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De Pondichéry de 1674 à la Francophonie de 1995

par M. Gobalakichenane

Cercle culturel des Pondichériens

 

Pondichéry dont le rattachement à l’Union Indienne fut ratifié par les Autorités Françaises en 1962, était devenue déjà une paisible ville Tamoule, dans l’Inde du Sud, depuis sa restitution à la France, en 1816, par les Anglais. Mais, elle avait été auparavant, presque tout au long du xviii-ème siècle, un centre commercial et politique important en relation étroite avec Lorient qui, soi-dit en passant, doit sa croissance presqu’exclusivement à son commerce avec l’Inde via Pondichéry.

Sur un site choisi par Bellanger de l’Espinay en 1674 sous Louis XIV, le Parisien François Martin fonda la première loge française sur la côte Tamoule dite “de Coromandel” que lui-même et Dumas fortifièrent et développèrent ensuite. Mais c’est sous Dupleix, dans les années 1746 à 1752, que la ville devait connaître son apogée, alors que Bussy devenait le grand “faiseur de rois” du Deccan. C’est l’époque de la Guerre de la Succession d’Autriche et la période de trêve européenne avant la Guerre de Sept Ans.

Rasée complètement en 1761 par les Anglais (conséquence des hostilités déclarées, en Europe, entre la France et la Grande-Bretagne), Pondichéry se développa très lentement, à partir de 1765 (soit 2 ans après le Traité de Paris), au gré des vicissitudes de la politique étrangère sous Louis XV et Louis XVI. Lorsque la France, forte de la Marine de Choiseul et désireuse d’effacer l’affront du Traité de Paris de 1763, entrera dans la Guerre d’Indépendance des Etats-Unis, les hostilités seront déclarées de nouveau entre la France et la Grande-Bretagne dans le monde entier et c’est ainsi que Pondichéry sera encore une fois occupée en 1778 et ruinée de nouveau.

Le Traité de Versailles en 1783 qui donne à la France l’impression d’avoir pris la revanche (puisqu’il consacre l’Indépendance des Etats-Unis) fut véritablement funeste à l’Inde Française. Certains historiens font terminer à tort, en 1763 déjà, l’aventure française en Inde, en oubliant ou en sous-estimant tous les autres évènements qui jalonnèrent la période ultérieure de 20 ans, avec la vaillante défense de Bellecombe en 1778, les admirables victoires navales de Suffren, au large de Coromandel et Ceylan en 1782-83, qui avaient forcé l’admiration de tous les pays de l’Océan Indien et de l’Europe entière, la campagne de Bussy à Goudelour (à 22 Km, au Sud de Pondichéry) à laquelle participèrent les futurs Bernadotte, Barras, Law de Lauriston et autres grands noms français.

Redevenue française en 1785, toujours avec deux ans de décalage après le Traité de Versailes, Pondichéry vit et subit avec impuissance la décision de la Cour de Louis XVI de transférer le pouvoir supérieur politique à l’lle de France (Maurice), avant de faire sa “Révolution française”, aussi passionnante qu’animée et de repasser, pour le dernière fois, en 1793, sous le joug des Anglais, alors en guerre en Europe contre le pouvoir révolutionnaire de France.

Au xx-ème siècle, Pondichéry est surtout connue pour l’Ashrâm d’Aurobindo qui attire ceux des fonctionnaires mutés de la métropole attirés par son auréole de vie communautaire monastique et par son mode de vie tranchant avec la vie locale pondichérienne. Mais, peu de gens connaissent sa vaillante participation spontanée aux premiers efforts historiques du Général de Gaulle en 1940.

Elle avait été pendant longtemps une escale sur la route maritime de Marseille à Saïgon. Les évènements de l’Indochine en 1954 et le désir du gouvernement Français de ménager l’Inde de Nehru qui se posait comme l’un des champions du Tiers-Monde naissant ont poussé la France à négocier le rattachement des anciens Etablissements Français dans l’Inde (que Chandernagor avait réclamé et obtenu dès 1949), un peu à l’encontre du souhait de la population. Si les quelques dizaines de représentants élus ont effectivement voté comme prévu pour l’union avec l’Inde, personne n’ignorait que la population pondichérienne n’était pas tout à fait d’accord avec ce règlement plutôt précipité.

Il ne faut pas oublier qu’au moment où l’on parlait beaucoup de l’autodétermination et du libre choix des peuples à fixer leur destin, Pondichéry n’avait pas eu la véritable liberté de choisir et que les intérêts des 300000 français de l’Inde Française avaient bel et bien été sacrifiés. Que n’était-elle pas une île comme Singapour, à quelques kilomètres de la péninsule ou comme Mayotte sur un chemin convoité stratégiquement ?

Maintenant, ville “paradoxe” de l’Histoire, elle est visitée chaque année par quelques milliers de touristes qui, après leur expérience de l’Inde ex-anglaise, souhaiteraient tant y retrouver le parfum français d’antan et...repartent plutôt déçus, sans compter les journalistes qui font rarement preuve d’esprit novateur pour éclairer les lecteurs de l’Hexagone ! En effet, si certains édifices de style français résistent encore - ô pour combien de temps ? - aux méfaits de la spéculation immobilière (les prix sont aussi élévés, si non plus, que dans les autres grandes villes de l’Inde), hors mis les parages de certaines Institutions publiques, on parle moins Français que Tamoul ou Anglais ou Malayalam ou autre langue.

Si, à la Réunion on même à l’Ile Maurice, les gens parlent le créole comme dans les Antilles, ce n’est pas le cas à Pondichéry. La simple raison en est que, dans les différentes îles citées, le peuplement est parti du néant et l’on y a assisté à la naissance même de nouveaux langages de communication, alors que le Tamoul qui est parlé à Pondichéry et dans la région de Coromandel est une langue ancienne, riche en littérature, restée vivante depuis plus de 20 siècles et utilisée actuellement par environ 55 millions dans le monde.

Ceci explique la déception des visiteurs français. Mais, ces touristes et journalistes pourront encore trouver parmi les Pondichériens (devenus automatiquement Indiens, après expiration de la période d’option de 6 mois en 1962-63), des personnes, ayant occupé fonction civile ou non, qui parlent et écrivent un Français impeccable et qui peuvent aussi converser avec eux de l’ancien temps.

Et les Pondichériens, qui étaient-ils et que sont-ils devenus ?

On pouvait distinguer :

- les Pondichériens descendants de la métropole

- les Pondichériens créoles, (métissage avec les créoles de descendance portugaise et métissage avec les habitants de la région)

- les Pondichériens tamouls catholiques qui, tout en conservant la culture tamoule pratiquent la religion apostolique et romaine

- les Pondichériens musulmans d’origine tamoule très ancienne et d’autres d’origine arabo-turco-moghole établis depuis quelques siècles

- les Pondichériens tamouls hindous, francisants et non-francisants

Cette population de nationalité française d’ordre 300 000 en 1962 (15 fois plus que l’Ile de Mayotte) n’est plus que de 15 000 environ maintenant à Pondichéry.

En France, les Franco-Pondichériens (toutes origines et religions confondues) sont maintenant plus nombreux - une vingtaine de milliers - qu’à Pondichéry même et ils vivent ici de manière étonnante et diverse leur spécificité “Pondichérienne”. La plupart était naguère des fonctionnaires civils ou militaires qu’on rencontrait avant les années 1960-1970 dans toutes les anciennes colonies françaises. Maintenant, ils sont presque tous revenus en France métropolitaine, mais dispersés dans tout l’Hexagone avec cependant, comme pour les gens d’autres origines, une assez forte concentration en Ile de France.

Certains maintiennent les liens d’amitié d’autrefois au moyen des associations, comme les Associations des Anciens Combattants, les Associations caritatives et, depuis peu, les Associations de culte locales... et même quelques Associations pour l’enseignement du Tamoul.

La langue tamoule des Pondichériens est différente de la langue tamoule parlée par les Sri Lankais (tout comme le Français de la métropole diffère de celui du Québec) ce qui n’a rien d’étrange quand on songe à leurs évolutions différentes durant plusieurs siècles.

Le sentiment religieux est resté presqu’intact, quelle que soit la confession pratiquée. Et il n’est pas rare de croiser les Tamouls de Sri Lanka ou de Pondichéry - qu’ils soient chrétiens ou hindous - dans les lieux de culte importants de France, comme le Sacré-Coeur à Paris, la Cathédrale de Chartres ou l’Eglise de Lourdes.

Ce qui unissait sans doute tous les Pondichériens était l’histoire commune et la culture franco-pondichérienne. Si l’histoire commune reste toujours la même référence pour tous, la culture devient plus floue. Déjà, l’étude de l’Inde en France, au même titre que Sri Lanka ou la France, sans considération des dimensions gigantesques et sans nuances, nuit par son effet réducteur à la bonne connaissance de l’histoire et de la culture différenciées des différentes régions de l’Inde qui sont autant de pays d’Europe. Et si l’on ajoute que les Pondichériens de 2ème ou 3ème troisième générations en France commencent à oublier leur deuxième culture et leur deuxième langue, on pourra alors réaliser les occasions manquées de redécouverte en France de la culture spécifiquement tamoule alors que pourtant, depuis l’époque de Sonnerat et Anquetil-Duperron, tous les éléments étaient réunis pour une connaissance réciproque meilleure et plus féconde.

Probablement, le Tamoul aurait été oublié comme à la Réunion ou à l’Ile Maurice, si depuis les années 1985, suite aux évènements terribles de l’été 1983 à Sri Lanka, les tamoulophones réfugiés de ce pays ne s’étaient installés dans divers pays européens dont la France. Et ces nouveaux immigrants ont pu, avec le temps, se façonner une vie en France, tout en conservant leur culture qui, dans le cas présent, se confond presque toujours avec leur religion hindoue.

Ainsi, cette terre Tamoule, française avant certains territoires du Nord-Est de la France actuelle et Strasbourg (acquisitions de Louis XIV) et bien avant la Savoie et Nice, faut-il le rappeler, est tombée dans l’oubli à tel point que le Français moyen pense seulement à Sri Lanka quand on parle maintenant des Tamouls.

Que faire ?

D’abord remonter aux origines historiques communes authentiques :

- origine française, romaine même, puisque Pondichéry a le privilège d’avoir été pendant l’Antiquité un “emporium”

- origine classique tamoule

Redécouvrir, réaliser pleinement l’extrême richesse du patrimoine culturel tamoul et penser à sa conservation et à sa transmission

Evoquer la mémoire de Bâradiyâr et Bâradidâssane

Développer, partout la double culture : française et tamoule, ce qui n’est pas difficile pour avoir vécu de la sorte auparavant sur le sol pondichérien. Ce qui était possible là-bas ne le serait-il pas en France ?

Etablir une relation, non entre capitales étatiques détenant les pouvoirs réciproques, mais entre deux villes, une Française et une autre Tamoule (indienne ne voudrait rien dire ici)

Etre trilingue : Français, Tamoul et une autre langue européenne (probablement Anglais pour la plupart)

Penser à la réciprocité, toutes proportions gardées : Français à Pondichéry et Tamoul en France.

Réclamer des Pouvois Publics aide et logistique pour un enseignement correct du Tamoul en France

Obtenir que le Tamoul soit de nouveau reconnu comme une langue à option au Baccalauréat, au même titre que le Basque, le Breton, l’Alsacien, l’Occitan... ou même que l’Arabe, le Portugais, le Vietnamien etc...

Développer la Francophonie de Pondichéry, en établissant des relations plus directes et étroites avec l’Etat de Pondichéry (la liaison directe Paris-Madras devrait faciliter)

Renouer les relations avec l’Ile Maurice, la Réunion, les Antilles etc... en organisant des échanges culturels.

Œuvrer pour le relancement de quelques-uns des projets évoqués naguère par un ancien Ambassadeur de France en Inde qui donneraient une nouvelle dynamique française à Pondichéry.

Obtenir de façon durable pour l’Etat de Pondichéry le statut d’observateur au Conseil de la Francophonie (la participation à titre de membre à part entière n’est possible que si l’Etat est indépendant, encore que pour le Québec, cette condition ne soit pas appliquée...

Belles perspectives et beaucoup de travail de longue haleine et en profondeur, en vérité !

Plusieurs visites officielles et de nombreuses visites techniques de projets ont eu lieu depuis plus de quarante ans. Mais à notre avis, les retombées locales ont été bien en dessous des espérances légitimes des Pondichériens. Cette démesure entre les dépenses publiques totales effectuées et le très maigre résultat final n’est pas une caractéristique des pays jeunes seulement.

“Ne demande pas ce que l’Etat a fait pour toi ; demande ce que tu as fait pour l’Etat” a dit un grand Président américain mort trop tôt.

Cette réflexion est valable pour les habitants de tous pays.

Aux Franco-Pondichériens qui vivent dans des conditions matérielles correctes de penser et travailler au nom de toute la communauté établie ici et là et donc de relever le formidable défi en semant quelques bonnes graines maintenant pour permettre aux petits d’aujourd’hui de récolter plus tard.