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TEMOIGNAGE

Le texte de Stéphanie Samy concernant l’Histoire singulière des dernières années de la présence française en Inde23 a suscité un grand intérêt, tout particulièrement auprès de ceux qui ont vécu cette période en Inde ou ailleurs et qui n’ont pas toujours eu connaissance de la réalité des événements.

Grâce à Jacques Weber, nous publions ici un texte de Georges Sala, dernier administrateur français à Yanaon. Ce témoignage émouvant est une illustration des mœurs politiques et administratives de tous les temps incertains où la peur et la mesquinerie de quelques uns font ressortir les qualités humaines de ceux qui ne détiennent ou ne cherchent pas à détenir une parcelle de pouvoir.

Il serait souhaitable que ce témoignage incite d’autres acteurs de cette période à nous apporter leurs souvenirs. Aux générations montantes, la génération qui a vécu ces événements devrait laisser la trace de ce qu’ils ont connu et participer ainsi à une meilleure compréhension de cette période d’histoire.

 

 

 

LES DERNIERS JOURS DE YANAON

par Georges Sala

 

Ayant lu Pondichéry et les comptoirs de l’Inde après Dupleix de Jacques Weber, avec le plus grand intérêt - et particulièrement les pages 391 et 392 traitant de la fin du Yanaon français, je voudrais compléter les informations recueillies par l’auteur sur des événements que je connais bien pour les avoir vécus.

Lorsque je suis arrivé à Pondichéry, fin septembre 1953, on m’a dit, au Cabinet du Commissaire de la République, que j’étais affecté à Yanaon, qu’il y fallait un administrateur de la France d’Outre-mer, qu’il n’y en avait pas eu depuis de nombreux lustres. Ma femme et mes deux jeunes enfants m’ont rejoint à Yanaon en décembre et y sont restés jusqu’à la mi-mars 1954, date à laquelle ils ont gagné les montagnes des Nilgiri pour éviter les fortes chaleurs des mois d’avril et mai (40 à 46°).

Revenons au problème des événements de Yanaon :

1°) L’attitude des « transfuges ».

Il n’y a eu aucune violence contre les « patriotes ». En effet, le 30 mars, le Maire Madimchetty, et Canacala, tous deux membres de l’Assemblée territoriale, ont initié une motion du Conseil Municipal pour le maintien dans l’Union Française. Canacala, le 17 avril, a favorisé une procession pro-française des étudiants. Les premiers contacts des futurs transfuges ont eu lieu le 15 avril avec Dadala, contacts que j’ai signalés à Pondichéry le 22 avril. Le changement d’état d’esprit des transfuges date du 24 avril, et leur première réunion, à laquelle participaient les autorités indiennes, du 25 avril. Ils partirent nuitamment le 28 avril pour ne pas rejoindre Pondichéry où ils étaient convoqués à ma demande. Leur motion pro-merger date du 29 avril.

Madimchetty est alors déchu de son mandat de Maire, et Samatam Cristaya, ancien Maire, est nommé Maire par le Commissaire de la République Française pour assurer son intérim.

Pourquoi ont-ils passé la frontière : vénalité ? peut-être. Opportunisme ? c’est ce que je pense, car, « politiciens », ils ont compris devant l’intervention directe et ostensible des autorités indiennes que la cause française était perdue à court terme.

2°) L’attitude des autorités indiennes :

a) La pression indienne a commencé début avril, puisque les commerçants yanaonnais se sont vu refuser à Kakinada du pétrole, de l’alcool à brûler et de l’huile lourde, « sur l’ordre du District Collector ». La fourniture a cependant eu lieu, mais la facturation faite au nom d’un Indien ! (à noter que Yanaon n’avait pas l’électricité).

b) La douane indienne a été renforcée le 12 avril au pont de la Coringa, en même temps que le District Collector faisait arrêter définitivement les autobus qui desservaient Yanaon… à 8 km de notre ville…

c) Mise en place de policiers indiens en uniforme pour arrêter l’importation du ravitaillement et pour escorter dans Yanaon le transit indien, car à aucun moment nous n’avons entravé la circulation à travers la ville. La police indienne en a d’ailleurs profité pour traverser la ville plusieurs fois par jours !

d) Dotés d’une chaloupe à moteur, les douaniers indiens ont effectué le blocus sur le Godavery, saisissant la pêche et les pirogues, détruisant les filets, saisissant et détruisant toute marchandise, y compris le bois de chauffage, et ce dans les eaux territoriales françaises… allant même jusqu’à saisir des marchandises indiennes, dans les pirogues indiennes, dans les eaux indiennes, par crainte de les voir arriver à Yanaon !

e) Le District Collector a fait interrompre le fonctionnement du « bac » (pirogue) international, malgré les conventions, pour bloquer les ressortissants français.

f) Le 28 avril, le Collector a fait couper, par les volontaires et par le service officiel des eaux, l’arrivée d’eau dans les étangs de Yanaon, presque vides à ce moment, qui servaient de réserves d’eau potable, et ce sous prétexte de travaux. L’eau n’a été rendue qu’après intervention de l’Ambassade - la seule qui ait été faite sérieusement - le 1er mai.

3°) L’attitude des « volontaires ».

Je précise que lesdits « volontaires » ont été ostensiblement payés et ravitaillés - y compris en arack - par le District Collector ou son adjoint, à plusieurs reprises.

a) Les volontaires ont refoulé, à compter du 24 avril, nos ressortissants. Très vite, ils ont volé les denrées possédées, imposé des taxes, détruit des biens, retenu les gens. Ils ont arrosé d’arack et fait arrêter par la police indienne quelques ressortissants français : ceux-ci ont été condamnés à de la prison. En effet, toutes les exactions des volontaires ont été effectués sous les yeux - voire avec la complicité - des policiers indiens en uniforme.

b) Divers biens et stocks de Yanaonnais, situés en territoire indien, ont été volés ou détruits. Un notable, adjoint au maire, allé se plaindre au District Collector, est revenu terrorisé par les menaces dudit Collecteur, et a démissionné de ses fonctions… sans quitter Yanaon.

c) Le village de Farompeth s’est vu interdire l’accès aux points d’eau potable situés en territoire indien, à Nellapally. Il a fallu ravitailler la population en halant le long de la berge du Godavery une pirogue remplie d’eau à Yanaon, et ce deux fois par jour.

d) Le village de Farompeth a fait l’objet d’une pression particulière. Le 23 mai, un groupe de volontaires a attaqué en territoire français des paysans de ce village qui ont réussi à les mettre en fuite et à capturer leur chef. Malgré l’intervention, en territoire français, de la police indienne en uniforme et en véhicules, les villageois ont conservé l’homme jusqu’à l’arrivée des gendarmes auxiliaires de Yanaon (leur l’arrivée a fait repartir la police indienne). Sur plainte des agressés, j’ai fait incarcérer l’homme.

Cet incident a été à l’origine de la seule exaction commise par les Yanaonnais, le « pillage », ce 23 mai, des maisons de Madimchetty (voir plus loin).

e) Le blocus de Yanaon n’a connu que deux atténuations : le première, momentanée, a duré du 23 mai, deux heures après l’arrestation du « chef volontaire » à Farompeth, jusqu’à trois heures après la libération de celui-ci, le 27 mai à 8h15, sur ordre impératif de Monsieur Escargueil, venu « régler cette affaire à la demande du Consul Général de l’Inde à Pondichéry ».

L’autre, faible mais quasi permanente, est venue du ravitaillement nocturne de divers Yanaonnais - y compris moi-même - par les communistes dont les chefs se souvenaient que, lors de la grande répression anti-communiste de 1951, ils n’avaient eu la vie sauve qu’en se réfugiant à Yanaon - qui a refusé de les livrer aux « congressistes ».

f) Les 27, 28, et 29 mai, en trois nuits, quatre paillotes ont été incendiées dans les quartiers de paillotes de Yanaon par des groupes de trois « volontaires ». Il a fallu récupérer tous les fûts vides et les transformer en réserves d’eau implantées dans ces quartiers. D’autre part, nos gendarmes, renforcés en nombre, ont organisé des patrouilles nocturnes incessantes avec des volontaires civils.

A noter que ces civils, ne pouvant travailler le jour sur les chantiers ouverts par moi pour assurer des ressources aux Yanaonnais empêchés de sortir de Yanaon, ont été payés et nourris avec leur famille par les commerçants de Yanaon, et ce bénévolement, alors que le quartier de ceux-ci, construit en dur, ne risquait rien !

4°) L’attitude des Yanaonnais.

La résistance morale des Yanaonnais et leur calme ont été remarquables en face de ces avanies qu’aucune intervention auprès du District Collector (c’est lui qui les organisait), du Consul Général de l’Inde, Monsieur Kewal Singh, ou du Gouvernement d’Andhra State, ou de l’Inde n’est parvenue à faire cesser (sauf une pour l’eau - voir ci-dessus).

Les Yanaonnais n’ont perdu leur calme que le 23 mai, lorsqu’une femme terrorisée est arrivée de Farompeth annonçant que Madimchetty, avec la police indienne en uniforme et des volontaires, occupait le village. Tandis que nos gendarmes se rendaient là-bas, la population a envahi les immeubles de Madimchetty. Quelques heures plus tard, conscients de leur erreur, et à ma demande, ils ont rapporté la totalité des biens meubles au commissariat de police.

Montée en épingle, cette affaire désastreuse (j’ai d’ailleurs averti les notables que j’allais sûrement perdre mon poste) a provoqué la venue du Consul Général qui a tenu à visiter la maison attaquée… mais a refusé de vérifier le retour des biens prélevés !

Lors de cette visite, le District Collector - qui a toujours nié toutes les exactions indiennes - a dû reconnaître, devant le Consul et moi, qu’à cette date les « réfugiés » en territoire indien n’étaient que dix-neuf…

5°) La fin de Yanaon.

Ayant été rappelé à Pondichéry - officiellement pour raison de santé - le 2 juin 1954, je n’ai été informé qu’après coup, par les fugitifs de Yanaon réfugiés à Pondichéry, des événements du 13 juin.

a) A noter que curieusement les télégrammes chiffrés envoyés à partir du 10 juin par Monsieur Siva, juge désigné pour me succéder à Yanaon, sont arrivés, comme toujours à deux heures du matin (autre mesquinerie), totalement indéchiffrables. C’est curieux, n’est-ce pas ?

b) J’avais désarmé nos gendarmes auxiliaires et ne leur avais laissé que 10 grenades lacrymogènes (en accord avec le Commissaire de Police replié avec moi), en compagnie du sergent-chef retraité Guiry, homme habitué à la discipline : les instructions étaient d’arrêter ou freiner une invasion par les « volontaires » Ils ont cru devoir lancer ces grenades sur les véhicules des policiers armés indiens ! ! ! Cela leur a coûté prison et bastonnades répétées.

c) Ce même 13 juin, le brahmane Samatam Cristaya a été assassiné chez lui par des policiers indiens - et, selon les rumeurs apportées à Pondichéry par des réfugiés yanaonnais, sur instructions de Madimchetty - et son corps jeté à l’eau dans la Coringa. Et (c’est sans doute ainsi que les légendes naissent) il paraît que ce corps s’est échoué sur la berge à côté d’un drapeau français, lui-même échoué là…

J’ai été le dernier administrateur à quitter Pondichéry, dix minutes avant midi (heure officielle de la remise de la ville de facto à l’armée indienne) avec ma famille. Arrivé à Madras vers 16 heures, et mon train pour Colombo ne partant qu’à 20 heures, j’ai demandé l’hospitalité au Consul de France pour mes enfants (deux et cinq ans), ma femme et moi. Le Consul m’a fait répondre, sur le pas de sa porte et par un domestique « qu’il ne pouvait pas me recevoir, car cela risquait de compromettre ses relations avec les autorités indiennes ». Nous avons attendu le train dans la salle d’attente de la gare…animés par un esprit de vengeance.

Telle fut la fin de Yanaon, assez différente évidemment de ce qu’en ont dit les autorités et la presse indiennes.

 



23 Stéphanie Samy, Une Histoire singulière : Pondichéry de 1947 à 1954, in La Lettre du CIDIF n° 12-13