Rao. Le bilan de la politique économique de Rao n’est pas mis en cause et le programme économique du nouveau gouvernement n’a pas pour l’instant une formulation très forte18. Dans ce domaine, les marges politiques des gouvernants sont incertaines : risques de difficultés internes dus à la compétition entre les partis régionaux ; niveau de capacité d’autofinancement et risque d’inflation posent le problème du rôle de l’Etat dans la mise en œuvre d’une politique sociale. Enfin la part du commerce international dans ce pays de 950 millions d’habitants prend peu à peu une dimension qui rend difficile, semble-t-il, la tentation nationaliste de fermeture sur l’extérieur. En contrepartie l’Inde devrait prendre une place qui corresponde à son importance dans les structures interrégionales (ASEAN).

R.B.



15 Il n’y a pas d’actes de cette journée d’études. On peut cependant lire dans la revue Politique étrangère (IFRI) du mois de juillet 1996, un article de Christophe Jaffrelot sur les partis politiques indiens au lendemain des élections législatives.

16 Subrata Mitra, est directeur du département des sciences politiques à l’Institut de l’Asie du Sud à l’Université de Heidelberg.

17 Christophe Jaffrelot a dirigé dernièrement la réalisation de l’ouvrage L’Inde contemporaine de 1950 à nos jours, paru chez Fayard.

18 On connaît maintenant le budget 1996-1997 du nouveau gouvernement indien qui maintient le cap des réformes de son prédécesseur, avec toutefois un volet social important. Pour le financement, un pari est fait sur la croissance de l’économie. (Voir dans la partie Documents de la Lettre, l’article de Daniel Bastien dans les Echos).