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Le crime de Caste

par Soupramaniya Bâradiyâr

(6 Octobre 1916)

“Quatre “Varnas” (groupe de castes) ont été créés par moi en fonction des différences d’aptitude et de tâche”.

Ainsi s’exprime la “Gita” qui précise les tâches et les caractéristiques propres à chaque “Varna”. Tout le monde connaît ces détails. Qu’il me soit permis d’appeler ce “Chaturvarna” (système de quatre Varnas), théorie sociale de la Gita, bien qu’il soit notoire que le même idéal figure dans la plupart des anciens écrits. Je procède ainsi par souci pratique. La théorie de la Gita peut promouvoir ou non les intérêts les plus élevés de l’homme. Elle n’a jamais été mise en œuvre dans sa forme pure, ou si elle l’a été, l’Histoire est muette à ce sujet. En tant qu’hypothèse elle est une des meilleures et des plus séduisantes. C’est tout au moins l’opinion de certains d’entre nous.

Mais le système de caste est à mille lieues de la théorie de la Gita. En effet, les brahmanes ont cessé depuis longtemps de produire Véda et Sastra, il y a une éternité qu’ils ne réfléchissent plus avec sérieux aux vérités éternelles ou aux sciences de cette terre. Ils ont oublié totalement le sens premier des écrits anciens. Ils embrassent toutes les professions. Ils sont vendeurs de gâteaux, commis de chemin de fer et agents de police. Leur intelligence générale et leur caractère sont naturellement à l’échelle de leurs carrières. Les Kehatriyas (caste des guerriers, gouvernants) ont cessé depuis longtemps de gouverner.

Les vaicyas (caste de commerçants) et les soudras (caste des travailleurs manuels) ont suivi ce mouvement de grande confusion. Ils sont honnêtes mais très ignorants et opprimés, à mille lieues d’accomplir les devoirs prescrits par la société idéale de la Gita. Et au lieu de quatre “Varnas” vous avez maintenant quatre mille castes. Et vous vous référez parfois à l’ethnologie, l’eugénique, l’hydrostatique et que sais-je d’autre encore pour justifier ces quatre mille castes ! Mais hélas, on a fait croire à la masse ignorante de notre pays que ce chaos de castes est un don spécial de Dieu à notre pays et que quiconque y contrevient ira en enfer. C’est cette croyance plus que toute autre chose qui rend le peuple insensible aux effets néfastes de la caste. Si vous avez réellement une justification fondée sur l’ethnologie, l’eugénique ou l’hydrostatique, vous avez trompé le peuple pendant tous ces siècles en leur racontant une histoire différente. Nulle science ne peut justifier la tromperie.

Il n’y a pas de remède hors les repas et les mariages intercastes. Tous les autres sont des remèdes de charlatans d’un effet purement anesthésique. Il y a maintes difficultés dans l’application de la dite thérapie sur une grande échelle. Une difficulté très réelle réside dans le fait que de nombreux membres des sectes purement végétariennes ne peuvent pas supporter physiquement l’odeur de la viande ou du poisson à une distance de cinq yards. Mais les adeptes du végétarisme qui sont brahmanes aussi bien que non brahmanes, pourraient se marier entre eux. Il n’y a aucune excuse rationnelle pour refuser de le faire. Je le répète, il y a de multiples difficultés, mais non insurmontables, dans la voie de l’application du dit remède. Mais il n’est pas d’autre remède que l’esprit humain puisse concevoir.

Parfois des personnes qui paraissent à peu près disposées à admettre l’injustice et l’inutilité de la caste changent subitement d’avis et crient : “Mais ils ont des préjugés similaires en Afrique du Sud, en Amérique du Nord et en Océanie.”

Si d’autres déraillent, ce n’est pas une raison pour que nous fassions de même. Si d’autres aujourd’hui sont irréfléchis au point de commettre l’erreur que nous avons commise il y a plusieurs siècles et qui nous a tant dégradés, il est de notre devoir de les mettre en garde.

Mais nous ne devons pas en tirer prétexte pour ne pas redresser l’erreur pour laquelle nous avons été punis si sévèrement par les lois de la nature.

Certains prétendent : “Mais la masse du peuple est bien contente. C’est seulement la classe des intellectuels qui ressasse toujours ce grief ancien. Depuis Bouddha jusqu’à Vivékananda, nombreux ont été les sages qui ont condamné ce chaos. Cependant, il persiste. C’est dans le sang du peuple indien.”

Je réplique que le peuple n’est pas satisfait. Cela est prouvé par le fait même que durant ces deux mille cinq cents ans, maintes fois, de grandes âmes, sorties des rangs du peuple, n’ont pas ménagé les mots pour condamner le système des castes. Au cours de ces deux mille cinq cents ans ce système a perdu la plupart de ses traits justificatifs. Il ne lui reste plus que peu de vitalité. L’enveloppe survit avec une ombre de vie et un million de mauvaises plaies. Que personne ne se réjouisse à l’idée que la caste prendra du temps pour mourir, car sa vie en sera d’autant plus affreuse.

Qui sait ? Qui sait si les brahmanes ne se purifieront pas aux eaux du savoir pour reconnaître qu’aucune caste ne peut être irrémédiablement impure ? Qui sait si les autres castes, qui sont plus royalistes que le roi, les castes qui affectionnent leurs chaînes plus que les brahmanes, ne percevront pas les tendances de l’époque et ne proclameront pas la démocratie ?

Si seulement les brahmanes d’aujourd’hui peuvent lire correctement les signes du temps, ils verront que la démocratie, loin d’être une chose à craindre, sera une joie aussi grande pour eux que pour toute autre classe. Les trois mots d’ordre de la France - Liberté, Egalité, Fraternité, - quand ils seront pleinement compris par les hommes, se révéleront être, en réalité, les meilleurs phares de l’évolution humaine.

Traduction N. Krishnadattin, Pondichéry, 1982