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LES RELATIONS INDO-PAKISTANAISES DE 1947 A 1966 VUES À TRAVERS LA PRESSE FRANÇAISE[i]

par Delphine CACAULT

 [Compte rendu rédigé par J. WEBER]

Ce mémoire de 160 pages n’apporte évidemment aucune révélation sur les relations indo-pakistanaises, ayant été réalisé à partir de quotidiens français, qui puisent aux mêmes sources que la presse anglo-saxonne, indienne et pakistanaise. Il s’agit cependant d’une présentation très détaillée et très claire du conflit qui oppose les deux pays depuis la partition : c’est peut-être, sur la question du Cachemire notamment, la mise au point la plus complète en langue française.

C’est surtout la présentation des réactions de la presse française devant les conflits en Asie du Sud qui fait l’intérêt de ce travail. Avant de dégager quelques conclusions fortes à ce sujet, il faut tout de même formuler quelques regrets :

+ seuls les quotidiens ont été utilisés : Le Monde, Le Figaro, La Croix et L’Humanité. C’est certes beaucoup quand on considère le temps considérable pris par les dépouillements. Il est néanmoins dommage que quelques sondages n’aient pas été effectués dans les magazines, revues et hebdomadaires comme L’Express.

+ La presse n’a pas été utilisée pour décrire le processus qui, de 1945 à 1947, achemine l’Inde et le Pakistan à l’indépendance et qui constitue la première étape de la décolonisation. Or, l’opinion française ne pouvait rester indifférente à un événement aussi considérable qui ne manquerait pas d’avoir des répercussions sur l’Union française, et notamment sur les Établissements de l’Inde et l’Indochine. Le débat sur l’effet d’entraînement de la décolonisation des Indes britanniques a certainement agité la presse française, mais on ne le retrouve pas dans le mémoire.

On devine cependant les inquiétudes de La Croix qui regrette, le 25 octobre 1947, la fin de « cette merveilleuse unité que les Britanniques avaient forgée dans le pays », et accuse le Congrès et la Ligue musulmane d’avoir « laissé prendre feu aux vieilles rancunes raciales et religieuses qui ont été de tout temps une des plaies sociales de cette région » (p. 28).

+ L’assassinat du Mahatma Gandhi, qui est lié à la partition et à l’antagonisme indomusulman, n’a pu laisser les journaux français indifférents. Malheureusement, l’événement est à peine mentionné.

Ces réserves une fois émises, on ne peut que féliciter l’auteur de l’utilisation intelligente qu’elle a fait de la presse française et des conclusions auxquelles elle aboutit :

+ la première, qui ne surprendra pas les spécialistes de l’Inde, est que l’Asie du Sud intéresse peu les journalistes français. Il suffit de lire régulièrement Le Monde pour constater que le sous-continent n’y occupe pas, tant s’en faut, la même place que la Chine communiste.

Les articles sont nombreux et étoffés à l’occasion des deux guerres et lorsque, en 1954-1955, le Pakistan s’aligne sur les États-Unis et la guerre froide s’introduit dans la région. La liste des articles cités dans la mémoire, dressée par Delphine Cacault, pp. 144-153, est révélatrice à cet égard.

+ Les analyses des journalistes souffrent souvent d’un manque de recul par rapport à l’événement : c’est patent à l’issue de la deuxième guerre, quand un correspondant à Rawalpindi annonce une victoire du Pakistan et l’un de ses collègues à Delhi celle de l’Inde.

+ Mais les journalistes sont parfois aussi lucides : c’est le cas de James De Coquet, qui, dans Le Figaro du 27 janvier 1948, estime, contrairement à Marie Lagier du Monde, que le Pakistan est viable parce qu’il se trouvera forcément l’un des deux Grands pour s’appuyer sur lui : « […] le Pakistan a tout d’un État mort-né, et cependant il vivra. Il vivra parce que les Pakistanis ont la ferme volonté de faire de leur pays une véritable puissance et aussi parce qu’ils trouveront les concours nécessaires à leur établissement. Car, dans l’éventualité d’un conflit mondial, le Pakistan serait un pion majeur sur l’échiquier de la guerre ». James De Coquet prévoit même que le Pakistan sera courtisé par les États-Unis qu’il aidera « à contenir les débordements de la Russie ». Il sera « la boucle de la ceinture islamique en temps de paix. Il pourrait devenir, en temps de guerre, une menace sur le flanc russe ». Ces prédictions se réaliseront en 1954 et 1955 avec l’adhésion du Pakistan à l’O.T.A.S.E. et au Pacte de Bagdad. Ainsi, souligne Delphine Cacault, dès 1947, Le Figaro et Le Monde placent « la naissance du Pakistan dans un contexte régional, mais aussi dans un monde bipolaire aux côtés des Britanniques et dans une plus large mesure aux côtés des Américains » (p. 30).

+ Paradoxalement, Tibor Mende, dans Le Monde (16-17 avril 1950), et André Siegfried dans Le Figaro (20 octobre 1950) sont plus pessimistes pour l’Inde. André Siegfried, qui connaît pourtant ce pays, reprend de vieux clichés : « L’ancienneté est vénérable, mais elle a laissé en Inde je ne sais quoi de stagnant […] La tradition du renoncement, garantie de la liberté spirituelle, s’accomodera-t-elle d’une rénovation sociale, nécessairement matérielle sur le terrain des réformes ? ».

+ Les réactions des grands organes de presse français sont finalement sans surprise, conformes à leurs orientations politiques. Les réactions à la création de l’OTASE, à laquelle le Pakistan adhère, sont significatives :

–> L’Humanité estime que « le pacte signé […] à Manille vise à constituer un bloc militaire d’agression en Extrême-Orient » et constitue « une menace envers les pays qui ont refusé d’y participer », Inde, Indonésie, Ceylan, Birmanie (n° du 9 septembre 1954).

–> Le Monde abonde dans le même sens en écrivant, le 9 septembre 1954, soit le lendemain de la signature du traité, « la paix en Extrême-Orient dépendra principalement d’une volonté de détente dans les deux camps qui s’affrontent. Il est douteux que le Pacte de Manille apparaisse comme une affirmation de cette volonté du côté des puissances anti-communistes ou qu’il soit un encouragement à la modération et au compromis du côté des pays communistes ».

–> La Croix souligne la portée « vraiment modeste » du traité qui constituerait même une victoire pour le bloc communiste puisque Moscou a « pu empêcher les puissances dites de Colombo (Inde, Ceylan, Birmanie et Indonésie) d’y participer » (n° du 10 septembre 1954).

–> Raymond Aron, dans Le Figaro du 15 septembre, reconnaît que « les deux États asiatiques [Pakistan et Thaïlande] représentés à Manille ne sont pas ceux dont la collaboration eût été la plus souhaitée », mais, si le Pacte « n’élève pas une digue infranchissable », il témoigne néanmoins « que les Occidentaux n’ont pas abdiqué et ne tiennent pas la soviétisation de cette région pour, dès maintenant, acquise ». Aron dénonce violemment l’hypocrisie des hommes d’État indiens qui, « consciemment ou non, assurés que, de toute manière les États-Unis les protègent, […] préfèrent jouir de cette protection en la vitupérant et gagner les faveurs de Pékin en la refusant ».

+ D’une façon générale, la presse française est sévère pour l’Inde, à qui elle reproche de ne pas mettre ses actes en accord avec ses discours :

–> Le 15 septembre 1948, Le Monde dénonce en ces termes « l’opération de police » contre Hyderabad, dont le Nizam ne cachait pas ses sympathies pour le Pakistan : « Il ne nous appartient pas de prendre parti dans le débat, encore moins peut-être de donner à l’Inde des leçons de non-violence. Mais l’opinion internationale sera profondément troublée d’apprendre qu’une guerre s’étend au pays de Gandhi ».

–> Le rattachement définitif du Cachemire, le 26 janvier 1957, vaut à l’Inde une volée de bois vert. Beaucoup de journaux font alors valoir qu’après cet « Anschluss » (Le Monde, 27-28 janvier 1957), l’Inde est bien mal placée pour donner des leçons à la France sur sa politique algérienne ou togolaise :

« Que [l’arbitrage de l’O.N.U.] soit repoussé brutalement et que soit repoussé aussi brutalement le principe de la libre détermination d’un peuple, voilà qui est grave. Hier la Hongrie, aujourd’hui le Cachemire. M. Nehru s’est aligné sur M. Khrouchtchev, et son crédit international en sera, qu’il le veuille ou non, sérieusement ébranlé » (La Croix, 29 janvier 1957).

–> Les premiers incidents avec la Chine en 1959 permettent à la presse française de dénoncer le neutralisme indien. C’est Le Figaro, qui, sous la plume de Thierry Moulnier, est une fois de plus le plus incisif :

« Les signataires du Pacte de Bandœng, et parmi eux ces hommes d’État indiens dont nous pouvons aujourd’hui comparer la prudence face à la Chine avec leur hauteur et leur violence quand ils dénonçaient il y a peu de mois encore le « colonialisme français en Algérie », peuvent mesurer la candeur de leurs complaisances pro-soviétiques. Ont-ils dès maintenant compris que le véritable ennemi des libertés asiatiques est le même qui menace les libertés occidentales ? ils ne sont pas assez aveugles pour ne pas le voir. En tireront-ils les conséquences ? Ou bien, aujourd’hui au Tibet, demain en Irak, après demain ailleurs, laisseront-ils les proies tomber l’une après l’autre sous la dent du grand carnassier, en espérant acheter quelques années de sursis par leur complaisance à hurler contre nous ? Pour eux comme pour les neutralistes d’Occident, il ne suffit pas que leurs yeux s’ouvrent, il faut encore qu’ils tirent, de la lucidité retrouvée, sa conséquence qui est le courage. A supplier « encore un moment, monsieur le bourreau », on n’obtient qu’un moment et… pas toujours » (Le Figaro, 13 avril 1959).

La Croix et Le Monde, pour qui « cette marche sur la corde raide paraît de plus en plus périlleuse » (n° du 30 août 1959), partagent ce point de vue.

+ Sévère à l’égard de l’Inde, la presse française, change d’attitude à partir de 1962-1963 :

–> sa défaite face à un pays communiste lui vaut une certaine sympathie,

–> elle se prête à de nouvelles négociations avec le Pakistan,

–> elle semble décidée à se rapprocher de l’Occident

–> en revanche, le Pakistan se rapproche de la Chine, avec laquelle il signe des accords frontaliers, ce qui est très mal vu en Occident.

Ce revirement est particulièrement perceptible à propos du Cachemire. Dans Le Monde du 18 mai 1963, Jean Wetz reconnaît par exemple qu’un référendum sur le Cachemire pourrait avoir de graves conséquences :

« Du côté indien il est non moins clair que l’on refuse d’admettre au départ un référendum qui déchaînerait les passions religieuses non seulement au Cachemire, mais dans le reste du pays. Certes il est possible qu’à Delhi on exagère un peu le péril. Mais il est certain qu’un plébiscite opposant Hindous et Musulmans risquerait de secouer toute le structure de l’Inde. Il est même probable que dans ce cas les 40 millions de Musulmans qui font partie de l’Union Indienne pourraient être exposés à des mésaventures sanglantes ».

+ Les correspondants des grands quotidiens traduisent fort bien l’atmosphère qui règne dans les capitales lors de la deuxième guerre, en 1965 :

–> le 8 septembre 1965, Jean Wetz décrit aux lecteurs du Monde « un étrange spectacle [Il voit en effet] un peuple réputé, en Europe plus qu’ici, il est vrai, pour sa non-violence se lancer avec résolution et même enthousiasme dans une guerre « fraîche et joyeuse » […] L’annonce que les troupes indiennes marchent sur Lahore a déchaîné l’enthousiasme. Si tous les citoyens n’ont pas été aussi loin que ceux de Jammu, où la foule dansait lundi soir dans les rues, la nouvelle de l’offensive contre le Pakistan, annoncée à la radio un peu après-midi, a déchaîné une fièvre générale. Partout à Delhi, des masses humaines s’aggloméraient autour du possesseur d’un transistor. Les journaux sortaient des éditions spéciales, immédiatement arrachées par un public en pleine excitation ».

Derrière Lal Bahadur Shastri, c’est l’union sacrée : « même les chefs de la Ligue Musulmane et ceux des partis dravidiens du sud, qui ont toujours lutté contre ce qu’ils appellent l’« impérialisme hindou » (sic) se trouvent aujourd’hui au premier rang des jusqu’au-boutistes ».

–> Au Pakistan, au contraire, c’est la surprise et la colère qui prévalent, selon Jean-François Chauvel du Figaro : « Jusqu’au 6 septembre le Pakistan ne se sent pas en guerre. Les opérations qui se déroulent dans le lointain Cachemire n’affectent guère la population en dépit des déclarations officielles et des titres des journaux. Tout change brusquement lorsque se répand la nouvelle de l’attaque indienne en direction de Lahore. C’est somme si les Indiens avaient tout à coup violé les règles du jeu ». Cette offensive « déclenche immédiatement la colère de tout un peuple qui se sent directement menacé. Les vieilles haines, les vieilles rancœurs accumulées entre hindous et mahométans unis autrefois sous la couronne britannique explosent de nouveau comme aux temps apocalyptiques de la partition de 1947 ».

+ Chauvel, l’envoyé spécial du Figaro au Pakistan, annonce le 22 octobre 1965, la victoire de ce dernier pays par « ce qu’en boxe on appelle un KO technique ».

–> Jean Wetz, de Delhi, estime au contraire que les Indiens « peuvent se féliciter d’avoir détruit une bonne part de la machine de guerre pakistanaise beaucoup plus moderne que la leur dont Rawalpindi disposait grâce à l’aide américaine ».

+ Aucun journaliste ne voit cependant que c’est sur la Chine que l’Inde vient de remporter sa plus intéressante victoire : d’une part l’armée indienne a repris confiance après l’humiliation de 1962 et d’autre part Pékin a été incapable de donner une suite à son ultimatum, après son rejet par Delhi.

 



[i] Mémoire de Maîtrise d’Histoire préparé sous la direction de J. WEBER  et soutenu le lundi 2 octobre 1995. Jury : Mme GIORGI-MIGNOT et M. WEBER.