Blue Flower

Les Cahiers des doléances de Pondichéry

 

MEMOIRE des Malabars

Traduit de leur langue

 

C’est avec tout le respect possible et avec une entière confiance que nous, Malabars et habitants de Pondichéry, prenons la liberté de faire nos très humbles représentations à cet illustre et vénérable Corps. Nous ne saurions exprimer le transport de joie que nous ressentons à la nouvelle de la réforme inattendue faite en faveur de l’humanité. Elle nous encourage et nous porte entièrement à nous mettre sous vos auspices. Nous ne voulons pas vous ennuyer aujourd’hui par un long détail de tout ce que nous aurons à vous dire. Nous ne vous exposerons dans ce moment que ce que nous croyons de plus pressé.

Il y a plus de cent ans que nous habitons sous l’ombre du Pavillon blanc. Nous ne nous mêlions d’autre chose que de ce qui regardait nos cultures et nos commerces. Une longue habitude de vivre sous le doux gouvernement français a transformé notre cœur en celui des Français. Nous envisagions le roi de France comme le nôtre. La couleur, l’habit, la langue et certaines lois civiles de nos tribus étaient les seules différences entre le Français et nous. Notre cœur était si attaché et si uni à cette nation que son bonheur faisait le nôtre. Les malheurs arrivés aux Français dans les différentes occasions nous ont aussi accablés de douleur, ces malheurs, au lieu de ralentir cet amour, l’augmenteraient de plus en plus.

En 1761, nos maisons ruinées de fond en comble, nos biens pillés, tout misérables et dispersés que nous étions, nous ne faisions d’autres vœux, nous n’avions d’autre désir que celui de revoir notre chère nation. Nous pouvions bien nous établir dans d’autres cités et colonies des Indes, mais non, notre cœur rejetait constamment avec horreur cette idée affligeante. Nos compatriotes et même nos propres parents tournaient en dérision un attachement si opiniâtre en nous, nous n’en faisions qu’avaler à longs traits le calice d’amertume.

Au retour de la nation en 1764, notre cœur épanoui de joie, nous chantions l’éloge de la nation. Nous attendions la même exaltation de Pondichéry. Mais hélas ! notre ville retombe une seconde fois dans l’abaissement. C’était l’époque terrible de notre détresse inexprimable, une continuelle frayeur nous accablait ; nous étions nuits et jours dans une désolation affreuse, nous fuyions les Anglais, nous fuyions Bahder tour à tour. Nous n’avions d’autre refuge que de nous retirer au bord de la mer, pour que nos femmes et nos enfants puissent trouver le moyen de conserver leur honneur en abandonnant leur vie à la merci des flots. C’est l’état déplorable où nous nous trouvions pendant plus de deux ans. Nous aurions encore bien d’autres détails affligeants à vous dire, le temps nous presse.

Une nouvelle entreprise résolue en 1782 nous a promis monts et merveilles de la part de l’armée de M. Duchemin et Bussy …… Tout fut réduit en fumée.

Si la nation s’était dans tous temps comportée ici comme font quelques colonies européennes, il n’y aurait à attendre ni gloire ni humiliation. Aucune puissance de l’Europe ne tournerait leurs armes contre cette ville, les habitants vivraient toujours dans une situation égale et tranquille, comme les heureux habitants de Trinquebar ; mais non, le sort a voulu tout autrement.

L’illustre DuMas [sic] et le célèbre Dupleix, deux instruments glorieux ont mis le fondement de l’agrandissement de la nation dans l’Inde. Ils ont été honorés du titre de nabab et de mansobdar. La ville de Pondichéry a servi longtemps d’azile des illustres infortunés. Ce temps heureux est donc évanoui comme un songe ? Comment est-ce donc que cette cité qui était n’a guère [sic] si brillante soit tombée dans l’opprobre ? La reine des nations est-elle donc devenue semblable à une veuve destituée de tous secours ? Comment se peut-il que l’on ait perdu son éclat, que sa vive couleur soit changée ?

Comment donc que la nation française reconnue pour la plus brave des nations fut contrainte de succomber si souvent dans l’Inde.

M. De Lally descendit à Pondichéry avec une armée formidable ; il était brave, la mésintelligence a gâté tout. Les provinces que nous possédions dans ce temps pouvaient fournir pour soutenir une armée plus grande que celle de M. De Lally, si on avait su en profiter.

Nos ennemis qui étaient jaloux de notre agrandissement étaient faibles, un seul coup de main les aurait terrassés ; cependant par une politique prudente et consommée, ils ont mis au néant toute notre bravoure.

L’armée française qui s’était emparée de Goudelour en 1782, aidée par les armées de Bahder était redoutable. Mais bientôt, elle s’était réduite à rien. Oserons-nous dire que ce malheur était la suite d’une conduite mal entendue ?

Enfin le mal est arrivé, ce qui est fait est fait. Nous attendions quelqu’autre événement heureux qui puisse réparer les fautes passées et remettre la ville dans son ancienne splendeur.

Tout à l’imprévu il y eut un ordre d’évacuer Pondichéry, le commandant obéit à cet ordre, laissant la ville dans une consternation perpétuelle. C’est aujourd’hui que nous pouvons dire en toute vérité que nous sommes entre l’enclume et le marteau.

La guerre est allumée entre deux puissances dans l’Inde, nous nous imaginons que cette partie de l’Inde va bientôt être le théâtre d’une tragédie sanglante. Notre ville sans défense sera en proie dans le conflit de deux armées. En attendant ce temps de désolation nous sommes déjà harcelés honteusement par les almadars23 et par les juncanaraires24 du nabab. Ils défendent l’entrée des vivres à Pondichéry ; ils imposent des droits arbitraires à leur fantaisie ; surtout l’arrogance et la hauteur avec laquelle ils nous commandent, révoltent les gens les plus modérés, nous sommes obligés de présenter nos joues à celui qui veut les frapper et il nous couvre d’injures. Sans la sagesse et la prudence politique du gouvernement actuel, nous nous trouverions engagés dans la catastrophe la plus embarrassante25.

Vous voyez bien, Messieurs, ce qu’un citoyen dont le cœur est sensible, doit sentir et ce que nous en sentons effectivement. Il est à conclure enfin que l’honneur et l’intérêt de la nation demandent le rétablissement de Pondichéry dans son ancien éclat… ce n’est pas à nous à insister sur cet article ; une nation dont la délicatesse sur le point d’honneur est parfaite. Ce point d’honneur n’exige-t-il pas de nous montrer et de nous remettre dans la même splendeur dont nous sommes privés ? Nous présumons que toutes les puissances européennes et indiennes et tout l’univers attendent de prononcer un arrêt définitif de notre exaltation ou de notre humiliation fixe et permanente.

Faisons voir à toute la terre notre courage et notre valeur, portons nos vues aussi loin que nous pourrons et autant que la justice nous permettra. Ne pensons pas aux dépenses que demanderait cette entreprise honorable ; nous en aurons au delà de notre attente, pourvu que l’administration des affaires soit réglée prudemment.

Il est à discuter ici fort brièvement sur l’article de commerce. La nation anglaise, qui a été très faible dans le commencement, est actuellement très puissante ; Elle qui a des possessions immenses, qui en aura encore dans l’Inde n’a pas négligé les affaires de commerce ; des vues de son étendue sur ces deux objets… dans lesquels elle prospère également. Pourquoi n’en ferions-nous pas autant ? Ne sommes-nous pas au moins aussi belliqueux et aussi riches qu’eux ? Dirons-nous que l’industrie nous manque ?

Notre intention n’est pas d’exciter une guerre injuste ; la sagesse et la probité dont nos voisins font gloire, leur feront voir que notre plainte est fondée. L’union et la paix qu’ils désirent conserver entre eux et nous et leur propre intérêt les engageront sans doute à nous rendre notre part sans litige.

Si l’illustre Assemblée Nationale trouve notre discours hardi, elle sait aussi que c’est le langage de l’attachement et de l’amour pour elle. Que ce sont des enfants apprentis qui n’ont pas une connaissance parfaite de la valeur des termes d’une langue étrangère.

Quant à ce qui nous regarde particulièrement dans les circonstances actuelles, nous demandons instamment de confirmer notre réception comme faisant membre de l’Assemblée des citoyens de Pondichéry. Nous ne saurions exprimer la bonté et la douceur avec lesquelles nous avons été accueillis dans ce vénérable Corps, tant par M. le président que par d’autres illustres personnes qui le composent.

Nous espérons, d’un autre côté, que vous ne manqueriez pas d’envoyer avec célérité quelques troupes, aussi bien qu’un ordre pour achever les fortifications.

Cette précaution nous paraît très nécessaire à tout événement. Il peut arriver une rupture à l’imprévu entre les couronnes. Que feront pour lors les habitants de Pondichéry ? La ville mal fortifiée, sans troupes, sans armes, sans munitions, ils seraient contraints de se livrer à la merci du vent qui souffle avec impétuosité.

Après ces précautions prises pour la sûreté de Pondichéry il serait absolument nécessaire de travailler à établir de bonnes lois concernant le commerce. La première règle fondamentale est de rendre le commerce libre. Il fut un temps à Pondichéry où tous les habitants eurent cette liberté ; C’est alors qu’on y a vu une affluence extraordinaire de négociants, que l’émulation, l’honneur et l’intérêt ont engagé à sortir d’un état d’engourdissement où ils se trouvaient dans le temps de la Compagnie. Il ne serait pas nécessaire de dire que le grand commerce enrichit l’Etat.

Voilà, Messieurs, ce que nous avons cru le plus nécessaire à vous dire dans cette présente occasion, en attendant de vous faire un récit plus long et plus détaillé dans la suite. Nous espérons avec une confiance ferme et constante que vos bontés et bienveillances vous porteront à écouter favorablement nos très humbles et très respectueuses salutations.

A Pondichéry, le 11 mars 1790.

Signés par les députés de l’Assemblée des citoyens malabars de Pondichéry.

Painate ..momvakam

Maridas Nid Rajapa

Appasamy Souralamy

Ponnaya Pounnapachitty

M.E. Moutayen Souncou

Vencatapaty Sechachelou

Paranjoty Nallatamby

Abraham Belavendren

…………. Cabelliou

            Annadou

 



23 L’amaldar est le régisseur ou fermier des provinces. (Note du traducteur du Mémoire)

24 Le jucanaire est le fermier des droits que l’on fait payer sur les marchandises que l’on transporte d’un lieu à l’autre. (Note du traducteur du Mémoire)

25 Lorsqu’on a accordé les Jaguirs de Villenour et de Bahour, on a imposé par innovation un droit sur ces Jaguirs contre toutes les lois de l’Inde. (Note du traducteur du Mémoire)