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LES CAHIERS DES DOLEANCES DE PONDICHERY

par Annoussamy David

Quand on pense au passé, on n’imagine pas Pondichéry participant à la Révolution. Les époques antérieures, celles de François Martin, de Dupleix ou même de Lally nous viennent plus volontiers à l’esprit. Les manuels d’histoire passent sous silence les activités révolutionnaires des colonies. Cependant chaque colonie a eu sa révolution et Pondichéry ne fait pas exception. On possède de nombreux documents à ce sujet. Madame Labernardie, dont le livre sur le Vieux Pondichéry est bien connu, a publié un livre tout aussi important sur la Révolution dans les Etablissements français dans l’Inde22.

Les premiers événements révolutionnaires ne furent pas une surprise totale pour la population de Pondichéry. Elle avait suivi de près le mouvement des idées en France. De leur coté, les philosophes n’étaient pas indifférents à Pondichéry. Tout le monde est au courant de l’intervention de Voltaire en faveur de Lally-Tollendal. Diderot parle d’un poète de Pondichéry. Pour l’application des idées, du moins de certaines d’entre elles, on dirait même que Pondichéry prend de l’avance sur la France. Le bon roi Louis XVI, quand il apprit les mesures prises pour la constitution d’une compagnie spéciale de parias chrétiens, rendit une ordonnance le 28 janvier 1776 réprouvant cette mesure, stipulant que les hommes de toute religion sont admis au service sans distinction ni prééminence d’aucune secte sur une autre, interdisant toute séparation par secte ou caste dans la compagnie et ordonnant qu’ils y soient mêlés comme soldats loyaux d’un même roi.

Après le traité de Versailles mettant fin à l’occupation de Pondichéry par les Anglais, les Français rentrent en possession de la ville le 1er février 1785. Mais les décisions par la métropole à l’égard de Pondichéry sont douloureuses : Pondichéry relève dorénavant de l’Ile de France, elle est réduite à l’état de comptoir, sans forces armées, une nouvelle compagnie des Indes est créée avec monopole de commerce. Cependant les Français relèvent les murs et se remettent à la tâche quand vint de Madras de vagues nouvelles d’une révolution en France. Les nouvelles directes, précises et détaillées parvinrent de France un mois plus tard, exactement le 22 février 1790. L’ordre d’évacuer les forces armées de Pondichéry fut réitéré.

Stupeur à Pondichéry. Vite on proclama le refus d’obéir à l’ordre d’évacuation. Le mouvement de colère ainsi apaisé, on tombe sous le charme de la révolution. On remplace le salut par un geste qui exprime le sentiment du cœur en portant la main droite sur le sein gauche. Chaque événement important est l’occasion d’embrassades générales. On baptise deux enfants sous le nom de Pondichéry. On se met à appeler le gouverneur « citoyen gouverneur » et les juges « citoyens juges ». Le drapeau tricolore est arboré.

On n’oublie pas pour autant les choses sérieuses. Une assemblée de citoyens est constituée le 1er mars 1790, une semaine après la réception des nouvelles. Elle se réunit le 2 mars et jure fidélité à la nation, au roi et aux lois. Une activité fiévreuse règne dans la colonie. Assemblées se succèdent aux assemblés, comités se succèdent aux comités. Le pouvoir se partage entre le gouverneur, représentant du roi, et les représentants du peuple. Des commissaires envoyés par la nation pour éclairer et guider la colonie furent reçus avec les honneurs prévus pour les maréchaux. Il y eut ainsi trois pôles d’autorité.

Le premier acte de l’assemblée fut de rédiger des mémoires au nom de tous les citoyens français de l’Inde, pour être envoyés par ceux à la veille de partir pour la France. L’assemblée comprenait essentiellement les colons. Les métis y furent admis d’emblée. Furent admis aussi, après quelques difficultés, les topas, c’est-à-dire les Indiens qui vivaient et s’habillaient à l’européenne (on les appellera plus tard les renonçants). On refusa les Indiens ; cependant on leur permit de se réunir séparément et de rédiger leurs mémoires. Quant aux droits civiques des Indiens, les colons préférèrent s’en remettre à la métropole.

Alors qu’on élaborait fiévreusement la nouvelle structure politique de Pondichéry, le spectre des Anglais s’abattit sur la ville. Bientôt elle fut assaillie par terre et par mer. Elle résista héroïquement quarante deux jours et capitula le 23 août 1793. Ainsi prit fin à Pondichéry la Révolution qui avait commencé avec tant d’enthousiasme. Sous l’occupation des Anglais on jura fidélité au roi et on porta le signe de deuil. Il est à remarquer que, malgré toute cette effervescence et ces revirements, il n’y eut pas de luttes fratricides et d’excès sanguinaires. Il y a lieu de rendre hommage à la maturité politique des colons et aussi à la sagacité du gouverneur M. de Fresnes.

La Révolution à Pondichéry a laissé une foule de documents avec lesquels elle peut être à peu près intégralement reconstituée. C’est ce qu’a fait Madame Labernardie, mais son œuvre remarquable, devenue introuvable, demande à être mise à jour pour faire connaître au public français comme au public indien le lien étroit qui a existé au cours de cette période capitale entre la France et Pondichéry et la floraison suivie d’un essai d’application des idées révolutionnaires dans ce coin de l’Inde. Parmi ces documents, ceux qui représentent encore le plus d’intérêt ce sont les mémoires, des véritables cahiers de doléances, envoyés en France. Il y en eut sept, six émanant des colons, et un septième émanant des Indiens.

Voici le contenu des mémoires des colons. Le premier expose la situation des citoyens français dans l’Inde à la date du 26 février 1790. Le second demande le droit d’élire deux représentants à l’Assemblée Nationale. Le troisième traite des avantages et de la nécessité du commerce dans l’Inde. Le quatrième réclame la liberté du commerce comme étant le seul moyen de relever la colonie. Le cinquième demande de mettre fin à la tutelle de l’Ile de France et de restaurer Pondichéry dans son statut de chef lieu et place forte. Le sixième passe en revue la question des alliances avec les princes hindous.

Le mémoire des Indiens se présente comme un abrégé des mémoires des colons. Les Indiens font l’historique des liens avec la France, expriment avec beaucoup d’éloquence leur attachement à la France, leur enthousiasme pour la Révolution. Leur revendication particulière est d’être admis à l’Assemblée des citoyens de Pondichéry.

Les émissaires de Pondichéry furent acceptés par l’Assemblée Nationale en qualité de députés de l’Inde. Leurs mémoires furent pris en compte. La colonie obtint le droit de nommer deux députés à l’Assemblée Législative. Le monopole de la Compagnie des Indes fut supprimé ; l’évacuation militaire fut abandonnée ; par contre il fut décidé d’envoyer des renforts. À l’exception de la tutelle de l’Ile de France, toutes les revendications des colons furent satisfaites.

Nous reproduisons ci-après le quatrième mémoire des colons, celui relatif à la liberté du commerce, la traduction française originale du mémoire en langue tamoule des Indiens, appelés à l’époque malabars et le texte des pleins pouvoirs et instructions donnés par l’Assemblée générale des citoyens de Pondichéry aux représentants qu’elle envoie auprès de l’Assemblée Nationale de France.

Annoussamy David     

 

Reproduction de la première page des « Pleins pouvoirs et instructions donnés par l’Assemblée générale des citoyens de Pondichéry » le 14 mars 1790. (Voir l'édition imprimée)

 



22 Marguerite V. Labernardie, La Révolution et les Etablissements français dans l’Inde 1790-1793, Société de l’histoire de l’Inde française, Librairie Ernest Leroux, 28, rue Bonaparte, Paris, 1930.