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LES SOLDATS DE PONDICHERY (1700-1761)

 
                                                                                      par Brice Guignard

 

 

   Plan du mémoire

 

I. - Pondichery et sa defense (1700-1761)

1. - LES CONFLITS EUROPEENS ET PONDICHERY

2. - LA GARNISON DE PONDICHERY

II. - Qui sont les soldats de Pondichery ?

1. - ORIGINES DES SOLDATS

2. - RECRUTEMENT, FORMATION ET EMBARQUEMENT DES SOLDATS

3. - LA MORT DES SOLDATS A PONDICHERY

III. - Quelle vie menaient les soldats ?

1. - SOLDAT EXCLUSIVEMENT ?

2. - CRIMES ET DESERTIONS

3. - VIE CIVILE ET MARIAGES

IV. - Les biens des soldats

1. - LES OBJETS DES INVENTAIRES

2. - LA VALEUR DES SUCCESSIONS

3. - UNE REUSSITE EXCEPTIONNELLE : PIERRE BARREAU

 

 

 

Le contrôle des troupes[i] de la Compagnie des Indes et les inventaires après décès[ii] des soldats des archives notariales de Pondichéry constituent les deux sources de ce travail sur les soldats de la Compagnie des Indes. Nous disposons ainsi pour 136 soldats de l’acte d’engagement de chacun et d’un inventaire ou d’une mention de décès avec le montant des biens du défunt. Cet effectif est sans doute faible pour en tirer des conclusions certaines bien qu’il soit enrichi par des inventaires ou des mentions de décès de soldats pour lesquels nous n’avons pas retrouvé les engagements correspondants.

L’acte d’engagement est une mine de renseignements tels la parenté de la recrue avec parfois la profession du père, le nom, prénom et surnom de la recrue, parfois sa qualification professionnelle, son âge, sa taille, une brève description physique et une signature, une croix ou rien !

L’inventaire après décès comprend quant à lui l’état civil du défunt avec parfois sa profession, parfois également la cause ou le lieu du décès, parfois encore la date du décès et aussi la date de l’acte, le montant de la vente des biens ou le destinataire du don selon la volonté exprimée du défunt (quelques cas antérieurs à 1710).

Il convient aussi de souligner l’originalité des inventaires après décès de Pondichéry. Alors que les inventaires de Métropole, actes de la vie intime des familles plutôt aisées dans leur intérieur au moment douloureux du décès de l’un des leurs, sont rédigés par des notaires aidés de priseurs pour l’estimation des biens chez le défunt lui-même ; les inventaires à Pondichéry sont généralement des procès-verbaux de ventes aux enchères des biens du défunt. Ces procès-verbaux sont rédigés par le greffier de la Compagnie des Indes puisque tous les soldats de Pondichéry dépendent d’elle. Le greffier du Conseil Supérieur de Pondichéry se rendait sous la halle du fort pour y procéder à une vente aux enchères publique dite « au plus offrant et dernier enchérisseur » mandaté par le Président du Conseil sur requête du Procureur Général afin de faire vendre les « hardes » du défunt apportées par des coolies (notés « coulis ») payés sur la recette de la vente. Les hardes étaient alors sorties une à une du coffre par « un crieur » sans ordre particulier. Les biens du défunt n’étaient donc pas rapportés en France pour être remis aux héritiers ou ayant-droits, cette pratique aurait été trop onéreuse pour la Compagnie. Par contre, la recette était consignée sur un registre des décès envoyé annuellement en France afin d’informer les familles et de transmettre le montant des successions par un jeu d’écriture.

Sans que nous puissions le démontrer, les personnes qui achetaient les biens du défunt, semblent être elles-mêmes des soldats. Sur ce même document, le greffier ajoutait ensuite le montant des frais à la charge du défunt comme les coolies, la fosse, le crieur et les frais d’hôpitaux puis les soustrayait du montant de la vente. Le montant net de la succession ainsi obtenu était remis au Caissier de la Compagnie avec toutes les successions de l’année, conservées au greffe. Cette opération annuelle était visée par les membres du Conseil Supérieur.

L’inventaire après décès à Pondichéry était donc un acte public quasiment en plein air afin de vendre les biens d’un soldat qui, sauf peut-être pour quelques intimes, n’était qu’un collègue voire un inconnu. Nous imaginons par conséquent un contexte émotionnel très différent de la Métropole.

Méthode et atmosphère étaient donc sensiblement différentes de la Métropole à la colonie, mais la différence la plus fondamentale réside dans les motifs de l’inventaire.

En Métropole, l’inventaire après décès ne concerne, semble-t-il, que 10% des successions[iii], généralement des successions importantes pour lesquelles un inventaire en vaut le coût littéralement. Ils correspondent souvent à des successions particulières et/ou difficiles : héritiers mineurs ou absents, défunts endettés, conflits entre héritiers…L’étude sociale des populations à partir des inventaires est donc l’objet d’un débat entre historiens sur leur représentativité.

A Pondichéry, le greffier précise régulièrement dans l’intitulé de l’acte qu’il agit sur ordre écrit ou verbal du Gouverneur du Conseil Supérieur après requête du Procureur Général du Roi. Il s’agit donc d’un motif administratif de gestion du personnel de la Compagnie doublé d’un motif socio-économique que la requête du Procureur résume en ces termes : « pour les héritiers absents » ou « pour le bien de qui il appartiendra ». Les inventaires s’apparentent donc plus à une procédure administrative qu’à un acte rare, même si, nous le verrons à la suite, ils ne concernent pas tous les soldats.

Ces inventaires diffèrent donc de ceux de Métropole dans la méthode, l’atmosphère et les motifs, ils n’ont donc d’inventaire que le nom et ne sont pas sujet à la critique méthodologique comme ces derniers. Ils permettent de mieux connaître les soldats à Pondichéry, catégorie sociale défavorisée parmi les colons et pourtant actrice quotidienne de l’histoire de la ville. Malheureusement, ces inventaires sont rares, sommaires et souvent mal conservés !

I.- Pondichéry et sa défense (1700-1761)

Le site de Pondichéry fut concédé le 4 février 1673 par Chircam Loudy à Bellanger de L’Espinay, Garde particulier de l’Amiral Blanquet de La Haye. Le site ne connaîtra pas de développement significatif avant l’arrivée en janvier 1674 de François Martin[iv], Directeur de la côte de Coromandel, du Bengale et du Siam. Et encore, la ville capitula le 8 septembre 1693 face aux Hollandais qui la conservèrent jusqu’en 1699. François Martin reprit possession de la ville suite au traité de Ryswick du 21 septembre 1697. Elle resta française jusqu’à sa capitulation face aux Anglais le 17 janvier 1761. La ville fut rendue lors du traité de Paris en 1763 puis encore 2 fois reprise et rendue avant que la France n’entame un processus de décolonisation en trois étapes en 1954, 1956 et 1962.

La période 1699-1761 constitue donc une sorte d’apogée de Pondichéry comme comptoir français et gouvernement des établissements français de l’Inde. Pourtant, le simple rappel de cette naissance de la ville coloniale montre indéniablement l’influence de la politique européenne sur la vie du comptoir.

1.- Les conflits européens et Pondichéry

Dès 1664, Colbert créa la première Compagnie des Indes Orientales. Sa charte témoigne de l’originalité de cette structure commerciale nouvelle. La Compagnie était en effet investie du pouvoir régalien de lever et d’entretenir une armée afin de protéger son activité commerciale privilégiée par un monopole sur le commerce des produits d’Orient. Si la structure était originale en France, d’autres compagnies semblables[v] étaient nées ailleurs en Europe et allaient s’affirmer comme les vecteurs des monarchies européennes et de leurs conflits dans le monde.

Cependant, les Directeurs de la Compagnie ne renonceront jamais à leur politique de non-intervention dans les affaires indiennes et de non-hostilité vis-à-vis des Anglais installés à Madras au nord de Pondichéry et à Gondelour au sud. Cette position ne fut pas aisée à maintenir pour les Gouverneurs successifs qui réussiront globalement à s’en tenir au commerce jusqu’à la Guerre de Succession d’Autriche (1741-1748). Le jeune Gouverneur d’alors, Joseph François Dupleix[vi], espéra un moment la neutralité des Compagnies en Inde mais une escadre anglaise captura fin 1744 et début 1745 plusieurs navires de commerce en provenance d’Achem[vii] et de Chine. Ces captures faillirent de ruiner Pondichéry et les Directeurs envoyèrent une escadre de secours commandée par Bertrand François MAHE de LA BOURDONNAIS[viii]. Celle-ci arriva tardivement en juillet 1746 et après quelques atermoiements, elle mit le siège devant Madras qui capitula le 21 septembre 1746. La mésentente entre La Bourdonnais et Dupleix ne permit pas aux Français d’exploiter cette victoire ; de plus, Madras fut échangée et rendue aux Anglais contre Louisbourg au Cap-Breton suite au traité d’Aix-la-Chapelle de 1748. Ce conflit avait démontré les limites d’une politique strictement commerciale en Inde et les années suivantes virent le début de la politique d’intervention de Dupleix, interventions dans les affaires des princes indiens pour affaiblir les anglais. Dupleix utilisa pour cela les rivalités de personne de la hiérarchie moghole[ix] dans le Deccan, soutenant militairement l’accession au trône de certains en échange de concessions de territores et de leurs revenus. Les atouts de Gouverneur pour cette politique étaient sa connaissance des langues indiennes, sa diplomatie et de très bons officiers, notamment l’ingénieur Paradis qui le seconda très efficacement dans la défense de Pondichéry lors du siège de 1748 par l’amiral anglais Boscawen. De même, Charles de BUSSY qui créa par ses campagnes un véritable protectorat sur le Deccan.

Face à cette politique hostile des Français, le Gouverneur Saunders à Madras réagit et entra dans une politique d’intervention semblable contre les Français. Il était aidé en cela par un autre Anglais fortuné, Robert Clive, dont les succès militaires débutèrent en 1751/1752.

Du point de vue de la Métropole, malgré les félicitations pour les succès passés, les autorités attendaient avec impatience la fin de la guerre. Le 2 août 1754, Charles Robert Godeheu arriva avec de l’argent et des renforts mais aussi avec des instructions secrètes : faire revenir Dupleix et sa famille en Métropole et conclure la paix. Un armistice fut rapidement conclu mais lorsque éclata la guerre de Sept Ans (1756-1763), les hostilités reprirent immédiatement en Inde. En 1758, le Roi dépêcha en Inde le comte Lally-Tolendal[x] avec un millier d’Irlandais afin de commander les opérations militaires en Inde. Après quelques succès initiaux, le siège de Madras échoua en 1759 et Lally dut se replier sur Pondichéry dont le siège commença en 1760 et s’achèva par la capitulation du 17 janvier 1761. Le traité de Paris de 1763 qui marque le fin du premier empire colonial français, restitua Pondichéry à la France, amputée d’une grande partie de son territoire.

2.- La garnison de Pondichéry

Avant 1700, il n’existe aucune garnison basée à Pondichéry. Seules les escadres royales envoyées ponctuellement témoignent d’une présence militaire française en Inde.

Lors de la restitution de la ville en 1699, une garnison provisoire fut constituée à partir des soldats de l’escadre royale venue appuyer cette restitution et commandée par DES AUGIERS. Trois officiers et 67 soldats constituaient les 2 compagnies chargées de la défense de la ville. Les premiers soldats de Pondichéry étaient donc des soldats du Roi qui furent remplacés par les premiers soldats de la Compagnie dès le mois d’août 1699. En fait, 6 soldats débarquèrent vivants à Pondichéry, 15 ont péri durant la traversée. Dès 1700, le Gouverneur François Martin disposait de plus de 100 soldats ; en 1704, de 300 soldats en 5 compagnies.

Cette augmentation de l’effectif de la garnison fut interrompue par la guerre de Succession d’Espagne (1702-1714). En 1713, lors des traités d’Utrecht, la garnison était réduite à 179 Français, soldats et officiers compris, et 196 topases[xi]. En 1713 toujours, lors du retour du Gouverneur Dulivier (1706-1708 puis 1713-1715), ce dernier était porteur d’une réforme proposée par les Directeurs visant à réduire la garnison de 4 à 2 compagnies, accompagnée d’une réduction de 100 hommes. Après moult discussions[xii], la garnison fut réduite à 3 compagnies et 80 hommes, étrangers et ivrognes, furent congédiés.

En 1721, la nouvelle compagnie envoya 80 hommes de troupe à distribuer en 3 compagnies mais 64 seulement arrivèrent vivants et de ce fait la garnison eut toujours recours à de nombreux topases. Pondichéry fut victime de sa position de Gouvernement Général puisqu’elle envoyait des hommes valides dans les autres comptoirs qui lui renvoyaient les soldats invalides. Ainsi, dans l’état de 1737, 50 hommes comptés dans la troupe étaient en fait trop vieux ou infirmes. La garnison était donc victime d’un déficit chronique de soldats valides, pourtant, de 1736 à 1740, plus de 800 hommes auraient été envoyés en Inde.

Ainsi, durant la guerre de Succession d’Autriche (1741-1748), le Gouverneur Dupleix ne disposait en 1746 que de 700 à 800 soldats alors que La Bourdonnais, qui arriva en 1746 en Inde, commandait une escadre de 2350 soldats et matelots. En repartant, La Bourdonnais laissa donc 900 soldats renforcés par l’escadre de M. Dordelin.

La situation de 1749 à 1754 fut radicalement différente puisque la Compagnie envoya massivement des hommes dont de nombreux allemands[xiii] afin de soutenir la politique de Dupleix dans le Carnatic et le Deccan. Ces hommes restaient peu à Pondichéry et partaient en campagne. Cependant, ces envois étaient bénéfiques puisque le Gouverneur Duval de Leyrit (1755-1758) écrivit en mars 1755 à la Compagnie :

« Depuis l’arrivée des troupes qui sont venues par ces vaisseaux, nous avons à Pondichéry le plus beau corps d’infanterie qu’on y ait encore vu : 1500 hommes effectifs indépendamment de la brigade allemande de Ficher qui forme un corps de 336 hommes. Nous avons en outre 600 hommes en dehors pour défendre les postes. »

En effet, lors de l’état du 1er octobre 1756, la garnison comprenait 1127 hommes dans la ville dont 200 Allemands. La nouvelle de la guerre de Sept ans (1756-1763) arriva alors en Inde. Le Roi décida de faire passer en Inde le régiment des Irlandais de Lally-Tollendal. Ces hommes arrivèrent dès 1758 d’où une augmentation de l’effectif de la garnison. Lors de la capitulation, il restait 600 hommes de troupes réglées et 1800 Français prisonniers des anglais.

Cette population militaire fluctuante est à mettre en rapport avec la population totale de Pondichéry. Mme Labernadie[xiv] cite le chiffre de 31 000 habitants en 1706 à Pondichéry dont 700 Européens, 300 topases et 30 000 indigènes. Il semble que la population de Pondichéry crut jusqu’à 100 000 habitants vers 1746 avant de décroître du fait des conflits. Selon ces chiffres, les Européens représentaient un pourcentage très faible de la population, environ 2%. Par contre, les soldats constituaient au moins 50% de l’effectif des Européens ce qui leur conférait un poids économique certain au moins pour le marché de l’arrack !

Ce bref aperçu de l’histoire de la garnison montre bien que son effectif n’a pas été stable sur cette période 1700-1761. Les autorités de Pondichéry ont souvent considéré que les soldats dont elles disposaient étaient trop peu nombreux pour assurer la défense et les ambitions de la politique métropolitaine. Cette rareté relative des soldats s’explique sans doute par le coût des passages de Lorient à Pondichéry et surtout par la forte mortalité à Pondichéry qui imposait un rythme de renouvellement des soldats trop élevé pour la Compagnie. Dans ces conditions, les autorités étaient contraintes de faire appel à des topases.

II. - Qui sont les soldats de Pondichéry ?

1.- Origines des soldats

Les hommes de notre effectif sont âgés de 16 à 49 ans lors de l’engagement qui a lieu en moyenne à 23,8 ans. Plusieurs engagements « tardifs », au-delà de 34 ans, majorent cette moyenne. On constate en effet que la moitié des engagés ont moins de 22 ans et que les jeunes hommes de 17 ans sont les plus nombreux parmi les recrues ! Enfin, les recrues de 17 à 26 ans représentent 73,5% du total. Cette jeunesse serait avant tout à relativiser puisque la société d’Ancien-Régime est structurellement une société jeune avec une espérance de vie limitée, et de fait, les hommes travaillaient fort tôt. Les soldats demeurent malgré cela jeunes et peut être peut-on lire dans ces engagements, pour 6 ans, l’expression d’une témérité de jeunesse que les recruteurs n’ont sans doute pas oublié de flatter. Les engagements sont aussi, et peut-être surtout, l’expression de difficultés économiques sans doute plus dures à surmonter pour les plus jeunes. Enfin, il est vrai que l’activité militaire est traditionnellement dévolue aux jeunes gens.

Ces jeunes hommes sont pour la plupart d’origine métropolitaine, il parait en effet assuré que les soldats étrangers de la garnison représentaient moins de 10 % des effectifs. Nous avons rencontré pour notre part 15 soldats étrangers identifiés, tous issus d’Europe Occidentale sauf un[xv], originaire des îles Moluques et de nationalité hollandaise. Il convient également de préciser que certaines périodes de conflit voient l’afflux de soldats étrangers à Pondichéry avant les départs en campagne. Ainsi de 1748 à 1754, 5193 hommes dont 1008 Allemands[xvi] seraient passés en Inde, de même en 1759, le Roi envoie Lally-Tollendal en Inde avec un millier d’Irlandais. Ces recrutements étrangers ponctuels traduisent la difficulté du recrutement en Métropole pour la Compagnie des Indes. Le recrutement métropolitain avait lieu à 70% dans les 2 provinces eclésiastiques de Paris (16,5%) et de Tours (54% !), les 30% restants étant répartis sur 16 autres provinces ! Concentration et dispersion des origines coexistent donc au sein de cet effectif et ce paradoxe est confirmé à l’échelle des diocèses. 51 diocèses sont cités mais 11 d’entre eux totalisent 68% des origines des soldats. Parmi eux, 7 diocèses bretons concentrent 46% des origines au total mais remarquons que Paris est le second diocèse le plus « fournisseur » après Vannes. La Bretagne est en définitive l’espace qui « fournit » le plus de recrues à la Compagnie, assurément du fait de la proximité de Lorient.

Concernant l’origine sociale de ces recrues, il convient de distinguer les professions des pères et les formations des recrues. Les premières sont très irrégulièrement mentionnées, les secondes sont plus systématiques :

- 62,5% des recrues considérées ont une formation reconnue,

- 25,7% sont notées « sans profession »,

- 11,8% sont des actes sans mention.

Parmi les professions paternelles, les professions de l’artisanat sont les plus fréquentes. Leur diversité est extraordinaire et leur analyse nécessiterait un effectif bien supérieur. Les métiers de l’agriculture représentent 1/4 de ces origines professionnelles avec une prépondérance des laboureurs. Soulignons enfin que 20% des professions paternelles sont à classer à part, dans une catégorie hétérogène des professions supérieures. Un « officier des menus plaisirs du Roi », un « huissier à cheval au Châtelet » ainsi, entre autres, qu’un notaire justifient cette catégorie.

Celle-ci regroupe seulement 6% des formations des recrues avec notamment un huissier, un chirurgien et encore un imprimeur en taille douce[xvii]. Cette différence pourrait s’expliquer par la jeunesse des recrues qui n’auraient pas l’opportunité d’accéder à ces charges et d’ailleurs il est plus délicat d’interpréter l’engagement volontaire de ces recrues éduquées plutôt que leur rareté parmi les soldats !

L’agriculture se retrouve dans les mêmes proportions parmi les recrues formées que parmi les pères et enfin l’artisanat est tout aussi prégnant et tout aussi divers. Plus de 30 intitulés de formations différentes ont été recensés dont un chamoiseur[xviii] et un emplumassier[xix]par exemples.

Au vu des ces professions paternelles et formations des recrues, peut-on évaluer l’hérédité des professions ?

Les recrues, mêmes formées, sont considérées tout d’abord comme des soldats et en ce sens, un unique père de recrue était lui-même un soldat parmi notre effectif. Il n’y a donc pas d’hérédité des professions à proprement parler vraisemblablement car les soldats fondaient rarement des foyers du fait d’une forte mortalité.

Il se trouve par contre des recrues formées au métier de leur père ou à un métier similaire mais elles représentent moins du tiers des cas. De plus, les quelques soldats notés paradoxalement « sans profession » ne semblent pas globalement issus de milieu défavorisés, peut-être s’agit-il de fils en difficulté avec leur famille qui les envoient alors à l’étranger ?

En définitive, l’étude des origines sociales des soldats de Pondichéry à partir des archives notariales complétées par le contrôle des troupes n’apporte rien de nouveau par rapport aux études déjà menées[xx], voire même, sa validité est limitée par un effectif faible. Du point du vue des origines, rien ne permet d’imaginer un particularisme des soldats de la Compagnie envoyés à Pondichéry vis-à-vis des soldats de la Compagnie en général.

Enfin, dernier critère, certes imparfait[xxi], afin d’appréhender l’origine sociale des recrues, la signature ou la marque sur l’acte d’engagement qui reflètent le taux d’alphabétisation des recrues. Les actes comportant une marque constituent 58,7% du total, contre 39,7% portant une signature et 1,6% sans marque ni signature. Comparons ces résultats avec ceux d’A.Corvisier[xxii] pour un effectif bien supérieur en 1755-1756. En fonction de l’âge de la recrue, le pourcentage des hommes sachant signer oscille autour de 60% avec des variations en fonction des généralités. Ainsi, dans la généralité de Bretagne, 30,5% des recrues « seulement » savent signer. Considérant que notre effectif provient largement de diocèses inclus dans la généralité de Bretagne, les 39,7% de recrues sachant signer de notre effectif ne paraissent pas surprenants. Il faut considérer que les 2/5 des recrues de la Compagnie sont alphabétisées ce qui est sans doute un ordre de grandeur minimal puisque la Bretagne, au vu de l’étude d’A.Corvisier, est la zone où les signatures sont les moins fréquentes.

2.- Recrutement, formation et embarquement des soldats

L’engagement des recrues se fait en deux temps, tout d’abord le recrutement par des agents qui sillonnent le territoire, puis l’enrôlement proprement dit à l’arrivée à Lorient de groupes qui viennent globalement, soit de la Bretagne et Basse-Normandie, la « recrue de Rennes », soit de Paris et sa région, la « recrue de Paris ».

L’enrôlement nécessite que la recrue signe ou marque d’une croix devant témoins le registre afin de confirmer l’engagement pour 6 ans qu’il a contracté auprès du recruteur. La recrue est alors incorporée dans une compagnie d’infanterie à Lorient pour faire ses classes avant son embarquement.

L’acte d’engagement nous permet de préciser ici que les soldats mesuraient en moyenne 5 pieds soit 1,62 m. Les critères statistiques (mode, médiane et moyenne) étant convergents, la taille des soldats était vraisemblablement homogène même s’ils s’échelonnent pour notre effectif de 1m40 à 1m81 !

L’étiage des engagements se situe en mai, auquel succède une période d’augmentation constante des engagements jusqu’en novembre, apogée du recrutement. Cette augmentation connaît une accélération d’octobre à novembre puisque alors, les enrôlements doublent quasiment soit une progression de 100%. Ensuite, les engagements décroissent en deux paliers, tout d’abord de novembre à décembre, les enrôlements chutent de 50%, puis de février à mars, là encore, les enrôlements chutent de moitié. Il faut imaginer l’action des agents de recrutement commençant 2 à 3 semaines avant. Ce calendrier des recrutements obéit à un calendrier de la navigation qui impose des embarquements en fin d’année comme nous le verrons ensuite. La répartition mensuelle des engagements dépend donc de la répartition mensuelle des embarquements corrigée en quelque sorte par la durée de formation des recrues à Lorient.

Commence ensuite pour les recrues une période de formation d’une durée très variable. Le soldat intègre une compagnie d’infanterie à Lorient se chargeant de la formation et parfois de la presse[xxiii]. En moyenne, les soldats embarquent après 6 mois 22 jours à Lorient mais quelques soldats, embarqués plus de 2 ans après leur recrutement, faussent cette moyenne. La moyenne des 90% centraux, c’est-à-dire après suppression des 10% étant partis le plus vite et le plus lentement, ramène cette formation à 4 mois 9 jours. Notons cependant que la moitié des soldats embarquent avant 2 mois 1/2 de formation et que la situation la plus fréquente est un embarquement dans les 30 à 60 jours après le recrutement. Ce laps de temps variable apparaît donc comme une période intermédiaire d’adéquation entre le recrutement et les embarquements et pas seulement comme une période de formation.

Enfin, les soldats embarquent. Les embarquements sont presque inexistants entre avril et septembre compris puisqu’ils représentent 4% seulement du total des embarquements qui se concentrent donc sur les 6 mois d’octobre à mars. Ces 6 mois sont d’inégale importance ; les embarquements, même s’ils débutent nettement en octobre, demeurent peu nombreux, de même en mars. Ces deux mois de transition représentent 13,6% des embarquements. A l’inverse, 82% des embarquements se concentrent sur les 4 mois de novembre à février, apogée des départs. Cette concentration extrême des embarquements de novembre à février n’est évidemment pas anodine et s’explique par la nécessité de traverser l’océan Indien grâce aux vents de mousson soufflant globalement du sud-ouest au nord-est dès le mois d’avril. Le rythme de la mousson commande largement le calendrier général du périple de Lorient à Pondichéry, mais les capitaines tiennent également compte des prix des marchandises en Inde qui dépendent eux-mêmes de la fréquentation de la côte par les Européens.

Schématiquement, les navires partant de Lorient traversent le difficile golfe de Gascogne puis atteignent les îles du Cap-Vert où ils peuvent faire escale. Ensuite la plupart choisissent de mettre le cap au sud-ouest vers l’île de la Trinité afin d’éviter les dangers du golfe de Guinée, puis reviennent en direction du sud-est pour passer au large du cap de Bonne-Espérance et enfin vont faire escale aux Mascareignes, dans les îles de France et de Bourbon. Cette escale est nécessaire pour la santé de l’équipage (lutte contre le scorbut notamment), pour les réparations du vaisseau et le ravitaillement ; elle dure en moyenne 5 semaines après 5 mois de voyage depuis la Métropole. Enfin, les navires empruntent deux routes possibles ; l’une très directe vers la côte Malabare en profitant des vents de mousson du sud-ouest qui soufflent d’avril à octobre ; l’autre redescend vers le sud-est pour doubler l’île Saint Paul et remonter ensuite vers le nord-est pour atteindre la côte de Coromandel et Pondichéry. Cette seconde route est plus longue que la première, 3 mois contre 1 mois, mais la « petite route » est moins connue et une fois sur la côte Malabare, il reste à contourner Ceylan par le sud afin de gagner Pondichéry.

Ce schéma de voyage[xxiv]de Lorient à Pondichéry est très indicatif, il existe bien d’autres variantes de ces routes ; bien souvent, les capitaines se déterminent en fonction de multiples facteurs. Mais il est clair que ce voyage est très long, de 7 à 9 mois pour un aller, et fort dangereux.

Le graphique suivant permet de visualiser l’ensemble du processus décrit ci-dessus. Nous avons dû rapporter les répartitions mensuelles des engagements et des embarquements en pourcentage car les effectifs étaient différents.

Ce graphique montre que les recruteurs anticipent dans leur activité durant l’été le début des 4 mois d’embarquements massifs et ils anticipent aussi la fin de cette période d’embarquements puisque dès le mois de décembre le nombre des engagements chute fortement, enfin cette décroissance se régularise jusqu’à l’étiage du mois de mai.

Les mois de juin à septembre mais aussi octobre sont des mois de recrutement de soldats sans embarquements importants, c’est pourquoi il me semble que l’irrégularité de la formation évoquée ci-avant peut se lire sur ce graphique puisque les recrues de juin sont embarquées au plus tôt en octobre et surtout en novembre après 4 à 5 mois d’incorporation à l’inverse sans doute des recrues de janvier, février et mars qui semblent embarquer rapidement dans les derniers navires de la saison en février et mars.

Dans cette combinaison d’engagements répartis sur 9 mois et d’embarquements concentrés sur 4 mois, toutes les variantes sont possibles et traduisent bien la diversité déjà constatée dans la durée de formation des soldats. De plus cette contradiction entre des engagements répartis et des embarquements concentrés montre que le recrutement ne s’improvise pas et que la Compagnie a dû s’occuper elle-même du facteur humain et des lenteurs des transports afin de répondre aux impératifs de la navigation auxquels les européens s’adaptent dans leur expansion.

Bien sûr, il demeure en suspens la question des motifs. Quels sont-ils pour décider un jeune homme à s’engager pour 6 ans au service d’une Compagnie susceptible de l’envoyer n’importe où dans ses comptoirs ?

Les archives utilisées ici ne permettent aucune supposition, aussi est-il nécessaire de reprendre les conclusions d’autres études[xxv]. Le recrutement dépendrait plus du besoin en hommes de la Compagnie que du besoin en blé des hommes mais il est précisé que la misère facilite le recrutement. Le rôle des agents recruteurs est donc souligné et certainement, les soldats aventuriers étaient-ils rares.

3.- La mort des soldats à Pondichéry

Soulignons à ce sujet que le choix des archives notariales de Pondichéry comme source de base nous conduit à ignorer le sort des soldats rapatriés en France après leur service. En effet, par définition, les inventaires après décès ne concernent que les soldats décédés au cours de leur service à Pondichéry. Il faut garder à l’esprit cette particularité de l’effectif afin de ne pas trop noircir le trait.

La mort du soldat est aux antipodes de l’acte d’engagement et conclut une vie au service de la Compagnie. Les conditions de cette mort - âge des défunts, durée du service et répartition mensuelle des décès - éclairent les conditions de vie de la garnison. Traditionnellement, le soldat meurt de sa fonction mais à Pondichéry, le soldat n’est-il pas avant tout un Européen devant la mort ?

Dans notre effectif, les soldats décèdent de 17 à 51 ans mais inégalement :

- les soldats de moins de 20 ans représentent 11,5% des décès,

- les soldats de 20-29 ans inclus, 49,6% des décès,

- les soldats de 30-39 ans inclus, 26,5% des décès,

- les soldats de 40-51 ans inclus, 12,4% des décès.

La mort ne recule évidemment pas avec l’âge et ces pourcentages montrent en fait les classes d’âge les plus nombreuses parmi les soldats. Les soldats engagés jeunes décèdent également jeunes, 60% d’entre-eux avant 30 ans (parmi ceux qui décèdent à Pondichéry !). Ces décès précoces sont-ils l’aboutissement de services courts ?

Les recrues signent à Lorient un engagement pour 6 ans mais nous constatons que 20% des décès ont lieu après la sixième année révolue ! Les autorités négligeaient donc de rapatrier les soldats en Métropole. Cependant, ignorant le nombre des rapatriements ayant eu lieu, il est impossible de préciser l’ampleur exacte des soldats « oubliés » à Pondichéry. A l’inverse, 80% de notre effectif sont décédés avant l’expiration de leur engagement. Si l’on cherche à préciser le calendrier de la mortalité durant ces 6 années, on s’aperçoit que 57% au total des soldats décèdent au cours des 3 premières années et les 23% restant dans les 3 années suivantes. Le pic de mortalité est observé durant la seconde année d’engagement. Remarquons que la première année correspond entièrement à la période de formation à Lorient (4 mois en moyenne) puis au long périple de Lorient à Pondichéry (7 à 9 mois). La mortalité importante de cette première année s’explique donc par les conditions de la navigation et la durée du voyage. Le pic de la seconde année mais aussi la forte mortalité de la troisième année correspondent vraisemblablement à une période d’adaptation aux conditions locales, notamment le climat. La chute de la mortalité très nette après cette troisième année et la stabilisation de la mortalité pour les 3 dernières années du service semblent correspondre au régime normal de mortalité de la garnison. Enfin, une nouvelle chute intervient après et les 20% de décès à venir se répartissent entre la 7ième année et la 22ième année ! C’est en effet l’Angevin Louis Allard originaire de Chalonges, engagé à 25 ans en décembre 1723, qui détient ce record. Il était resté à Lorient un peu plus de 3 ans avant d’embarquer en février 1727 !

En définitive, le service parait court et la mortalité très forte durant les 3 premières années. Quelques soldats demeurent en poste au-delà de leur service et parmi eux, certains semblent s’accommoder parfaitement de la vie en Inde. Malnutrition, mauvaise hygiène et promiscuité à bord des vaisseaux ainsi que les conditions locales à Pondichéry apparaissent comme des causes évidentes de cette mortalité.

La répartition mensuelle des décès permet de préciser l’influence de l’un de ces facteurs de mortalité : le climat tropical de mousson de Pondichéry (environ 12° latitude Nord). A partir du mois de mai, étiage des décès, la mortalité augmente fortement jusqu’en août, apogée des décès, suivi d’une chute brutale en septembre. C’est le seul mouvement ample annuel car après, curieusement, les décès connaissent un second pic en octobre puis de nouveau une chute. La mortalité augmente encore en décembre et janvier avant de décroître une dernière fois. Mettre en parallèle cette répartition heurtée des décès avec les diagrammes de la pluviométrie et des températures ne permet pas d’établir un lien entre climat et mortalité. Cependant, le climat constitue sûrement une toile de fond de la mortalité. Il faut donc rechercher des causes plus directes susceptibles de potentialiser un affaiblissement chronique en pathologie. Vraisemblablement, les soldats étaient-ils atteints de maladies infectieuses telles le paludisme et la variole ou encore de parasitoses liées aux aliments et aux boissons. Les soldats abusaient d’ailleurs de l’alcool du pays, l’arrack, comme en témoigne un mémoire :

« La grande facilité qu’ont les soldats et les matelots à boire une liqueur qu’on appelle araque qui est beaucoup plus violente que l’eau de vie est cause qu’il périt toutes les années la moitié de la garnison… »[xxvi] !

III.- Quelle vie menaient les soldats ?

Les résumés des dossiers de justice[xxvii] des soldats, au nombre de 255 de 1705 à 1811, nous laissent entrevoir les rapports sociaux des soldats à Pondichéry. Le Conseil de Guerre est composé de 5 à 7 officiers de la garnison et présidé par le Gouverneur de Pondichéry. Le Major de la garnison tient la fonction du ministère public, c’est-à-dire de l’accusation. La procédure criminelle est engagée par le Procureur Général qui expose les faits connus au Président du Conseil et sollicite l’ouverture d’une instruction judiciaire menée par un conseiller nommé par le Président. Le Conseil se réunit après l’instruction en audience publique où l’accusé, les témoins éventuels et la victime confirment leurs dépositions. L’accusé, interrogé « sur la scelette » à cette occasion, ne bénéficie pas d’une défense professionnelle. Enfin, le Conseil de Guerre, voire le Conseil Supérieur, rend la sentence séance tenante et la peine est exécutée très rapidement.

1.- Soldat exclusivement ?

Un dossier de justice cocasse est révélateur des activités de certains soldats. Jean Guymar est en effet un soldat allemand cabaretier qui reçut dans son cabaret Jean Bernard Schimer, autre soldat allemand ivre mort. Il voulut le réveiller vers 20H pour que le soldat puisse répondre à la revue et, subitement, le cabaretier reçu un coup du couteau à l’aine. Le 16 octobre 1751, le chirurgien explique dans un rapport que J.Guymar, remis de sa blessure, fêta sa guérison, mangea beaucoup et mourut subitement quelques heures après, accablé de fièvre et le bas-ventre enflé ! Le chirurgien conclut à une indigestion et JB.Schimer fut relaxé faute de preuves.

Il est dommage que nous n’ayons trace de cette activité qu’au travers d’un dossier de justice, mais néanmoins, il ne fait pas de doute que certains soldats sont donc cabaretiers.

En fait, la Compagnie a encouragé les engagements de recrues ayant une qualification sûrement afin d’exporter des savoir-faire dans les colonies pour améliorer le quotidien. On peut imaginer en effet que des soldats offraient au besoin leurs services, ainsi vraisemblablement des soldats chirurgiens comme Olivier Laparrière qui mourut d’ailleurs en 1701 après avoir ingurgité ses propres remèdes pour se guérir d’une infirmité qu’il avait ! Dans l’inventaire de ce soldat chirurgien, se trouvent des livres de médecine, des instruments et aussi « quelques mauvais remèdes » qui ne laissent pas de doute quant à la pratique de la médecine par ce soldat.

Ces activités supposées, au moins pour quelques soldats, montrent bien qu’être soldat ne signifie pas n’être que soldat, ni même l’être à plein temps. Il faut bien libérer du temps pour ces activités.

Quel est l’emploi du temps d’un soldat dans une journée normale ?

Ces activités sont-elles une tolérance ou une institution ?

Se pratiquent-elles dans le fort ou dans la ville ?

2.- Crimes et désertions

Quelques exemples de la justice militaire façonnent une image assurément caricaturale des soldats :

Le 8 janvier 1728 vers 19H, le soldat de garde Jean Malescot roua de coups de canne le sergent Charles Cadot suite à une dispute pour le droit de passage de l’esclave de C.Cadot dans le fort. Le soldat fut condamné à 3 mois de cachot, sentence clémente car le soldat ne connaissait pas encore C.Cadot comme étant son supérieur[xxviii]. Cette défense plutôt étrange de la part du soldat et qui pourtant semble avoir été acceptée du Conseil ne laisse pas de poser des questions :

Le sergent ne portait-il pas un uniforme susceptible de montrer son grade ?

Le soldat, même nouvellement arrivé, n’a-t-il pas été présenté à ses supérieurs lors d’une revue ?

Ce dossier montre combien les discussions étaient expéditives et il n’est pas certain que si le soldat avait reconnu son supérieur, son comportement en eût été modifié. C’est en effet le sentiment qui se dégage d’autres dossiers.

Ainsi celui du meurtre de François Meder, capitaine au poste de Villenour, dans la nuit du 2 au 3 juillet 1747, de 2 coups de fusil à bout portant alors qu’il dormait. Maximilien Joseph Ingleberg, soldat, en est l’auteur et le justifia à l’instruction en expliquant qu’il avait bu et qu’il désirait se venger du refus de F.Meder de l’autoriser à assister au mariage d’un malabar[xxix] ! Réfugié chez les jésuites puis arrêté, le soldat fut dégradé et exécuté après avoir eu le poing droit coupé le 8 juillet 1747. Il est évident que le grade de la victime n’a pas effrayé le soldat, ni même d’ailleurs la peine à venir dont on peut douter que le soldat l’ignorât. Cet acte prémédité, au mépris de sa vie, laisse le sentiment d’un soldat désespéré et suicidaire.

Ce cas ouvre quelques perspectives concernant le climat psychologique de la garnison. Contrairement à la plupart des autres Européens, s’enrichir rapidement n’est pas la motivation essentielle de l’engagement des soldats. Il n’est d’ailleurs pas évident que la motivation concernant les soldats précède l’efficacité des recruteurs dans les motifs d’un engagement. Il est donc concevable que des soldats engagés pour 6 ans, souvent plus en fait, envoyés dans un pays inconnu sous un climat très éprouvant, loin de leur famille, aient été parfois déprimés et agressifs. Il me semble d’ailleurs que l’illétrisme de la majorité des soldats ne pouvait qu’alimenter ces sentiments et les réactions en conséquence : violence, alcoolisme.

Ces deux dossiers montrent justement la violence des soldats sûrement liée à l’alcoolisme comme c’est le cas dans ce second dossier ; ils montrent aussi que les préceptes du christianisme ne suffisent pas à policer les soldats d’où ces peines très sévères et toujours publiques d’ailleurs, pour l’exemple. Le portrait qui se dégage en définitive de ces dossiers est celui de soldats au caractère impulsif, violent, bagarreur et buveur, mais aussi parfois déprimé ce qui n’est pas, en fait, contradictoire au vu des conditions matérielles et psychologiques des soldats.

Les dossiers de la justice militaire rendent compte aussi des désertions des soldats. Les désertions sont le fléau des armées d’Ancien-Régime en général et la Compagnie ne fait pas exception, ni même la garnison de Pondichéry. C’est pourquoi les peines sont en théorie très lourdes, peine capitale avec parfois mutilation des mains, et exemplaires. L’exécution est publique dite « à la tête des troupes ». Ces actes témoignent d’une très grande sévérité, pondérée souvent par la nécessité de garder des hommes.

Les désertions individuelles semblent rares et à l’inverse il y a parfois de véritables mutineries. Ainsi, le 1er octobre 1731, 11 soldats se mutinent et prennent leurs armes dans la caserne ce qui laisse d’ailleurs supposer que les soldats ne portaient pas, en temps normal, leurs armes. Ils fuient par la porte de Goudelour poursuivis par un détachement qui capture l’un d’eux, Pierre Langlois qui passe donc en Conseil de Guerre. Il se défendra en affirmant s’être mutiné contre son gré et présentera des excuses mais il sera exécuté le 5 octobre 1731[xxx].

Plus retors et sans scrupule, les 4 soldats Jacques Morin, Saint Cloud, Joseph Mesnier, La Jeunesse, Claude Marie, Sainte Marie, et Jean Blanchet, Fromentin, qui désertèrent dans la nuit du 19 au 20 août 1740 et assassinèrent un vieillard musulman près de la porte de Goudelour afin d’éviter l’extradition du comptoir anglais. En effet, il existait une convention entre Français et Anglais pour la restitution mutuelle des déserteurs qui excluait les cas d’assassinat. Mais ces 4 soldats furent mis au cachot par les Anglais indignés, qui les remirent ensuite aux Français sans condition. Le 24 septembre 1740, Fromentin et Saint Cloud furent jugés pour le meurtre et condamnés « à avoir les bras, jambes, cuisses, et reins rompus à vif sur un échafaud qui pour cet effet sera dressé sur la place d’armes et mis ensuite sur une roue la face tournée vers le ciel pour y finir leurs jours ». Deux jours après, Sainte Marie et La Jeunesse furent condamnés aux galères à perpétuité pour complicité[xxxi]. Cette justice contre les déserteurs assassins est donc expéditive et exemplaire. Du point de vue des soldats, ils ont été engagés respectivement en 1730, 1732 et 1736 pour 2 d’entre eux. En 1740 donc, 2 d’entre eux auraient dû terminer leur service depuis 4 et 2 ans ce qui peut expliquer en partie un tel geste.

Cet exemple d’extrême rigueur du Conseil de Guerre n’est cependant pas systématique et devant la pénurie de troupes, le Conseil est bien obligé d’être souvent indulgent. Ainsi le cas de Joseph Sorian, Francoeur, est révélateur d’une désertion pour un motif particulier. En effet, alors qu’il était de garde Porte de Madras, il aurait tenté de déserter mais il fut pris puis jugé. L’instruction démontra la folie du soldat et fut classée sans suite[xxxii]. La folie touche bien entendu des personnes de Métropole mais l’on ne peut s’empêcher de penser que les conditions matérielles et psychologiques d’un soldat à Pondichéry favorisaient pour certains cette évolution.

Ce motif particulier lui a donc valu l’indulgence des juges qui l’accordent aussi dans les cas de retour des déserteurs comme ces 4 cas le montrent. Pierre Launay, François Maluau, Pierre Lachaux et Jacques Cadet ont ainsi déserté ensemble le 9 mai 1725, puis sont revenus le 8 septembre 1725 ; à l’exception de P.Lachaux revenu le 6 août 1726 ! Or, le secrétaire avait procédé dans l’intervalle - le 30 juin 1725 - à l’inventaire et vente des biens. Il remboursa alors les soldats avec la recette de la vente, même Pierre Lachaux[xxxiii].

Dernier cas d’indulgence relative des juges envers 5 soldats déserteurs le 2 novembre 1749 lors d’une expédition contre Trichinopoly. Le 13 novembre 1749 et malgré leur défense faisant valoir qu’ils avaient passé 5 jours à boire de l’eau de riz, les 5 hommes furent condamnés à mort sauf l’un d’eux, trop jeune (15 ans). Le Conseil demanda cependant au Gouverneur de désigner par tirage l’un des condamnés afin de garder les autres dans la garnison. Antoine Bouste fut donc pendu le 14 novembre 1749 pour cette désertion collective[xxxiv].

Ces exemples de désertions malheureusement très ponctuels à défaut de données plus générales permettent cependant de se faire une idée de l’état d’esprit dans la garnison. Certains soldats étaient prêts à tout pour déserter avec sûrement l’espoir de s’embarquer sur un navire pour l’Europe dans le comptoir voisin. Les autorités furent soucieuses de limiter les désertions et la répression fut le choix explicite contre elles mais les impératifs militaires ont souvent imposé l’indulgence ou la peine exemplaire pour l’un des déserteurs. De plus, les autorités n’étaient pas exemptes d’une certaine responsabilité comme en témoigne cette lettre inspirée de Dupleix :

« Il est (…) facheux de condamner quelqu’un sans être certain de son crime. Telle est la situation où nous nous trouvons lorsque pour fait de désertion nous sommes forcés de procéder sans savoir le temps de l’engagement et combien il doit durer ; car enfin, l’accord est mutuel. Lorsqu’un soldat s’engage à servir (…) et que son temps est fini, on doit le renvoyer ou lui renouveller l’engagement. Si on ne fait ni l’un ni l’autre, nous ne croyons pas qu’il mérite la mort puisque l’on commence à manquer à la condition qui le met en l’état ou de se rengager ou d’acquérir la liberté. »[xxxv]

3.- Vie civile et mariages

Les déserteurs rejoignaient alors les autres colonies européennes en temps de guerre mais en temps de paix, ils se portaient plutôt vers les princes hindous pour les plus téméraires. C’est le cas de Joseph Louis de Volton qui, en 1739/1740, déserta et se rendit auprès du Grand Moghol dont il devint le médecin. Le Roi lui envoya alors un brevet de grâce en 1741 afin de se concilier ce sujet si bien placé[xxxvi].

Ce cas est quelque peu spectaculaire mais témoigne d’un retour à la vie civile d’un soldat de Pondichéry. Ces retours à la vie civile concernaient assurément une minorité de soldats. Ils ne sont pas forcément synonymes de rapatriement en Métropole et d’ailleurs, les seules indications dont nous disposions, ne traitent que d’installations de soldats à Pondichéry. Par contre, ces retours à la vie civile sont parfois à mettre en rapport avec un mariage comme cela semble naturel de la part des jeunes gens.

Pour se marier, les soldats devaient obtenir l’autorisation du Conseil Supérieur de Pondichéry, relativement indifférent jusque vers 1719 puis plus autoritaire après, avec notamment l’interdiction de mariage avec les femmes noires. Plus généralement, Pondichéry n’a jamais été conçue par les Directeurs ni même par la monarchie comme une colonie de peuplement et jamais des femmes n’ont été envoyées à Pondichéry sauf cas particuliers. Les soldats se mariaient[xxxvii] donc avec des « échappées de portugais » en majorité ou parfois des indiennes. Le Gouverneur Hébert conscient de cet état de fait s’explique concernant la rareté des femmes françaises :

« Je trouve beaucoup de difficultés d’en faire venir de si loin étant marchandise de contrebande et de difficile garde à moins qu’on ne les donast sous l’autorité de quelqu’un de très sage et de quelque femme un peu âgée qui voulust bien y prendre garde jusqu’à temps qu’elles fussent mariées[xxxviii] ».

A.Mouradian Ségaud cite en définitive le chiffre de 48 soldats mariés sur 149 en 1719 avant le durcissement du Conseil Supérieur, ce qui paraît élevé. Enfin, après 1720, les mariages de soldats français avec des malabares se raréfient encore, du fait de l’arrivée en âge d’être mariées des filles de français.

La Compagnie demeure tout de même hostile aux mariages des soldats ou du moins aux soldats mariés puisque les autorités de Pondichéry considèrent que le climat est trop rude pour les femmes françaises des soldats. Ainsi les soldats mariés sont plutôt affectés aux Mascareignes mais ce n’est pas une règle absolue puisqu’en 1753/1754, des grenadiers et hussards allemands sont passés avec leurs femmes et même des enfants pour deux d’entre eux.

En définitive, il est clair que les soldats assument d’autres fonctions que militaire dans la colonie même si nos sources négligent cet aspect. Parmi les motifs de ces activités parallèles, deux facteurs prédominent vraisemblablement, la volonté de se constituer un pécule et la nécessité de lutter contre l’ennui.

En dehors de cet aspect, point de certitude quant aux archives elles-mêmes. Certainement, des soldats étaient buveurs, bagarreurs voire criminels mais il est tout aussi certain que d’autres se sont installés à Pondichéry voire même s’y sont mariés. Où situer donc la majorité entre le rejet total et l’adaptation à la vie de la colonie ?

Les biens des soldats au moment de leur décès peuvent être considérés comme une ébauche de réponse.

IV.-Les biens des soldats

Les inventaires après décès fournissent des listes d’objets vendus après le décès de sorte que nous disposons de ces listes et de la valeur marchande des objets. Mais nous disposons aussi de documents propres à Pondichéry, les « Etats Généraux », ainsi nommés du fait de leurs intitulés. Ces documents existent pour la période 1732-1758 à l’exception de 1738, 1749 et 1742. Pour chaque année, le greffier a établi un « Etat Général » des défunts « sans héritiers connus aux Indes » et un autre des successions « dans lesquelles il ne s’est rien trouvé ». Comparer ces documents et les inventaires pour cette période permet d’en tirer 2 conclusions importantes :

- les archives notariales de Pondichéry postérieures à 1750 sont incomplètes,

- les inventaires après décès ne concernent qu’un tiers des soldats défunts, les plus « riches ».

Majoritaires seraient donc les soldats trop pauvres pour être retrouvés dans les archives, l’étude suivante sur les biens des soldats est à replacer dans cette perspective.

1.- Les objets des inventaires

Ces objets sont à répartir en cinq grandes catégories : les vêtements, les objets du corps, les objets rares, les objets culturels et les tissus.

Les vêtements constituent l’immense majorité des objets des inventaires, ils ne sont guère divers et proviennent nombreux des uniformes : culottes, cravates, vestes, bas, chemises, habits et justaucorps sont les intitulés les plus fréquents. Le guingan, souvent bleu, est la matière la plus courante même si des étoffes plus rares sont citées : vichy[xxxix], pinchina[xl], armoisin[xli], balassor[xlii], camelot[xliii]. Il existe vraisemblablement une petite industrie textile pour fabriquer ce guingan, toile locale, pour les uniformes. Cependant, chemises et cravates arrivent plus généralement de Métropole à l’inverse des autres pièces.

Avec ces vêtements, de nombreux soldats possédaient aussi quelques objets du corps tels des affaires de toilette (serviettes, ciseaux, peignes de buis ou de corne, rasoirs et miroirs de poche), des cols, des guêtres, des souliers, des chapeaux et bonnets. Ainsi que quelques tabatières, pipes et paquets de tabac et encore, des cannes, des couteaux, des boutons… La diversité défie ici l’énumération même si chaque objet est peu récurrent. Ils témoignent de pratiques comme le rasage ou le tabagisme à une époque où les marins chiquaient plutôt le tabac.

Quelques objets rares se rencontrent comme deux maisons et du mobilier. Ces maisons sont fort chères mais montrent qu’au moins deux soldats ont vécu dans la ville chez eux. Ces maisons de briques et de terre comportent un petit enclos avec une basse-cour, seules réserves alimentaires rencontrées dans les actes. Parmi le mobilier, les coffres font exception car ils sont très nombreux, en sapin ou en teck. Très rares sont donc les meubles de rotin, la literie, la vaisselle.

Enfin, de très rares inventaires mentionnent des objets culturels. Deux violons, 14 livres de prières, 13 de médecine et 40 sans précision aucune. Les livres de médecine sont tous issus de l’inventaire d’un soldat-chirurgien et les autres se concentrent sur très peu d’inventaires.

Ces quatre premières catégories démontrent à l’évidence la pauvreté matérielle des soldats même si au moins deux exceptions apparaissent. Déjà, il semble exister un écart de fortune très important entre une majorité démunie et des fortunes très rares. Ces catégories témoignent toutes d’objets de la vie privée des soldats à l’inverse de la dernière catégorie, les tissus.

On trouve donc des pièces de drap, de toile, de mousseline, d’armoisin pour les tissus européens et des pièces de guingan, de salempourris[xliv], de caret, de bétille et de chite pour les tissus indiens.

Chites, bétilles et mouchoirs sont des tissus indiens imprimés d’une grande qualité[xlv]. Ces tissus constituent certainement un capital pour le soldat qui en détient et laissent à croire que certains soldats se livraient à une petite activité mercantile sûrement dans le cadre du commerce indien. Si cette activité commerciale de certains soldats était confirmée, leur statut en serait essentiellement modifié puisque de protecteurs du commerce, ils en deviendraient aussi de petits acteurs. Probablement donc qu’une tolérance envers les activités des soldats existait-elle pour occuper les soldats et leur permettre d’améliorer leur ordinaire ?

Enfin, les inventaires des soldats, pourtant pauvres en objets, témoignent cependant d’une grande diversité des lieux d’approvisionnement et d’une grande diversité des matières utilisées. Ainsi, trouve-t-on par exemples dans ces actes, un justaucorps d’Europe, une chemise de France, des souliers de l’Inde, des mouchoirs du Bengale, une pièce d’étoffe de Chine à fleurs. La vocation commerciale de Pondichéry est ici démontrée par les trois pôles de provenance des produits : Europe, Inde et Chine. Des soldats qui n’auraient probablement jamais eu accès aux produits coloniaux restés confidentiels en France, se trouvent à Pondichéry avec des produits de trois pôles différents !

Les soldats de Pondichéry paraissent donc pauvres mais confrontés à de grandes richesses qui certainement leur rendent leur pauvreté plus évidente tout en participant sûrement à une sorte de « désenclavement intellectuel ». Il est certain que l’Inde dans son ensemble, le climat, les hommes, les richesses et le grand commerce maritime, bouscule fortement la vision de bon nombre de soldats, arrivés de Bretagne après une première traversée éprouvante. Malgré cela, ces tissus trouvés dans les inventaires et d’autres indices ténus laissent à penser que certains soldats s’adaptaient fort bien et profitaient soit de leur savoir-faire, soit de l’importance commerciale de Pondichéry pour améliorer leur solde.

2.- La valeur des successions

Après l’analyse thématique des objets, il est possible de synthétiser les inventaires pour trois critères : la quantité moyenne d’objets par acte, le montant moyen des dettes en caches[xlvi] et le montant moyen des successions. Il nous a paru intéressant d’en donner le graphique suivant qui présente, selon l’échelle de gauche, les montants moyens des successions et des dettes en caches, et selon l’échelle de droite, les quantités décennales moyennes d’objets par soldat. Notons que le montant moyen d’endettement des soldats est calculé uniquement avec les soldats endettés qui représentent 74% de notre effectif sur l’ensemble de la période.

Les successions décroissent sur l’ensemble de la période avec une rupture très nette entre les décennies 1710-1719 et 1720-1729 lorsque le rythme de décroissance s’accélère. L’évolution du nombre des objets est différente puisque à l’inverse, entre ces deux décennies, il y a une légère reprise de la quantité d’objets. Cependant, le profil confirme l’évolution des successions puisque l’on constate une décroissance globale. Enfin, l’évolution des dettes est très nettement différente puisque les dettes augmentent sur les 3 premières décennies puis décroissent très brusquement. Deux hypothèses peuvent l’expliquer, soit un meilleur règlement des dettes en cours par les soldats avant leur décès, soit un recul des petits crédits liés à l’appauvrissement des soldats.

Il faut préciser que les successions comprennent les dettes et par conséquent le différentiel entre montant des dettes et des successions, sur ce graphique, est inutilisable. Ainsi, ce n’est pas le fait que les soldats paient plus régulièrement leurs dettes avant leur décès qui grèvent les successions.

Deux des trois critères convergent donc et montrent un appauvrissement continu des soldats de 1700 à 1761. Le troisième critère, l’endettement, le confirme pour les trois premières décennies.

3.- Une réussite exceptionnelle : Pierre BARREAU

Les pièces identifiées de ce dossier sont dispersées dans les registres du notariat de Pondichéry P5 et P6. Elles concernent le soldat Pierre Barreau décédé le 8 avril 1709 qui était l’associé d’un pilote français, Pierre Baillieu, dans une société de commerce. Cette société est née le 1er juin 1709, chacun des associés ayant apporté 164 pagodes. Après le décès du 8 avril, la société est dissoute et les biens vendus aux enchères. Pierre Baillieu déclare avoir reçu du greffier 210 pagodes 10 fanons et 25 caches le 19 mars 1711.

Cette société aura donc vécu presque 2 ans avec un bénéfice de 46 pag. 10 fan. 25 ca pour Pierre Baillieu pour une mise de départ de 164 pagodes soit un gain de 28,3%.

Le premier des enseignements est à l’évidence que les bénéfices pour une petite société de commerce, vraisemblablement d’Inde en Inde, pouvaient être importants. Une société de ce type nécessite une importante mise de départ et nous ignorons d’où provient l’argent de ces associés et notamment pour le soldat. Il ne gagne en effet que 12 livres tournois au maximum soit environ 1 pagode 1/2. Ce dossier confirme par l’exemple l’hypothèse émise concernant les tissus retrouvés dans les inventaires et laissant supposer que certains soldats se livraient à des activités commerciales.

Quelques rubriques de la vente des effets du défunt fournissent également d’autres informations. Ainsi, ces 2 personnes possédaient en commun un maison décrite ainsi : « Item un terrain enclos de murailles, maison, varande, cuisine ( ?) adjugé après trois publications et afiches adjugé au sieur Moisy pour 80 pagodes (…) »

Il s’agit là de la troisième maison et la plus chère, qui était louée semble-t-il : « Item reçu pour un mois 3/4 du loyer de sa maison quarante deux fanons. » Il existe donc des maisons à louer et peut-être que des soldats en louaient eux-mêmes. Cependant, le loyer mentionné équivaut à 1 pagode par mois soit les deux tiers d’une solde mensuelle[xlvii]!

On trouve également dans cette vente de l’or pour 69 pagodes ce qui semble considérable. Les métaux précieux étaient nécessaires pour faire du commerce en Inde qui en manquait. Cet or est vraisemblablement la trésorerie de cette petite société pour un prochain achat de marchandises, sûrement des étoffes. Ce soldat et son associé constituent donc un exemple étonnant d’adaptation au pays et aux opportunités possibles liées au rôle de Pondichéry.

Enfin, la vente mentionne « la somme de quarante pagodes reçues de Manuel Demarest pour le montant d’un billet de pareille somme (…) ». Le soldat, certainement grâce à la trésorerie de la société, avançait de l’argent à d’autres Français. Ce billet est le plus important. Les dettes des soldats, nombreuses et moins importantes, témoignent aussi de ce rôle de banquier local du soldat.

Ce soldat est un exemple exceptionnel d’adaptation à Pondichéry mais il est dommage que nous ignorions la provenance de sa mise de départ : capital familial ou capital constitué à Pondichéry ?

Ce cas isolé tranche singulièrement avec les successions considérées dans leur ensemble puisque la décennie 1700-1710 connaît le montant moyen des successions le plus élevé avec 6253 caches soit tout juste 4 pagodes ! Le rapport entre 4 pagodes en moyenne et 210 est de plus de 50 ! Une très grande majorité de soldats ne possède donc presque rien et cette majorité s’appauvrit certainement sur l’ensemble de la période.

Cette synthèse des principaux points développés dans un travail antérieur mérite une conclusion que je n’avais pas su lui donner dans un premier temps.

Il apparaît clairement que l’on peut définir un profil relativement homogène des soldats de Pondichéry. En l’état des travaux, il ne diffère pas sensiblement de celui des soldats de la Compagnie des Indes en général.

Il est également évident que l’adaptation des soldats à Pondichéry varie beaucoup d’un individu à l’autre. Il n’existe donc pas une classe sociale des soldats même si la grande majorité d’entre eux peut se caractérisée par une grande pauvreté matérielle. Une minorité, peut-être fortunée à l’origine, profite des possibilités commerciales de la capitale des Etablissements français de l’Inde. C’est donc le constat d’une très grande amplitude dans les fortunes qui se dégage. Manque une véritable connaissance des rapports à l’Inde des soldats, une connaissance précise des rapports sociaux entre soldats et indiens bien sur, mais aussi des visions réciproques des uns sur les autres.

Nous déplorons donc le défaut majeur de notre travail, une approche européanocentriste fondée sur l’histoire quantitative et pas assez intimiste. Il fallait cependant exploiter les inventaires après décès de Pondichéry même s’ils s’avèrent moins riches que les inventaires de Métropole. Ils ont somme toute quelque peu éclairé l’histoire matérielle des soldats et ouverts une perspective de travail sur les soldats commerçants.

 



[i] Le contrôle des troupes de la Compagnie des Indes couvre la période 1721-1770 et comprend 3 séries consignant les recrues respectivement dans l’ordre des engagements à Lorient, dans l’ordre alphabétique des prénoms puis des noms. La 3ième série imprimée et non plus manuscrite ne concerne pas notre période. Ce contrôle est consultable au Centre des Archives d’Outre Mer (CAOM) à Aix-en-Provence dans la série des archives coloniales D2a et recense quelque 21 000 soldats.

[ii] Ces inventaires très sommaires ainsi que des documents établis par le greffier de la Compagnie à Pondichéry recensant annuellement les français décédés et notamment les soldats, se trouvent également à Aix-en-Provence dans les archives du notariat de Pondichéry cotées de P1 à P86. Ces documents se répartissent très inégalement sur la période 1700-1761

[iii] J.CORNETTE, « La révolution des objets, le Paris des inventaires après décès », R.H.M.C., t.36, 1989.

[iv] François MARTIN (1634-1706), d’origine roturière, fut Gouverneur de Pondichéry (1674-1693 puis 1698-1706) et anobli par Louis XIV en 1700.

[v]  P.HAUDRERE, « Jalons pour une histoire des compagnies des Indes », R.F.H.O.M., 290, 1991

[vi] Joseph-François DUPLEIX (1697-1763), fils d’un Fermier Général, Directeur de la Compagnie, fut nommé Gouverneur de Chandemagor en 1730. Il épousa en 1741 Jeanne ALBERT, créole, veuve de Jacques Vincent, conseillère très écoutée par la suite. Nommé en 1739, Dupleix, arrive en janvier 1742 à Pondichéry comme Gouverneur.

[vii] Achem était un port d’escale à la pointe nord de Sumatra durant la mauvaise saison.

[viii] Bertrand François MAHE DE LA BOURDONNAIS (1699-1753), marin malouin, fut Gouverneur des îles de France et de Bourbon.

[ix] La dynastie moghole régna sur l’Inde à l’époque moderne et lui légua quelqu’uns de ses monuments les plus célèbres : le Taj Mahal et le Fort Rouge d’Agra. L’ouvrage, Histoire de l’Inde Moderne 1480-1950, sous la direction de C.Markovits, précise l’histoire de cet empire et replace l’histoire des européens en Inde dans son contexte.

[x] Le comte de LALLY, baron de TOLLENDAL (1702-1760) fut Gouverneur Général des Etablissements français de l’Inde lors de la Guerre de Sept ans et dut capituler le 17 janvier 1761 face aux anglais à Pondichéry. Accusé de trahison, il fut condamné à mort et exécuté. Voltaire a milité pour sa réhabilitation posthume et Louis XVI a cassé le jugement en 1778.

[xi]  Les topases sont des indiens convertis au catholicisme et habillés à l’européenne, soumis aux lois françaises, qui, parfois, étaient engagés dans l’armée.

[xii] Nous retrouvons trace de cette réforme dans le notariat de Pondichéry puisque les personnalités de la colonie se sont exprimées officiellement et par écrit sur cette réforme. C.A.O.M., P7, fol.95.

[xiii]  A. MOURADIAN SEGAUD, La société à Pondichéry au XVIIIe siècle, Paris, 1971, les envois de troupes en annexes.

[xiv] M.LABERNADIE, Le vieux Pondichéry 1674-1815, chapitre IV, Pondichéry 1936.

[xv] Jean DISSANDRE dit la cadence, décédé en 1751 ou 1752.

[xvi] A.MOURADIAN SEGAUD, op. cit., en annexes.

[xvii] Nous reproduisons ici les lignes du Dictionnaire de Furetière concernant cette technique : « Il y a deux sortes d’imprimerie, l’une en lettres, l’autre en taille douce. Elles diffèrent, en ce que celles des caractères est de relief, & ne s’essuye point ; & celles de taille douce est gravée en creux, & s’essuye sur son cuivre. ».

[xviii] Un chamoiseur est un artisan qui prépare puis vend les peaux de chamois pour divers usages mais par extension les chamoiseurs sont aussi les ouvriers qui récupèrent les peaux de moutons et de chèvres chez le boucher pour en faire du faux chamois.

[xix] Un emplumassier est sans doute un plumassier, artisan qui fabrique et vend des ouvrages confectionnés avec des plumes d’oiseaux. Le métier a été élevé en corps de jurande dès 1599 avec des règles surprenantes telle l’interdiction de mêler des plumes de vautour, héron, oie avec celles d’autruche !

[xx] A.CORVISIER, « Les soldats de la Compagnie des Indes en 1755-1756 », R.H.E.S., jan-mars 1968, pp. 1-34.

[xxi] A.CORVISIER, op. cit.

[xxii] A.CORVISIER, op. cit.

[xxiii] Au vu des difficultés à réunir leurs équipages et notamment les matelots, les capitaines de vaisseau étaient parfois obligés de recourir à la presse c’est-à-dire à l’envoi de la troupe dans la ville pour embarquer d’office tous les matelots présents.

[xxiv] P.HAUDRERE, La compagnie française des Indes au XVIIIe siècle (1719-1795), Paris, 1987, pp. 630-700, précise ces itinéraires et les conditions de la traversée.

[xxv] A.CORVISIER, « Vocation militaire, misère et niveau d’instruction au XVIIIe siècle », Actes du 93ième Congrès des Sociétés Savantes, Tours, 1968, Section d’histoire moderne et contemporaine, 1971, t.2, pp. 270-285.

[xxvi] 1 P.HAUDRERE, op. cit., cite page 872 un « Mémoire sur le commerce et les affaires de la Compagnie …, 1748 », A.N., Col. C2 34, f° 163.

[xxvii] E.GAUDART, La criminalité dans les comptoirs de l’Inde au XVIIIe siècle, Pondichéry, 1937, dont ces résumés de dossiers de justice constituent le contenu.

[xxviii] E.GAUDART, op.cit., dossier 13.

[xxix] E.GAUDART, op.cit., dossier 119.

[xxx] E.GAUDART, op.cit., dossier 37.

[xxxi] E.GAUDART, op. cit., dossier 78.

[xxxii] E.GAUDART, op.cit., dossier 99 malheureusement non daté.

[xxxiii] C.A.O.M. P28 pièces 93-94.

[xxxiv] E.GAUDART, op. cit., dossier 136.

[xxxv] P.HAUDRERE, op. cit., cite page 864 une Lettre de Dupleix, s.d., A.N., S.O.M., Inde 107, p.262.

[xxxvi] A. MOURADIAN SEGAUD, op. cit., extrait de la Correspondance du Conseil Supérieur, T. II, Paris le 14 janvier 1741 et Pondichéry le 31 décembre 1741, p305.

[xxxvii] A. MOURADIAN SEGAUD, op. cit., chapitre VIII, 2nd partie, cite le nombre de 129 mariages de 1699 à 1719 dont 10 avec des indigènes mais sans préciser si ces chiffres concernent uniquement les soldats ou non.

[xxxviii] A.MOURADIAN SEGAUD, op. cit., chapitre VIII, 2nd partie, cite le Gouverneur HEBERT (1708-1713 et 1715-1718), col. C2 71 fol°67

[xxxix] Le vichy est une étoffe de coton à carreaux.

[xl] Le pinchina est une sorte d’étoffe de laine non croisée « qui est une espèce de gros et fort drap qu’on fabrique à Toulon (…) ». Leur largeur est d’une aune soit 1,188 mètres.

[xli] L’armoisin est une sorte de taffetas, c’est-à-dire une étoffe de soie mince unie, qui vient d’Italie ou de Lyon.

[xlii] Le balassor est une étoffe, venue des Indes, faite d’écorce d’arbre ( !) selon l’Encyclopédie Universelle qui précise « (…) on ne nous dit point ni de quel arbre on prend l’écorce, ni comment on le travaille. ».

[xliii] Le camelot est une étoffe de poils de chèvres avec de la laine ou de la soie.

[xliv] Le salempourris est une autre cotonnade indienne.

[xlv] Définitions de l’Encyclopédie Universelle de Diderot et D’Alembert, article chite

[xlvi] A Pondichéry, 1 cache vaut environ 1 denier. 1 pagode comprend 24 fanons et chaque fanon, 64 caches. Chaque pagode vaut 8 livres tournois, 2 sols et 5 deniers.

[xlvii] La solde mensuelle était de 9 livres tournois en 1704 selon M.Labernadie dont 2 livres retenues pour l’entretien. En 1713, la solde était passée à 12 livres. Nous ignorons son évolution ultérieure.