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Cahiers des doléances de Pondichéry

 

MEMOIRE

de l’Assemblée des Citoyens des Etablissements français dans l’Inde pour demander protection pour le Commerce, et une Exemption dans le cas ou le Commerce de l’Inde serait exploité par une compagnie nationale ou autre.

Premières victimes de l’extension des privilèges accordés en 1785 à la Compagnie actuelle de Indes, nous unirions encore aujourd’hui nos réclamations à toutes celles qui ont été faites contre sa création et son existence, si nous n’étions pas persuadés que son abolition nous a enfin affranchis des entraves qu’elle mettait à l’activité et aux progrès du commerce. Ce ne sera plus dans des ports étrangers qu’arriveront de riches cargaisons destinées pour la France. Le pavillon de la nation sera déployé sur tous les vaisseaux qu’armera désormais l’industrie des commerçants français ; et tous nos vœux seraient remplis si le commerce obtient une protection capable d’assurer et la tranquillité de ses opérations et sa prospérité …… Cette protection, qui, pendant la guerre est un devoir dont ne peut se dispenser la nation, est, en temps de paix, non seulement avantageux, mais même nécessaire.

Une station dans les mers de l’Inde, qui n’y serait pas retenue constamment au mouillage devant Pondichéry, serait une école savante à laquelle se formeraient des matelots et s’instruiraient des officiers qui ne manqueraient pas l’occasion d’étendre le cercle des connaissances utiles à l’humanité.

Depuis longtemps nous regrettons et avec raison de ne pas avoir de port à la côte Coromandel ou dans le voisinage de nos Etablissements de l’Inde …… Nos stations dans l’Inde ont négligé d’aller reconnaître avec soin l’archipel des Andaman situé à l’entrée du Golfe du Bengale, à peu près sous la même latitude que Pondichéry et seulement à 11 ou 12 degrés de longitude est de son méridien. Les Anglais, avides de multiplier leurs moyens et de nous enlever ceux que nous pourrions nous procurer, ont commandé des expéditions pour ces îles, y ont fait faire des recherches et il paraît que leur persévérance a été récompensée, car les dernières nouvelles nous apprennent qu’ils y ont découvert une belle rade dans laquelle il est possible, dit-on, qu’ils fassent un port.

Les nations européennes ne sont pas les seules ennemies que nous ayons à redouter dans les mers de l’Inde ; toute la côte Malabar est infestée de pirates qui sortent du port de Chaül, situé dans le sud et à peu de distance de Bombay, et qui s’emparent de tous les bâtiments qui ne sont pas assez forts pour leur en imposer … Il n’y a pas deux ans qu’un vaisseau marchand français fut pris par les Angrias (c’est le nom de ce peuple de corsaires) …… Le vaisseau fut pillé et l’équipage réduit à l’esclavage fut mené dans l’intérieur des terres.

En 1778, non seulement les nouvelles de la guerre entre la France et l’Angleterre n’étaient point parvenues dans les Etablissements de l’Inde, mais même M. de Bellecombe, qui à cette époque en était commandant, devait croire à la paix, d’après les lettres ministérielles que lui avait apportées la frégate La Pourvoyeuse, commandée par M. de St Orent, et arrivée dans l’Inde le 16 juin 1778, les Anglais parurent devant Pondichéry le 8 août 1778.

Il est inutile, Messieurs, de multiplier les citations pour vous prouver combien peu, en temps de paix, on a su tirer parti des stations que l’on entretenait dans les mers de l’Inde, combien cependant elles sont nécessaires, jusqu’à quel point a été portée l’indifférence avec laquelle, même au moment de la guerre, on a presque toujours envisagé nos établissements de l’Inde et quand nous demandons une station, quand par des exemples nous en faisons sentir les avantages et la nécessité, ce ne sont pas nos intérêts particuliers seuls que nous avons en vue ; nous plaidons la cause de tout les commerces, et nous exprimons combien nous sommes jaloux de voir la nation française se montrer partout sous des dehors capables d’inspirer la confiance et faite pour commander le respect.

Nous n’avons pas mis en doute l’abolition du privilège de 1785, et persuadés que la liberté individuelle dérive naturellement de la liberté du commerce, nous espérons que l’on n’aura pas mis à l’exercice de l’une des restrictions qui porteraient évidemment atteinte aux droits de l’autre …… Cependant il est possible qu’après avoir pesé les intérêts de la Nation, Il ait paru convenable aux dépositaires de sa confiance d’admettre l’établissement d’une grande compagnie nationale, ou autre, et vraisemblablement cette compagnie jouirait d’exemptions qui ne seraient pas accordées au commerce particulier.

Les malheurs passés vous sont trop connus, Messieurs, pour que nous ayons besoin de vous en retracer ici toutes les déplorables circonstances. Depuis plus de trente ans, il semble que nous n’ayons appartenu à notre patrie que pour en partager les désastres, et jamais la paix ne nous a dédommagés des maux qu’avaient répandu sur nous la guerre et ses horreurs …… Nous ne pouvons subsister que par le fruit du commerce, celui de l’Inde en Inde est à peu près perdu pour toutes les nations, car il n’y a que la liberté du commerce qui puisse nous aider à nous relever de nos pertes.

Dans le cas où la nation prononcerait que le commerce de l’Inde serait exploité par une grande compagnie nationale ou autre,

Tous les citoyens français de l’Inde demandent qu’il leur soit permis de charger chaque année pour leur compte la valeur de 800 tonneaux en marchandises des Indes à frets sur les vaisseaux de la compagnie, pour être lesdites marchandises vendues en même temps et dans la même ville que celles de la compagnie, en espèces ou en objets qu’ils indiqueront.

La compagnie anglaise a commencé cette année à accorder la même facilité à ses employés qui ont déjà une foule de moyens de se procurer une existence aisée et qui ne paieront cependant que ce que paieront les citoyens français de l’Inde, le fret aux vaisseaux de la compagnie et les droits de l’Etat.

(Suivent 71 signatures, identiques à celles portées sur le document « Pleins pouvoirs et instructions », voir infra.)