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Taslima Nasreen,  Lajja (La Honte)

éd. Stock

 

 

Parmi les facteurs qui ont permis d'attirer l'attention sur Taslima Nasreen et de promouvoir le livre Lajja, l'un des plus inattedus aura été – parce que indigne de la France et amplifié à juste titre par les médias – le refus du gouvernement français d'accorder un visa à l'auteur.

Le docteur Taslima Nasreen est originaire du Bangladesh et chacun se rappelle que ce pays d'environ cent vingt millions d'habitants a été l'objet d'une double partition : en 1947, Ali Jinnah dans la création d'un Etat indépendant de l'Inde dans lequel se sont regroupés, après de terribles émeutes religieuses, les musulmans du sous-continent indien : le pakistan. Mais dès 1952, des troubles violents dont les causes sont linguistiques (bengali contre ourdou imposé par le gouvernement central) amènent le Pakistan oriental à réclamer son autonomie. Appuyé par l'Inde, il l'obtiendra enfin en 1971 et deviendra l'Etat indépendant du bangladesh. mais dès 1978, la constitution basée sur la laïcité deviendra caduque et l'islam sera proclamé religion d'Etat.

Les conséquences en seront très lourdes pour la minorité hindoue : “les hindous sont des citoyens de deuxième classe” (p. 101). Ils auront de moins en moins accès aux responsabilités.

La lutte de Taslima Nasreen s'inscrit dans ce contexte religieux et politique. Son livre n'est pas réellement un roman, même si le mot figure sous le titre de l'édition française. C'est das le flux de l'Histoire et du temps, l'histoire d'une famille bangladeshi, les Datta, famille d'origine hindoue : histoire exemplaire, archétypes des groupes opprimés, victimes d'une utilisation politique de la religion, auxquels il ne reste que l'alternative de “partir ou mourir”.

La destruction le 6 décembre 1992 d'une mosquée en Inde par des fanatiques hindous est le point de départ d'un embrasement totalement incontrolé. Lajja est le récit d'une chasse à l'hindou, désigné comme la victime expiatoire et le livre se veut un témoignage total, une dénonciation précise de toutes les exactions commises par les fondamentalistes musulmans contre la minorité hidoue avec la complicité de l'Etat et la passivité des autres forces politiques et de la population modérée : destructions, viols, pillages, incendies, emprisonnements, tortures, déplacements de population, exils forcés, meurtres. ces crimes sont le quotidien de nombreux groupes, de nombreuses familles : prédateurs et proies. Le livre en est la présentation longue, lancinante, monotone et – on ose à peine l'écrire – parfois lassante. Les listes de ces atrocités prennent parfois la forme de longues litanies, copies exactes de pages mprimées, transcrites en italique : noms, dates, descriptions détaillées sont donnés avec une exactitude rigoureuse. D'autres listes aussi longues apparaîssent, intégrées dans le récit, objet de conversations ou de monologues intérieurs. Et se déroule au fil des jours, en filigranne, la lente décomposition de la famille Datta, la complète désagrégation de leur vie, individuelle, professionnelle, familiale et sociale. Ils ne peuvent que “se renier ou mourir ou partir”.

Taslima Nasreen ne s'en prend pas à l'Islam et nullement au Coran mais au fanatisme religieux, à tous les fanatismes, archaisme, a-t-elle dit à la télévision, obscurantisme, tradition au pire sens du terme et elle ajoute “j'ai vu tant de haine que j'ai abandonné la religion – elle était d'obédience musulmane - ; j'ai besoin d'humanisme”.

La “Fatwa” dont elle fait l'objet et qui n'a, hélas, rien de surprenant dans un tel contexte, n'est qu'une confirmation supplémentaire – si besoin en était – des horreurs qu'a toujours engendré un sectarisme aveugle et étroit. Et c'est ce qui donne de la grandeur à son livre,

“grand par la grandeur du désespoir dont il procède et par toute cette nuit qui pèse sur lui”[1]

 

 [1] Cette dernière phrase est tirée du livre de Christian Bobin : Une Petite robe de fête.

 

 Noëlle Deler

La lettre du CIDIF n°10 de janvier 1995