Blue Flower


Mon intérêt pour la culture tamoule[1]

par M. Piednoir

(causerie aux “Amis de la Culture et de la Langue Française” à Pondichéry, mai 94)

[publié par le Cercle culturel des Pondichériens]

 

La parole, comme le rire dit-on, est le propre de l’homme. Pourtant, le sympathique bipède partage avec la quasi-totalité des mammifères, la nécessité d’apprendre à communiquer dès son plus jeune âge.

Malgré les très grandes idées humaines que sont la conscience et la mémoire collective, et les principes de la réincarnation, notre bonhomme moyen ne bénéficie d’aucun instinct ni d’aucune connaissance innée. C’est donc son expérience propre qui lui fera préférer un moyen de communication plus qu’un autre.

A chaque nouvelle étape de sa vie, tout son référentiel peut se trouver bouleversé. Chaque événement nouveau mettant en exergue une nouvelle incompréhension ou ignorance.

Ma propre vie d’homo sapiens n’a pas échappé à la règle. Chaque époque a été ponctuée d’une période nouvelle d’apprentissage. L’expérience de chaque saura démontrer combien les codes employés pour communiquer sont en fait limités par les idées qu’ils sont sensés exprimer. Il suffit d’un nouveau concept, d’une infime évolution de son intellect pour se retrouver muet et frustré de cette nouvelle incompétence. Dans ce cas, les grands cerveaux s’imposent, crèant leur propre langage, employant leur terminologie naissante, édictant leur loi et imposant leur méthode.

Nous autres, petits hommes plus humbles, nous cherchons dans l’expérience d’autrui le modèle à suivre ... au risque de nous tromper. Nous écoutons et appliquons les conseils des autres au risque de nous laisser abuser. Cependant, nous sommes généreusement dotés d’une formidable faculté d’adaptation nous donnant les moyens, au prix d’un effort somme toute limité, de toujours trouver solution à nos problèmes de communication. Certains cas d’inadaptation relevants du handicap mental ou physique existent malheureusement comme l’exception qui confirme la règle. Ceux-ci feront l’objet d’un autre propos.

C’est ainsi que dès notre premier âge, nos vagissements sont l’expression des premiers essais de communication. Ces cris, au plaisir de tous, se transforment tôt ou tard en doux babillages. Autant de gazouillis en réponse aux sourires et aux caresses de la mère. Ce langage primal passe alors à la gestuelle.

Les premiers mots arrivent dans une langue maternelle qui restera gravée profondément. Récompenses de longs mois d’efforts pour les parents, l’éclosion du “PAPA” (en tamoul APPÂ) et du “MAMAN” (AMMÂ) inaugure officiellement l’expression verbale qui deviendra conversation et communication.

Cet outil ainsi acquis sera affûté par quelques années d’école primaire. Le vocabulaire s’enrichira, pas toujours dans la pureté idéale, hélas ! Les premiers “gros-mots” feront beaucoup d’effet dans les foyers. La grammaire, véritable règle du jeu de la langue, apparaît. Tantôt ingrate, tantôt révélatrice, elle conduira notre écolier jusqu’à la maîtrise quasi parfaite des mots, de leurs sens multiples, et de l’art de les associer. Les premières rédactions, les premières lettres, les premiers poèmes...

Il se croit tiré d’affaire sur ce point, mais notre petit élève est encore loin du compte. Le voici à l’école secondaire devant un nouveau problème : l’apprentissage d’une langue étrangère, soit vivante, soit morte. Tout recommence, mais cette fois un outil existe : la grammaire.

Quelques années passent, puis une deuxième langue, moderne ou ancienne viendra s’ajouter à la panoplie. De l’Anglais au Latin ou au Grec, en passant par l’Allemand, la grammaire possède plusieurs degrés de difficulté, mais elle s’avère la seule véritable clef. On s’y attache, on la maîtrise... Çà y est ! Cette fois on est sorti d’affaire !..

Eh non ! L’âge du coeur, du flirt, de l’attirance physique, et c’est de nouveau le néant. Un nouveau mode d’expression s’impose. La complicité, la discrétion, l’intimité ont leur langage. Celui des yeux, celui des soupirs, celui des gestes à peine esquissés. Là encore on découvre ; on ignore ; on s’égare.

Lorsque le mariage aboutit et que l’enfant parait, il faut alors faire ce que nos parents faisaient : aider bébé à développer ses propres outils. Il faut sans cesse être attentif à ses gestes, à ses cris pour percevoir ses sensations et ses besoins. Pour ceux, moins chanceux qui n’obtiendront pas cet enfant, ils reporteront leur affection sur un animal de compagnie dont ils apprendront également le langage gestuel et sonore.

Voici donc résumé le parcours communicationnel de l’homme au travers de son existence. Sa vie est faite d’apprentissage permanent dans le domaine de la communication. Ma vie a donc tout naturellement suivi ce canevas. Je suis né ; j’ai pratiqué ma langue maternelle le Français ; j’ai ensuite appris l’Anglais et sa grammaire. L’Allemand n’a pas su capter suffisamment mon attention, et la suite de mes études a plus largement favorisé l’apprentissage de langages informatiques et autres jargons techniques. J’ai beaucoup pratiqué le code Morse pendant mes loisirs. Je me suis marié, nous n’avons pas eu d’enfant. Quatre chats partagent notre maison, et mes relations avec eux sont basées sur l’échange, la compréhension et la confiance.

Mais la vie, même très heureuse comme la mienne, avec une épouse et des parents que j’adore, avec de nombreux amis, ne saurait être complète sans la possibilité de transmettre toute l’expérience acquise. Le besoin est de former un être pour qu’il puisse devenir capable d’écouter, de comprendre, et par conséquent d’agir pour le bien de tous.

Cette possibilité d’offrir l’éducation s’est présentée sous la forme d’un parrainage éducatif sous la tutelle de l’association AIDE et ACTION. Pas d’enfant au foyer, mais combien d’enfants dans le besoin sur la planète. Tellement d’enfants privés du moyen d’accéder au savoir !

C’est ainsi qu’en 1989 est arrivé sur mon bureau un dossier dans lequel la photo d’une frêle petite fille m’adressait un timide sourire. Prenant mon rôle de parrain très au sérieux, j’ai entretenu une correspondance régulière avec Nagimunisa, par l’intermédiaire de l’association locale : l’AVVAI Village Welfare Society.

J’étais tenu au courant des progrès de ma filleule, mais aussi de toutes les réalisations locales au village, les excursions, les projets, les campagnes de vaccination. Lettre après lettre, mon cœur s’emplissait d’une joie immense. Celle d’être l’artisan d’un petit bonheur dans une famille, dans un village ; celle d’oeuvrer pour l’éducation et la santé.

Le désir de voir les résultats était si grand qu’en 1993 je suis descendu dans le Tamil Nadu pour y visiter le projet de l’AVVAI. Des écoles j’en avais déjà vues, des enfants j’en avais connus beaucoup et des instituteurs j’en avais fréquentés pas mal, mais jamais je n’avais senti autant d’enthousiasme que dans les écoles de Manalmedu, de Kilvelur ; autant de joie d’apprendre que dans le merveilleux sourire des enfants de ces villages ; autant de sérieux et de dévouement que chez les membres enseignants de cette association.

Mes espérances ont été plus largement dépassées encore lorsque j’y ai rencontré la frêle fillette de la photographie métamorphosée maintenant en une grande et belle jeune fille. Tous les rêves que le timide sourire m’avait inspirés sont rapidement devenus réalité. J’avais devant moi l’objet très cher de toute ma fierté de parrain. Plus encore, j’avais en face de moi l’âme avide de savoir qui profitait de mon soutien pour grandir et le cœur sincère qui dictait les mots pleins de gratitude de ses lettres.

Cette vision de ma filleule, jusqu’alors limitée par les bords du papier photographique, devait immédiatement s’élargir dans toutes les directions vers l’horizon. Je découvrais ainsi une famille, le village, un peuple entier et une culture très nouvelle pour moi. Brutalement, face à cette famille m’est apparue l’incompatibilité de nos moyens de communication réciproques pourtant basés sur le même principe : la langue maternelle. Eux parlaient le Tamoul et moi le Français. Mon anglais était suffisant, mais celui de Nagimunisa n’était pas encore opérationnel. Dans un cas de situation bloquée comme celui là, mon idée est toujours de dire que les deux parties doivent accomplir le même chemin. J’obtins de Nagimunisa la promesse qu’elle ferait de sérieux progrès en Anglais, de mon côté j’utiliserais le temps que durerait notre séparation pour apprendre le Tamoul.

La promesse est faite, il faut la tenir ! De retour en France il ne restait plus qu’à trouver le moyen d’apprendre une telle langue !... ? ? ? Il n’y a ni hasard, ni destin. Les choses suivent simplement le cours que nous leur préparons. Il n’a fallu que quelques semaines (guère plus de deux en fait) pour que le bulletin municipal des Ulis ne m’apprenne l’existence du “Cercle culturel des Pondichériens” et des cours de Tamoul dispensés dans les Maisons pour Tous. Quelques heures ensuite suffisent pour que je rentre en contact avec Monsieur Chanemougassoundiram. Puis moins de vingt-quatre heure enfin pour je n’entende ces premiers mots articulés avec bonté sur mon magnétophone à cassettes : $$$$$ (pâdam), $$$$$ (pattâm), $$$$$ (pâppâ), $$$$$ (appâ). Mon cahier tout neuf se remplissait à vue d’œil de pages entières de syllabaire tamoul : $$$$$, etc... C’était parti, j’y prenais goût, je sentais le fossé se combler. Cet enthousiasme du premier jour n’est jamais tombé, au contraire. Si les progrès sont aujourd’hui moins spectaculaires, c’est qu’il est grand temps de passer aux travaux pratiques. Ce qui n’était jusqu’alors qu’un exercice de style devient nécessité. Les longues lettres écrites d’une main de plus en plus sûre, avec de moins en moins de fautes, et de plus en plus de vocabulaire ne suffisent plus. Les lettres bilingues Tamoul-Anglais reçues périodiquement de Kilvelur, d’abord avidement déchiffrées du côté pile (anglais) le sont maintenant fiévreusement du côté face (tamoul). Mais il me faut aujourd’hui l’électrochoc, ... ou plutôt l’immersion totale pour passer ce cap des formules toutes faites et du dictionnaire. Cette thérapie est en cours. Immergé en pays Tamoul depuis peu de temps, je sens les mots sortir des bouches, quelques uns d’entre eux arrivent enfin intacts à mon cerveau pour interprétation.

Mais outre l’étude de la langue par laquelle tout a commencé, la culture tamoule, telle une femme séduisante m’en avait trop ou pas assez montré. J’étais piqué, et le doux venin avait pour nom jasmin et encens, puis bien vite Kannaguy, Mâdavy et Kôvalane. Coup de foudre pour le Barada Nâtiyam qui compte parmi mes rares expériences chorégraphiques. Les poètes, véritables révélateurs de la pensée et de la philosophie, ont débarqué sous les rimes de Bâradiyâr et Bâradidâssane. Même les vidéos sont entrées en piste. Tout ceci pour le quotidien, bien sûr.

Cette étude de la langue tamoule a été la clef dans la serrure d’un immense coffre renfermant une grammaire complète et précise, des philosophes, une langue très ancienne (si ce n’est la plus ancienne) et pourtant si vivante, des poètes et surtout un peuple qui fait renaître avec acharnement sa culture et son bijou le plus précieux ... sa langue.

A cause ou plutôt grâce à une promesse faite à une enfant, j’effectue un plongeon vertigineux sur l’origine des peuples, l’origine du verbe, l’origine de l’écriture, sur la solidité d’une grammaire, sur les religions. Plus qu’un apprentissage, c’est une révélation, voire une complète remise en cause.

Grâce à sa pureté, la langue tamoule exprime bien la profondeur réelle du sentiment. Grâce à ses règles, la langue tamoule est universelle car sans aucun doute à l’origine de beaucoup d’autres de l’Inde du Sud. Grâce à sa musique naturelle, la langue tamoule transcrit parfaitement l’harmonie de l’homme et de la nature. Grâce à ses poètes et philosophes, la langue tamoule tout comme une autre mérite d’être préservée des altérations trop sévères dues à la promiscuité.

 

Pour conclure, je citerai Bâradidassâne qui disait à propos de son maître Bâradiyâr : (celui qui œuvre pour le Tamoul devient immortel).

$$$$$

 



[1] Les termes tamouls qui sont indiqués ici par le sigle “$$$$$“ sont consultables sur l’exemplaire imprimé de la Lettre.