Blue Flower


De l’empire des Indes à la République

par Jean-Alphonse Bernard

Imprimerie Nationale Editions

 

(extraits)

Introduction

« Ils me prennent pour un magistrat et je ne suis qu’un (petit) fonctionnaire. Ils me prennent pour le Juge et je ne suis que la demoiselle de l’enregistrement. »

Charles Péguy, Clio, dialogues de l’histoire et de l’âme payenne,
 Œuvres complètes
, La Pléiade, III, p. 1114.

Observations préliminaires

En présentant au lecteur une histoire de l’Inde moderne de 1935 à 1990, nous lui devons quelques éclaircissements. Écrire l’histoire de l’Inde lorsqu’on est français est une première incongruité. Mais lorsqu’on nous a demandé, il y a quelques années, de professer un cours sur ce sujet (INALCO, semestre 1987-1988), nous avons constaté l’extrême pauvreté de matériel pédagogique en français. Même en anglais, il existe bien peu d’ouvrages qui aient osé faire la synthèse des travaux innombrables et souvent admirables parus sur ce sujet au cours des vingt dernières années. C’est à faire cette synthèse que nous nous sommes attaché. Peut-être un Français n’était-il pas a priori disqualifié pour porter un jugement serein sur cette période encore si proche et déjà lointaine ?

À quoi sert l’histoire ? Nous avons la naïveté de croire qu’elle apporte la meilleure éducation politique possible. « Ces événements, nous dit Polybe au début de ses Histoires, sont riches d’enseignements propres à redresser les erreurs humaines... Les hommes ont en effet deux moyens de se corriger. Ou bien ils reçoivent la leçon de leurs propres revers ou bien ils font leur profit de ceux des autres. Si l’une de ces méthodes est d’une efficacité plus sûre, l’autre est moins coûteus1. » Ce n’est donc pas seulement pour tenter, avec nos faibles moyens, de réduire le déplorable « oubli de l’Inde » que nous avons présenté ce demi-siècle d’histoire mais parce qu’il offre un intérêt politique de premier ordre. Sur les rapports de la religion et de la politique, sur la fin d’un empire, sur la construction de l’État national, l’Inde apporte des sujets de réflexion inépuisables.

Nous disons politique. C’est une des limites de cet ouvrage : son objet est précisément l’exercice du pouvoir au sein d’une civilisation ancienne et d’une politie2 complexe, d’une des polities les plus complexes que le monde ait connues. Pour autant, nous n’avons pas ignoré les changements économiques et sociaux qui se sont imposés aux acteurs politiques, mais nous les avons traités comme des défis auxquels répondre et non pour leur intérêt propre, si grand fût-il. Quant aux conflits diplomatiques et militaires entre l’Inde et ses voisins, nous les considérons comme partie intégrante du processus par lequel l’Inde construit ou déconstruit son unité. En toute occasion, nous nous sommes placé au plan des décideurs quitte à faire la part trop belle aux personnalités et insuffisante aux forces profondes (Renouvin) ou aux études subalternes chères aux émules de Gramsci (R. Guha). Les questions que nous nous sommes posées sont, pour l’essentiel, les mêmes que celles auxquelles nous avions tenté de répondre en donnant L’Inde, le pouvoir et la puissance (1985). Les poser résolument dans la durée historique et non dans l’abstrait nous a paru le meilleur moyen de comprendre et de faire comprendre ces relations inter-humaines qui font tout l’objet de la science politique.

S’agissant de l’Inde de notre siècle, la question ultime est celle que pose la partition, à laquelle celle de l’indépendance était depuis longtemps subordonnée. La période qui va de la conférence de Simla (juillet 1945) aux déchirements de l’automne 1947 est une révolution au sens où l’entendaient les Anciens (res novae). Comment espérer comprendre le sens d’une révolution si l’on n’a pas saisi les traits essentiels de son ancien régime ? Mais jusqu’où remonter dans le passé ? La recherche du commencement est le tourment des historiens. Mais s’il est vain de prétendre saisir le vrai commencement, il n’est pas impossible de trouver le point nodal, le moment à partir duquel il y a un avant et un après, un âge qui décline et une ère qui commence dont les prodromes se perdent dans les méandres du précédent. Pour expliquer la Révolution de 1789, Tocqueville est remonté aux origines du pouvoir royal. Nous n’avions ni le temps ni la compétence de mener une aussi longue enquête. Mais s’il est vrai, comme le pensait Carl Friedrich, que « la construction de l’État vient d’abord et que la nation naît, ou du moins vient à maturité, dans le cadre de l’État3 », c’était l’État qu’il fallait examiner d’abord. À cet égard nous disposions d’un point de départ, qui était aussi un fil conducteur : le Government of India Act (1935). Ce texte a connu une fortune singulière : rejeté par la plupart des leaders indiens, il est pourtant devenu la matrice d’où sont sorties les constitutions de l’Inde, du Pakistan et du Bangladesh. Lorsque l’Assemblée constituante de l’Inde encore indivise se réunit le 9 décembre 1946, c’est du G.o.I Act qu’elle est partie. Lorsque Mohammed Ali Jinnah proclama, huit mois plus tard, la naissance de la nation appelée à être la patrie des musulmans du sous-continent, c’est de ce texte à peine modifié qu’il fit la Constitution du Pakistan. Lorsque les constituants de l’Inde se remirent au travail après la partition, c’est du texte de 1935 qu’ils partirent pour en tirer la Constitution de 1950, gardant intacts un grand nombre des articles originels. Le G.o.l. Act (1935) est donc la source directe des constitutions sous l’empire desquelles vivent aujourd’hui un milliard d’hommes en Asie du Sud.

Mais la contribution de cette charte ultime4 allait bien au-delà : la dernière constitution anglaise a introduit la politique moderne dans le corps social indien. En d’autres termes elle a fait passer l’Inde de l’ancien régime, où la politique est affaire de notables, à l’époque moderne, où elle met en mouvement les foules. Les réformes de 1909 et de 1919 laissaient prévoir cette évolution. Mais l’étape décisive date des élections de 1937. C’est donc à ce moment qu’a commencé l’histoire politique de l’Inde moderne ; c’est à ce moment que les partis politiques prennent position sur l’immense échiquier de l’Inde britannique pour une partie qui ne se terminera pas avec l’indépendance de l’Inde et du Pakistan mais qui se poursuit encore aujourd’hui. Et c’est au cours de cette partie décisive que les dirigeants congressistes ont défini la nature de l’État indien et délimité ce qui sera l’enjeu essentiel du jeu politique pour les quarante années suivantes : un état unitaire et fortement centralisé pour servir d’armature ou, si l’on veut, de coquille protectrice à la nation en formation. Ce choix essentiel une fois fait, nombre de décisions majeures vont en découler : le traitement du rapport Centre-états, l’étatisation et la planification de l’économie, les solutions successives apportées au problème du Cachemire, etc. Mais surtout, en donnant naissance à deux puis à trois États, la partition du Raj britannique a créé en Asie du Sud un champ de forces à la fois intenses et instables. La destruction d’une mosquée en Inde provoque la colère des foules au Pakistan et au Bangladesh. La partition n’est donc pas le chapitre clos d’une histoire aux passions refroidies mais un processus encore actif, même s’il est parfois dormant. Ce syndrome politico-religieux présente donc l’intérêt supplémentaire d’être un volcan en activité. Telles sont les raisons qui nous ont fait remonter au milieu des années trente comme au point de départ le moins éloigné pour comprendre les événements ultérieurs.

Mais quels événements ? Ceux qui affectent les partis politiques indiens, dans ces années-là, ne touchent qu’une fraction infime de la population. Même le parti le plus nombreux, celui du Congrès national indien, ne rassemblait qu’environ un pour cent de la population de l’Inde britannique (260 millions en 1931). Les autres partis n’étaient que des groupuscules : quelques milliers ou quelques dizaines de milliers de personnes appartenant pour la plupart aux professions libérales, des brahmanes le plus souvent. Pour le paysan indien, la mousson de cet été-là était infiniment plus importante qu’un texte paru au JO de Sa Gracieuse Majesté. Néanmoins, c’est au nom de ce paysan inconnu que la lutte allait s’engager, qui allait décider d’une grande partie de son avenir. S’il est vrai que nous allons principalement traiter, dans les pages qui suivent, du microcosme politique, il importe de garder présente à l’esprit la distance immense qui le sépare des masses qu’il prétend représenter. La mise en garde vaut encore aujourd’hui, malgré dix élections au suffrage universel. Et comme en Inde rien n’est simple, ce microcosme lui-même doit être vu comme les facettes d’un diamant ou comme l’œil d’un insecte, c’est-à-dire qu’il est multiple et divergent. Les excursions, trop brèves, que nous ferons hors de Delhi n’auront d’autre but que de relativiser le point de vue de ce qu’il est convenu d’appeler le centre, en évoquant les points d’où les autres centres l’envisagent.

La constitution de l’empire

et le Government of India Act (1935)

L’empire britannique des Indes5 comprenait deux grandes catégories de territoires : d’une part les onze provinces d’administration directe qu’on appelait « British India » et d’autre part les 662 états princiers, « the Indian States ». Au recensement de 1931, les provinces comptaient 256 millions d’habitants, l’Inde des princes 80 millions de sujets. Les zones frontières (le Baloutchistan au nord-ouest, la North East Frontier Agency), les îles Andaman et Nicobar étaient confiées à l’administration militaire. Elles regroupaient environ 2 millions d’habitants. Le vice-roi, en tant que représentant du roi-empereur, avait autorité sur l’ensemble. Néanmoins il l’exerçait de manière très différente selon qu’il s’agissait de l’Inde britannique ou des états princiers. Les provinces étaient placées sous l’autorité des gouverneurs qui les administraient avec le concours de ministres « officiels » ou élus et des fonctionnaires britanniques. Les états princiers s’administraient eux-mêmes sous la tutelle vigilante mais discrète du Political Department, lui-même à la disposition du vice-roi. Il se trouvait que le même personnage était gouverneur-général et vice-roi mais il prenait grand soin de ne pas confondre ses deux faces. La loi anglaise – c’est-à-dire votée par le Parlement de Londres et mise en œuvre par le secrétaire d’État pour l’Inde – n’avait d’effet direct que sur l’Inde britannique. Vis-à-vis des princes, elle ne pouvait qu’inciter ou persuader, puisque chaque prince était considéré comme féal direct de la Couronne et ne relevait en théorie que du roi-empereur.

Dans les provinces d’administration directe le Government of India Act (1935) était l’aboutissement d’une évolution déjà longue, par laquelle les Anglais avaient tenté, et en partie réussi, à acclimater les principes constitutionnels de l’Europe aux conditions de l’Inde. Le principe de la représentation des intérêts autochtones par des élus indiens avait été introduit dès 1892. Les réformes Morley-Minto (1909) puis Montagu-Chelmsford (1919) en avaient élargi l’application, de telle sorte que depuis 1921 il y avait dans chaque province des ministres indiens responsables devant des assemblées élues. Certes le système de la « dyarchie » continuait de réserver les domaines les plus sensibles (l’ordre public, les finances, l’impôt foncier) au gouverneur, c’est-à-dire aux fonctionnaires britanniques. Le gouvernement central, constitué par le « gouverneur-général-en-conseil », gardait entre ses mains les leviers principaux. Le fait pourtant demeurait que les Indiens, c’est-à-dire qu’une élite indienne, participait déjà très activement à l’administration des affaires publiques, Néan moins la pratique avait révélé les inconvénients d’un système propre à susciter les frictions, que pour sa part le Congrès avait délibérément rejeté. L’opinion indienne, dans sa grande majorité, réclamait l’application de la politique qu’avait annoncée, au nom de Sa Majesté, le secrétaire d’État à l’Inde, lord Edwin Montagu, lorsqu’il avait déclaré, le 20 août 1917, que l’objectif était « la réalisation progressive d’un gouvernement responsable en Inde comme partie intégrante de l’Empire britannique ». Cette formule, vague à dessein, avait été reprise et précisée par le vice-roi lord Irwin, le 31 octobre 1929, lorsqu’il avait déclaré que « l’issue naturelle du progrès de l’Inde en matière constitutionnelle était l’obtention du statut de Dominion ». Londres avait alors convoqué toutes les parties prenantes (parlementaires britanniques, partis politiques indiens, leaders d’opinion, chefs religieux et princes) à une conférence de la Table ronde destinée à dégager les bases d’un consensus politique, préalable à la constitution d’un gouvernement responsable. La conférence tint trois sessions en 1930, 1931 et 1932.

Cependant le Congrès, poussé par son aile gauche (J. Nehru), avait déclaré à Lahore (décembre 1929) que son but était l’indépendance totale et qu’il l’obtiendrait par des moyens tels que le boycott des marchandises britanniques et la désobéissance civile. Celle-ci fut déclenchée par Gandhi en mars 1930 par sa « marche au sel de la mer » et un boycott très efficace des textiles du Lancashire. Le Congrès avait montré sa prise sur l’opinion hindoue mais aussi les limites de celle-ci : la première session de la Table ronde fut un grand succès pour le gouvernement. Après une phase d’apaisement voulue par Gandhi comme par le vice-roi et l’armistice conclu entre eux, le 5 mars 1931, les hostilités reprirent entre le successeur d’Irwin, Willingdon (avril 1931-avril 1936) et un Congrès de plus en plus radical. Au même moment la crise économique frappait durement la livre sterling, l’industrie britannique et tous les Indiens, riches ou pauvres. Gandhi décida de participer à la deuxième session de la Table ronde mais s’y rendit seul, par crainte sans doute d’être débordé par sa gauche. Celle-ci avait déclenché un mouvement de refus des loyers et fermages qui aviva les conflits de classes, notamment dans les campagnes. Dès que Gandhi rentra d’Europe, les autorités le sommèrent de mettre fin aux manifestations en cours et, sur son refus, l’arrêtèrent le 4 janvier 1932. Dès ce moment l’impasse constitutionnelle fut totale entre le Congrès et les autorités. Celles-ci espéraient néanmoins obtenir, par une charte imposée, l’assentiment des modérés, des notables et des princes. Mais l’élan initial, l’effet de surprise qui eût résulté d’une adoption rapide du statut de Dominion, étaient perdus.

Le projet de loi eut une longue gestation, qui permit aux opposants de se renforcer. Au Parlement les critiques les plus virulents furent les impérialistes du parti conservateur menés par Winston Churchill. Celui-ci déclara que le choix était entre « a good governement and self government ». Quant au projet lui-même, il le couvrit de sarcasmes, le comparant à un « gigantesque couvre-lit mal tricoté », œuvre monstrueuse sortie des mains de pygmées. En bon socialiste, Clement Attlee estima que le projet donnait trop de pouvoirs aux princes et pas assez aux « forces vives de l’Inde ». L’accueil qu’il reçut en Inde ne fut pas plus bienveillant. Le président de la Ligue musulmane, sir Sayed Wazir Hasan, ouvrit la session de la Ligue en 1936 en déclarant : « Personne n’aime, personne n’approuve la constitution que le Parlement britannique nous enfonce dans la gorge. C’est une monstruosité [...rsqb ; qui va renforcer les éléments les plus réactionnaires du pays. » Mohammed Ali Jinnah, principal porteparole de la Ligue, fut plus sobre mais tout aussi sévère. Le pandit Nehru, qui venait d’être élu président du Congrès, rejeta avec mépris cette « nouvelle charte d’esclavage » qui n’avait d’autre but que « de renforcer les liens de la domination impérialiste et d’intensifier l’exploitation de nos masses6 ». Nouveau René, il sentait monter en Europe les orages qui allaient offrir à l’Inde l’occasion décisive de sa libération. À réunir une telle unanimité contre lui, le texte devait avoir quelque mérite !

À l’égard de l’Inde britannique, la loi promulguée par George V, le 4 août 1935, mettait fin au système de la dyarchie et reconnaissait aux assemblées et aux ministres une compétence générale, à l’exception d’un domaine réservé strictement défini. Dans chaque province le pouvoir exécutif serait exercé par le gouverneur, qui nommerait ses ministres et présiderait le conseil. La responsabilité des ministres devant l’Assemblée législative n’était limitée que par la section 93 aux termes de laquelle le gouverneur pouvait, s’il estimait que les circonstances l’exigeaient, assumer temporairement tous les pouvoirs.

Au sommet c’est-à-dire au centre le gouverneur général, responsable devant le Cabinet britannique, gardait ses prérogatives précédentes. Néanmoins ses pouvoirs seraient désormais limités par une dose accrue de parlementarisme. Son conseil exécutif deviendrait un conseil des ministres constitué à partir des membres de la « législature ». Celle-ci serait composée de deux chambres élues pour cinq ans – une Assemblée de 375 membres et un Conseil d’État de 260 membres. Pour limiter l’effet que ces dispositions pourraient avoir d’affaiblir l’exécutif, la loi réservait les domaines énumérés par la section 12 – défense, relations extérieures, droits des princes, protection des minorités – au pouvoir discrétionnaire du gouverneur général. En outre celui-ci disposait, avec la section 45, d’une clause de sauvegarde analogue à la section 93 relative aux provinces. Mais surtout la loi portait le corps électoral à 30, selon certains auteurs 35 millions d’adultes, hommes et femmes, soit de 12 à 14% de la population7.

Le Government of India Act de 1935 comportait une innovation plus importante encore : il établissait une Fédération de l’Inde entre les provinces et les états princiers. En réunissant dans le même ensemble politique l’Inde britannique et l’Inde des princes, il mettait fin à ce qui avait été le principe constant de l’Angleterre depuis 1858, de tenir les deux éléments rigoureusement séparés. Pour créer la Fédération le législateur accordait à l’ensemble des princes une minorité de blocage dans chaque chambre, en les autorisant à nommer leurs délégués pour 33% des sièges à l’Assemblée fédérale et 40% au Conseil d’État. L’adhésion de chaque prince serait volontaire et ferait l’objet d’un protocole, appelé instrument of accession, qu’il serait libre de signer ou non. Néanmoins le texte stipulait (section 5) qu’à partir du moment où les princes ayant adhéré auraient désigné la moitié de leurs délégués à la Chambre haute et représenteraient la moitié de la population totale des états, ils seraient censés y avoir tous adhéré. La Fédération entrerait alors en vigueur.

Ce très long texte (280 pages) instaurait un régime mixte qui mariait, selon un équilibre subtil, le principe du gouvernement parlementaire et le principe autoritaire de la tutelle coloniale. Il est vrai qu’il n’offrait pas à l’Inde un statut comparable à celui d’un Dominion. Ni Jinnah ni Nehru ne s’y étaient trompés. Mais il est vrai aussi qu’il ouvrait aux partis politiques des perspectives alléchantes. Quant à la partie fédérale elle était véritablement révolutionnaire. Elle faisait des Indes l’Inde, c’est-à-dire pour la première fois depuis Aurangzeb (1658-1707) une entité politique embrassant tout le sous-continent.

Il faut ici dissiper une équivoque trop fréquemment entretenue : si l’Inde est une très ancienne civilisation et par conséquent un vieux pays politique, elle n’a connu l’unité politique qu’au cours de brèves périodes, lorsqu’un royaume atteignait pour un court moment les frontières naturelles du sous-continent, avant de se rétracter soudainement sur son aire d’origine ou de s’effondrer au profit de ses adversaires. Le grand ensemble bâti par les Mauryas (321-185 av. J.-C.) sur le modèle achéménide n’a duré qu’un siècle et demi. Même l’empire moghol, dont Bernier avait analysé pour Louis XIV les forces et les faiblesses, n’a duré que deux siècles. Ce qui a perduré, ce sont des entités plus petites, généralement des royaumes, dont l’étendue ne dépassait pas quelques districts et dont l’autorité laissait subsister, ou plutôt s’appuyait sur celle des chefferies - de la taille d’un canton - et des chefs de villages, en fait autonomes. Si l’État en Inde est attesté depuis fort longtemps, il a été le plus souvent moins fort et moins durable que la société. Dans la conception hindoue ce qui prime n’est pas le roi, mais le brahmane. Même les Britanniques, qui ont jeté les fondations de l’État moderne, n’ont pas tenté d’unifier le pouvoir d’administrer. C’est seulement lorsqu’ils ont compris que leur domination touchait à sa fin qu’ils ont tenté cette gageure : établir un pouvoir unique, auquel ils puissent confier les clés en partant.

Depuis 1921 les princes s’étaient dotés d’une Chambre, au rôle purement délibératif et consultatif. Son principal usage était d’être l’organe commun des petits et moyens rulers pour faire entendre leurs voix. Les grands - Hyderabad, Cachemire, Mysore, Baroda, etc. - brillaient par leur absence, ayant d’autres moyens de se faire entendre8. Si certains d’entre eux avaient conscience qu’ils auraient avantage à garder le contact avec les partis politiques, la plupart tenaient politiciens et avocats en grande suspicion, redoutant par-dessus tout la contagion des idées modernes. Tous n’étaient pas pour autant des potentats bornés. Certains étaient des souverains éclairés, connus pour gérer leurs états avec sagesse. Un écrivain nationaliste comme Romesh C. Dutt (ICS) avait écrit, se référant à Mysore et à Baroda, qu’ « aucune partie de l’Inde actuelle n’était mieux gouvernée que ces états dirigés par leurs propres souverains9 ». Un homme comme Aurobindo Ghose avait bénéficié pendant des années des libéralités du maharajah de Baroda pour écrire et enseigner. Les états de Mysore, Bikaner, Travancore et Cochin avaient des conseils législatifs en partie élus10. Le maharajah de Mysore était connu pour ses réalisations économiques. L’Aga Khan, souverain spirituel d’une communauté fort active, jouait un rôle politique de premier plan.

Lorsque le 17 novembre 1930 Bikaner prit la parole au nom de la délégation des princes à la première session de la Table ronde, il n’étonna personne lorsqu’il dit partager la passion de tous les Indiens pour la liberté et pour un statut d’égalité parmi les nations, c’est-à-dire pour le statut de Dominion. Mais il fit sensation lorsqu’il déclara solennellement que les princes étaient prêts à associer leurs états à une forme fédérale de gouvernement. Leur ralliement à l’idée fédérale était récent11 et partait de préoccupations très différentes selon les princes concernés. Néanmoins l’idée fédérale avait beaucoup d’attraits pour des autocrates inquiets des progrès que les idées démocratiques et socialistes faisaient autour de leurs domaines. Cependant l’engouement des princes se dissipa assez vite. Les critiques véhémentes que leurs amis du parti conservateur faisaient du projet gouvernemental n’étaient pas de nature à les rassurer. Il se peut, d’ailleurs, que le Political Department sous la vice-royauté de lord Willingdon (avril 1931-avril 1936) ait contribué à susciter leurs réserves par le peu d’activité qu’il montra à susciter leur adhésion ou à répondre à leurs craintes12. Néanmoins leur attitude, ou du moins celle des plus importants d’entre eux, n’était sans doute pas arrêtée au moment où la loi constitutionnelle entra en application, avec les élections provinciales.

Avant de lever le rideau, nous décrirons la scène sur laquelle la pièce va se jouer.

 

 

I

L’Inde en 1935

L’espace indien

À l’époque que nous considérons, l’Inde politique coïncide presque parfaitement avec son concept géographique : l’empire des Indes occupe tout l’espace – 4 112 000 km2 – compris entre la barrière himalayenne au nord et l’océan qui baigne la péninsule au sud-est et au sud-ouest. Ses limites naturelles sont bien marquées : ce sont à l’est les plissements birmans orientés nord-sud, à l’ouest le rebord montagneux du plateau iranien sur la vallée de l’Indus. Au nord l’état princier du Cachemire s’enfonce comme un coin jusqu’au Pamir et au Karakoram, touchant au Sin-Kiang et au Tibet. Les trois États himalayens : Népal, Sikkim et Bhoutan ont gardé leur souveraineté tout en reconnaissant au viceroi de Delhi d’importantes prérogatives. L’ensemble s’étend sur vingt-huit degrés de latitude, comme de Konakry à Gibraltar ou de Panama à Los Angeles. Pour qui se placerait au centre de l’Eurasie, l’Inde apparaîtrait comme une péninsule de l’Eurasie comparable, par sa situation et son étendue, à l’Europe moins la Russie. Néanmoins le sous-continent indien est plus massif et moins ouvert aux influences maritimes que l’Europe.

La structure orographique est composée d’un socle très ancien, le Deccan, qui est la partie émergée d’une plaque tectonique venue buter à l’ère tertiaire contre la masse de l’Asie en érigeant le système de plissements le plus important du monde (Hindou Kouch, Karakoram, Himalaya), qui continue de s’exhausser régulièrement. Entre les Himalayas et le socle du Deccan les mouvements tectoniques et les sédiments ont constitué la plaine indo-gangétique qui s’étend sur 3 000 kilomètres d’est en ouest. Il s’agit en réalité de trois systèmes fluviaux, à l’ouest celui de l’Indus et à l’est celui du Brahmapoutre, nés tous les deux sur le plateau tibétain, au centre celui du Gange, venu de l’Himalaya. Le Gange et le Brahmapoutre se jettent dans le golfe du Bengale à travers un énorme delta constitué par les alluvions qu’ils arrachent aux hautes terres d’Asie et de l’Assam. L’Indus recueille, au sortir des montagnes, les eaux des cinq rivières (Panjab) avant de se jeter dans la mer d’Oman. Entre le système de l’Indus et celui du Gange se trouve un seuil fort bas (277 mètres d’altitude) qui forme le nœud stratégique de tout le nord de l’Inde. C’est là, à moins de 100 kilomètres de Delhi qu’à quatre reprises au cours des âges le sort de l’Inde s’est joué, à Kurukshetra lors de la bataille mythique du Mahabharata et ensuite à Panipat, en 1526, 1556 et 1761.

Le Deccan, c’est-à-dire l’Inde péninsulaire, commence à la chaîne des Vindhyas qui borde au nord le sillon de la Narmada et constitue la frontière naturelle et culturelle entre l’Inde du Nord et l’Inde du Sud. Le Deccan lui-même se présente comme une table de terrains primaires dont l’altitude décroit régulièrement de l’ouest à l’est. Sur la côte occidentale – Konkan, Kanara et Malabar – la plaine côtière se relève rapidement pour former la chaîne des Ghats qui culmine au sud dans les Nilgiris et les Anaimalais, à 2 694 mètres. Suivant la pente générale, les rivières les plus importantes coulent des Ghats vers la Baie du Bengale. Ce sont du nord au sud : Mahanadi, Godaveri, Kistna-Tungabhadra, Penner, Cauvery.

S’étendant du 8e au 36e parallèle le sous-continent appartient à la ceinture tropicale et sub-tropicale de l’hémisphère nord. Delhi est situé à une latitude (28° 40’ N) qui correspond à celle des zones les plus chaudes et les plus arides du globe (Koweit, Sahara, nord du Mexique). C’est la mousson qui empêche l’Inde d’être un désert aussi aride que l’Arabie. L’Inde est fille de la mousson, comme l’Égypte l’est du Nil. Bien que le phénomène ne soit pas particulier au sous-continent, il prend ici des caractères très spécifiques. L’altitude et l’étendue de la barrière himalayenne, la masse du plateau tibétain font de l’Inde géographique « un monde presque clos qui a sa propre mousson ». Presque partout 80% des précipitations tombent en été, de la mi-juin à la fin de septembre. La principale exception est le Sud-Est qui reçoit une mousson d’hiver (d’octobre à décembre) plus abondante que celle d’été. Dans ce rythme général les variations régionales sont très fortes : les collines au nord du Bengale et les hauteurs de l’Assam reçoivent jusqu’à 10 mètres d’eau par an alors que le Sind connaît des années complètement sèches. Partout la disponibilité de l’eau – que ce soit par les rivières, les canaux, les réservoirs ou les puits – est le facteur primordial de l’existence humaine : la carte des densités de peuplement reflète presque exactement celle des précipitations.

 

La population de l’Inde indivise 1891-1941

Année

Population (milliers)

Accroissement (%)

Densité
 hab./km2

1891

279 446

66

1901

283 872

1,6

68

1911

303 013

6,7

72

1921

305 693

0,9

73

1931

338 119

10,6

80

1941

388 998

15,0

93

Sources : 1891-1941 Spate, OHK, India and Pakistan, 1954, p. 98.

 

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…. Les grands groupes indiens, l’ancienne et patricienne Bombay Dyeing and Manuf. Co. dirigée par Nusli Wadia et la toute nouvelle Reliance Industries Ltd., créée dix ans plus tôt par un nouveau venu, Dhirubhai Ambani, pour s’assurer le marché très profitable des fibres synthétiques. Dans ce conflit féroce, un patron de presse, le vieux Ram Nath Goenka, se jeta avec fougue, contre Reliance et Ambani, pour V. P. Singh et finalement contre le Premier ministre. Entra alors en scène Giani Zail Singh, président de la République, qui songeait à son second mandat. On a vu quelles preuves de complaisance il avait données à la famille régnante. Il estimait avoir droit à quelques égards. Rajiv, le tenant pour quantité négligeable, ne lui communiquait aucun dossier et ne le consultait jamais. En mars 1987 le président laissa filtrer son mécontentement dans la presse. La démission de V. P. Singh le 12 avril 1987 suscita de sa part un très grand intérêt. S’il se présentait contre le Premier ministre, le président pouvait envisager de « démissionner » Rajiv. L’affaire des canons Bofors lui parut exiger des explications du Premier ministre. Pour mieux se faire entendre il refusa son assentiment à un projet de loi sur le secret postal qui avait suscité bien des questions. Allait-il, comme beaucoup l’en pressaient, révoquer le Premier ministre ou se présenter aux présidentielles contre le candidat du gouvernement ? Ce nœud d’intrigues qui se croisaient dans un écheveau d’une incroyable complexité allait-il faire tomber un Premier ministre appuyé en principe sur une écrasante majorité parlementaire ? Ce fut Zail Singh qui s’inclina, comme avant lui Rajendra Prasad, Radhakrishnan, etc. Le vice-président R. Venkataraman fut élu président de l’Union, à l’unanimité.

L’affaire Bofors avait tout ce qu’il fallait pour faire tomber un Premier ministre qui eût été moins solidement arc-bouté que celui de l’Inde. Elle éclata le 16 avril 1987 par une émission de la radio suédoise, aussitôt reprise par la presse indienne, selon laquelle le contrat passé en mars 1986 – Rajiv étant ministre de la Défense – pour 400 canons autotractés de 155 mm avait donné lieu à une commission occulte versée à un intermédiaire indien. Or la règle indienne stipulait que les contrats d’armement passés d’État à État ne devaient comporter ni intermédiaire ni commission. Dans ce cas particulier, Olaf Palme et Rajiv Gandhi l’avaient confirmé en 1985. Le secrétariat du Premier ministre démentit qu’il y ait eu aucune irrégularité et le high command dénonça la conspiration de l’étranger. Néanmoins les services suédois confirmèrent la réalité des paiements à hauteur de 350 à 500 millions de roupies, versés en Suisse à des sociétés dont on apprit par la suite qu’elles étaient contrôlées par des intérêts indiens. Des journalistes d’investigation, des limiers de l’Opposition apportèrent des preuves supplémentaires de commissions versées sans qu’on pût jamais prouver que Rajiv Gandhi ou son entourage immédiat en aient été les bénéficiaires. Mais personne n’accorda non plus le moindre crédit à l’enquête confiée à une commission parlementaire exclusivement congressiste, dont le rapport final (août 1988) exonéra le gouvernement. Au contraire, l’opinion fut frappée par la démission d’Arun Singh le 15 juillet 1987, ministre d’État pour la Défense, dont on comprit qu’il était lui-même irréprochable mais qu’il ne vouait pas cautionner, par son maintien en fonction, une transaction qu’il estimait touteuse. Quelques jours après, Rajiv fit expulser du Congrès V. P. Singh qui se retrouvait désormais libre d’attaquer le gouvernement et le parti, en compagnie l’autres dirigeants tels qu’Arun Nehru, Arif Mohammed Khan et Mufti Mohammed Syed ou, à l’autre bord, Pranab Mukherjee et Tripathi. Comme on soit, il s’en était fallu de peu, en ce mois de juillet, pour que le président de l’Union ait été en mesure de faire démissionner Rajiv lui-même et d’entamer contre lui une procédure d’impeachment.

Désormais le mal était fait : le nom de Bofors allait courir dans toute l’Inde comme symbole de la corruption du pouvoir. Car même si le roi n’était pas coupable, il était nu. Et Bofors résumait la corruption qui régnait de haut en pas de l’échelle administrative, depuis la nomination de l’agent de police ou de l’instituteur de village jusqu’au sommet de l’État.

 

 

Désaveux,

dérives, désastres

Le tournant de 1986 une fois pris et confirmé, l’équipe initiale ayant été dispersée au gré d’innombrables remaniements15, la ligne politique perdit toute cohérence. Garder le pouvoir redevint le but unique de l’action gouvernementale, qui revint naturellement aux hommes et aux pratiques du règne précédent.

Après le départ de V. P. Singh des Finances, la stratégie économique fut abandonnée. Le déficit budgétaire passa de 36 milliards de roupies en 1985-1986 à 92 milliards l’exercice suivant. Les dépenses d’assistance aux plus défavorisés, les subventions aux agriculteurs et les crédits militaires reprirent leur croissance à un rythme plus rapide que jamais. Au lieu de l’assainissement financier qui devait permettre d’effectuer des réformes plus profondes, le gouvernement se résigna à financer le déficit budgétaire par l’emprunt aux banques étrangères et par la création monétaire. Tout en restant convaincu des mérites d’une politique libérale, Rajiv Gandhi s’efforçait à tout prix de dissiper l’image d’un gouvernement des riches pour les riches qui lui collait à la peau. En 1988-1989 l’approche des élections législatives ne fit qu’accélérer la dérive vers le populisme. Néanmoins la fuite en avant stimulait la demande intérieure, accélérant la croissance et les bénéfices des sociétés. Si l’euphorie politique était passée, l’expansion de l’économie nourrissait une nouvelle euphorie, largement infondée. Désormais l’Inde vivait au-dessus de ses moyens, avec l’illusion qu’elle avait trouvé la voie d’une croissance soutenue.

L’abandon

des accords

Le Premier ministre avait attaché son nom et son crédit à trois accords de paix civile, en Assam, au Panjab et au Cachemire. Aucun n’eut les résultats escomptés. L’accord avec les dirigeants du mouvement assamais mit le pouvoir entre des mains très jeunes et sans expérience politique ou administrative : le chief minister. Prafulla Kumar Mahantra, avait 32 ans, comme la plupart de ses ministres. Étudiants prolongés, leur seule expérience de la vie était l’agitation. La première euphorie passée, il leur faudrait gouverner et appliquer l’accord. Or celui-ci impliquait d’expulser un, peut-ètre deux millions d’immigrants. Était-ce une chose faisable ? Le gouvernement central avait-il la capacité d’exécuter l’engagement qu’il avait pris ? En 1984 il avait commencé d’ériger une barrière continue de barbelés, doublée d’une route de surveillance, sur les 3 000 kilomètres de forêts et de jungle qui font la frontière avec le Bangladesh. Celui-ci avait aussitôt protesté contre ce qu’il considérait comme un geste inamical. Comme on pouvait s’y attendre, ceux des anciens maquisards qui n’étaient pas entrés au gouvernement s’instituèrent les surveillants de l’accord. Bientôt le gouvernement de l’Assam dut faire face à une profonde désaffection de ses partisans, puis à la rébellion de la fraction dure, qui reprit les armes sous le drapeau d’un United Front for the Liberation of Assam (ULFA). L’histoire revint à son point de départ : en novembre 1990 le Centre dut envoyer l’armée et décréter President’s rule. En juin 1991 c’est le Congrès qui remit en place le chief minister, Hiteswar Saikia, celui-là même qui était sorti du scrutin sanglant de février 1983.

Au Panjab on n’eut pas à attendre aussi longtemps. Chandigarh aurait dû être rendu au chief minister le 26 janvier 1986. Il fut averti, la veille, que le transfert était remis à plus tard. Or c’était précisément le moment où la fortune de Rajiv tournait. La décision fut renvoyée de six mois en six mois, comme l’arrêt des commissions qui devaient statuer sur les autres points du litige. Humilié par le Centre, dénoncé par ses adversaires Akali, Barnala ne faisait plus qu’encaisser les coups. À défaut de l’option militaire, le Centre choisit la répression policière et dépêcha au Panjab son meilleur policier, Julio Ribeiro. Celui-ci échappa de peu aux mitraillettes de ses propres agents, dans son QG même. Les militants sikhs s’enhardissaient tous les jours. En juillet et en novembre ils abattirent un par un les passagers hindous d’un autobus. En août ils exécutèrent la sentence du Khalistan sur le général Vaidya, qui était chief of Army Staff au moment de Blue Star. Rajiv Gandhi déclara que l’Inde était victime d’ « une conspiration diabolique » contre son unité et son intégrité. Le pire était sans doute le silence des notables sikhs qui n’osaient pas s’élever contre les attentats et assistaient impuissants à ce jeu de massacre. C’était l’effet de la terreur et aussi du sentiment profond qu’ils étaient membres d’une communauté désormais tenue en suspicion. Le chief minister, de plus en plus isolé dans son propre parti, gouvernait de moins en moins. Finalement, prenant argument de la multiplication des attentats le Centre suspendit Barnala et décréta President’s rule le 12 mai 1987. Cette décision « enterra l’accord pour lequel Longowal avait donné sa vie. Elle enterra en même temps tout espoir d’une solution politique dans l’avenir prochain. Au Panjab les Akalis déclarèrent qu’on avait tué Longowal pour la seconde fois16 ».

La vraie raison était ailleurs : Rajiv s’était laissé convaincre de sacrifier le Panjab à l’Haryana, où des élections devaient se tenir un mois plus tard. Le Centre s’était séparé d’un ministre du Cabinet, Bansi Lal, pour prendre la direction de l’état en juin 1986. Or Bansi Lal n’était pas le premier venu : ministre de la Défense pendant l’état d’exception, lié à Sanjay, c’était un fidèle de la dynastie. Il fit tout ce qui était en son pouvoir pour assurer sa réélection mais en vain. Le Congrès perdit 60 des 63 sièges qu’il détenait, au profit d’une coalition de quatre partis d’opposition menée par un disciple de Charan Singh, Devi Lal. C’était la première fois que l’Haryana, au cœur de l’hindi belt, échappait au Congrès. Est-ce une coïncidence si à ce moment le Premier ministre s’engagea à fond dans l’intervention militaire à Sri Lanka (cf. infra. p. 344) ?

 

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