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PONDICHERY DANS L’IMAGINAIRE FRANCAIS (1)

 

INTRODUCTION

Le 17ème siècle est une étape importante dans l’ère des découvertes. En effet, l’Orient devient l’attraction principale des Européens, navigateurs et commerçants, et l’Inde, en particulier, réputée depuis l’antiquité pour être le pays des épices et des pierres précieuses, devient l’endroit idéal pour tous ceux qui désirent commercer et s’enrichir. Les premiers Européens à avoir navigué vers l’Inde sont les Portugais. Ensuite, viennent les Hollandais, les Anglais, les Danois et enfin les Français. La quête d’une Inde mystérieuse et fascinante mène, tout au long du 17ème siècle, les Français en Asie qui en rapportent des témoignages et des récits à succès. C’est ainsi, prenant soudain conscience que la France ne participe en aucune façon au commerce des Indes, que Colbert, ministre de Louis XIV, fonde, en 1664, la Compagnie Royale des Indes.

Les Européens tiennent à Surate (nord de Bombay) un prestigieux marché, le plus grand entrepôt commercial de l’Inde, ville réputée pour sa richesse. Les Français, eux, pensent pouvoir s’établir dans le sud à Masulipatam où est en poste François Martin. Au même moment, une escadre françaisee commandée par un officier de l’armée du roi, Jacob Blanquet de la Haye prend la ville de San Tomé (à quelques lieues de Madras), ancien établissement portugais occupé par les troupes d’un Sultan de la région. Très vite, ils sont assiégés et emprisonnés dans la ville et la Haye pense à se ravitailler en envoyant un de ses gardes jusqu’à un port de la côte appelé Pondichéry. Le gouverneur de la province de Golconde, Sher Khân Lodi accorde au garde, Bellanger de Lespinay, la disposition d’un terrain à Poudoucéri28 où il débarque le 4 février 1673. En Août 1674, San Tomé est rendu au Sultan de Golconde, la Haye et ses troupes ainsi que Bellanger retournent en France et F. Martin reste seul à Pondichéry en compagnie de six autres Français et de deux capucins exilés de Madras. Pour contrer les luttes locales et les désirs de conquêtes ainsi que pour faire face aux ennemis européens, F. Martin entreprend de fortifier le port de Pondichéry afin d’y abriter des marchands français et les artisans indiens au service de la Compagnie dont il est nommé, en 1685, directeur à Pondichéry.

Ainsi est née la ville de Pondichéry, héritière de l’antique Podouké, création de F. Martin au 17ème siècle, qui va devenir la brillante capitale d’un Empire contesté et éphémère sous Dupleix au 18ème siècle, et qui retombe dans l’anonymat discret d’un comptoir français sur la côte de Coromandel après le Traité de Paris de 1763 suite à sa destruction par les anglais. En fait, rien ne prédispose cette petite bourgade lointaine, ce petit port de pêche, à connaître l’essor fulgurant du milieu du 18ème siècle et à devenir, l’espace d’un instant, le chef-lieu de l’Empire français des Indes.

Tout a été dit et écrit sur le Pondichéry de Dupleix qui en a fait une véritable ville à la française, lui donnant ses lettres de noblesse, jusqu’à en faire pâlir la capitale parisienne. Et, qui par goût du risque, doté d’une ambition sans borne, mais aussi à cause d’une politique française dénuée de bon sens et quelque peu pusillanime, a inéluctablement entraîné sa perte avec celle de Pondichéry. Que n’a-t-on pas dit sur l’essor fantastique de cette petite ville, sur la prolifération de ses richesses, sur la réputation extraordinaire qui fit écho dans toute l’Europe ? Nous reviendrons dans le développement sur ce Pondichéry du 18ème siècle et sur son rôle au sein de la Compagnie française des Indes.

Maintes fois, la France faillit perdre son comptoir des Indes au profit de la Grande-Bretagne, sa rivale de toujours. A chaque fois, elle s’est battue pour le conserver malgré l’indifférence croissante des politiques. Non seulement la France ne voulait pas renoncer à Pondichéry, mais Pondichéry ne voulait pas non plus renoncer à la présence et au soutien de la France. La politique de « protectorat » établie par Dupleix, et reprise ensuite avantageusement par les Anglais, a instauré un climat amical, fraternel et confiant entre la France et sa colonie. Or, depuis la fin du 19ème siècle, Pondichéry demeure oubliée et perdue aux yeux de la France, jusqu’en 1954 où elle décide de rétrocéder le comptoir, qui fit sa gloire aux siècles modernes, à l’Union Indienne.

Qui aurait pu imaginer un tel avenir pour cette petite rade médiocre aux richesses moindres que celles d’autres régions moins connues ? Pondichéry ne serait-elle pas, comme l’écrit M. Singaravélou « le fruit des hasards de l’Histoire »29 ?

Après ce bref historique de Pondichéry, il nous faut à présent justifier le choix de ce sujet. En effet, pourquoi encore parler de Pondichéry, cet ancien comptoir, cette ville lointaine et perdue au cœur de l’immensité indienne ? Qui s’intéresse encore à cette vieille colonie, si toutefois elle évoque encore un quelconque souvenir dans les esprits français d’aujourd’hui ?

En ce qui nous concerne, il nous a paru important de nous souvenir de Pondichéry afin de ne pas nous laisser aller aux vagues de l’oubli et de l’indifférence. C’est aussi la quête d’un passé enfoui, révélant au fur et à mesure des richesses et des vérités cachées. A cela se mêle un besoin, une envie de nous plonger dans ce monde à part de notre univers quotidien et paradoxalement indissociable et si proche de nous. Par ce choix, nous avons voulu savoir ce qu’il restait de Pondichéry dans l’Histoire de la France, les traces plus ou moins perceptibles qu’elle a laissées au fil du temps dans les livres et dans les mémoires.

Ainsi, nous l’avons dit, le sujet concerne Pondichéry, petite ville de la côte Est de l’Inde, mais vue sous un angle original puisqu’il s’agit d’étudier Pondichéry dans l’imaginaire français. En effet, nous nous proposons, à travers les pensées des différentes époques que traverse son histoire, de comprendre pourquoi Pondichéry a exercé un tel attrait à un moment donné pour tomber dans l’oubli et l’indifférence l’instant d’après.

On peut alors se demander ce qu’implique la notion d’imaginaire et a fortiori d’imaginaire français. Ce n’est pas l’étude de Pondichéry, ancien comptoir français, mais l’étude de la vision, du regard porté par les Français à travers les voyages, les souvenirs, la littérature, les images, en bref l’imaginaire. Cependant, cette notion d’imaginaire est quelque peu ambiguë car y a-t-il réellement un imaginaire ? Sur quoi peut-elle se fonder sinon sur des faits réels qui ont évolué selon les temps et les lieux ? Quelle est donc la nature de cet imaginaire français ? Son impact sur les esprits et les mentalités ? D’après la définition générale que l’on trouve dans les encyclopédies, l’imaginaire se dit d’un être crée par l’imagination, qui n’existe que dans l’imagination et non dans la réalité. Ainsi, l’imaginaire français serait donc la production de l’imagination d’un peuple pour lequel est évoqué dans le présent, sous formes d’images mentales, des objets ou des faits connus par une perception ou une expérience antérieure. Nous verrons qu’il s’agit, ici, d’un imaginaire fondé essentiellement sur l’exotisme, une expression que l’on retrouvera à plusieurs reprises tout au long de cet exposé et que l’on se propose de définir comme telle.

Pour tenter de parler d’imaginaire, il ne faut pas se baser sur les ouvrages historiques, qui ne font qu’évoquer une évolution historique fulgurante et chaotique à la fois, à travers notamment la vie d’un unique personnage, Dupleix. Non, il faut se plonger dans les récits de ceux qui sont partis sur les mers, encore très redoutées à l’époque, à la rencontre de nouvelles civilisations et qui ont eu le privilège de vivre au cœur de celles-ci.

Les voyageurs constituent les premières sources dans l’élaboration d’un imaginaire, comme on le verra plus tard. A partir de ces sources, de nombreuses études ont été faites pour tenter de cerner la fascination du monde oriental sur les peuples occidentaux. L’exemple de Pondichéry reste typique si l’on considère ses relations avec la France. Ainsi, toute une théorie de l’imaginaire s’est forgée autour de l’Inde en général et nous tenterons de l’appliquer, dans la mesure du possible, à la ville de Pondichéry en particulier.

Bien évidemment, il faut se méfier de nos sources et de leurs avatars et ne pas leur accorder une entière confiance. De plus, nous n’aurons pas la prétention d’étudier ce thème de manière exhaustive sans procéder à des erreurs ou à des oublis.

Afin d’étudier un imaginaire français dans le cadre de Pondichéry, il nous faut en premier lieu rappeler les débuts de la présence française à Pondichéry dès le 17ème siècle grâce à la Compagnie des Indes et surtout au 18ème siècle grâce au personnage de Dupleix. A partir de là, nous étudierons les regards des voyageurs de toutes époques sur le Pondichéry géographique et social. Puis, nous arriverons au cœur de notre sujet en analysant d’abord la relation entre la France et l’Inde fondée sur un imaginaire oral, puis, sur un imaginaire né de la littérature. Enfin, nous essaierons de comprendre pourquoi cet imaginaire français n’est finalement qu’illusion pour certains et pourquoi il s’est progressivement estompé au profit d’un réalisme plus accablant…

 



28 Littéralement « nouveau village ».

29 In Pondichéry 1674-1761 : l’échec, p.40.