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Langues. Ecriture de l'Inde

Sous la présidence de Pierre Pachet

Jeudi 18 mars 1993

Salon du livre. Grand Palais

Ce texte a été publié dans le N°9 de La lettre du CIDIF, hélas avec beaucoup d'erreurs. Il est donc repris ici avec toutes les corrections adéquates et... toutes nos excuses.[1]

 

L'invité d'honneur était l'Inde, cette année. Dans l'espace qui lui était réservé, voisinaient de livres français sur l'Inde et un certain nombre d'ouvrages édités en Inde.

Parmi les manifestations organisées, nous mentionnerons le débat intitulé : “Langues et écritures de l'Inde” (Grand Palais, salle de l'Europe 18 mars). Sous la présidence de M.Pachet écrivain et universitaire, les six invités indiens s'exprimèrent tour à tour.

La seule femme, Mme Susie Tharu, défendit un féminisme non moins ardent que celui de nos zélées suffragettes européennes. Si la place de la femme à l'ère védique a été reconnue et exaltée, ce fut pour mieux occulter les œuvres féminines ultérieures. Après avoir rappelé les textes boudhiques écrits par des nonnes, l'orateur parla des femmes poétesses de langue tamoule, et de celles qui s'illustrèrent dans la tradition séculière, comme la littérature de cour aux XVIIe et XVIIIe siècles. En marge du grand art peut-être, mais est-ce une raison pour les oublier ?

Ce n'est pas par courtoisie que nous relatons d'abord cette intervention (qui ne fut pas la première), mais Mme Susie Thuru s'est singularisée non seulement par sa qualité de femme, mais par le thème de son exposé.

Il est en effet remarquable et étonnant que les autres intervenants aient eu un dénominateur commun aussi marqué. Tous, en effet, qu'il s'agisse de M.U.R. Anantha Murthy (écrivain de langue kannada et universitaire), de M. Arun Sadhu (de langue marathi, journaliste et écrivain), de M. Alok Rai, journaliste, et professeur à l'université de Delhi comme M. Das (littérature comparée), ou de M.Shashi Tharoor (auteur d'un ouvrage traduit en français, Le Grand roman indien[2]), tous ont fait un éloge constant de la langue anglaise, avec ses deux atouts majeurs : on ne peut “réussir” en Inde qu'en parlant anglais, et avec l'anglais, on est compris à Delhi comme Madras, à Calcutta comme à Bombay, à Agra comme à Cochin. C'est la seule “langue indienne (sic) commune à tout le pays. Plus exactement, selon d'autres termes employés par les orateurs c'est la langue de l'unité indienne (Shashi Tharoor), la langue pan-indienne (Arun Sadhu, Das même si elle n'est parlée que par l'élite cultivée, et non par les masses (comme le sanskrit, langue des lettrés, ou le persan, langue de cour). Chacun pourtant reconnaît l'importance des langues régionales, le lien entre langue et identité. Et de conclure (Das) qu'il peut y avoir une littérature unique en plusieurs langues : n'y a-t-il pas plusieurs manières de s'exprimer, selon que l'on est dans le domaine religieux ou administratif, dans un contexte intellectuel ou poétique ? On remarque aussi que dans une œuvre écrite en sanscrit, comme Sakuntal, d'autres langues interviennent dans la pièce selon la fonction des personnages, c'est une mosaïque de langues. Des exemples d'hybridation linguistique sont citées, comme la création au xviie siècle de la langue ourdou, à partir du persan et de l'arabe, et parlée aujourd'hui par des millions de personnes.

Tout cela fut dit naturellement en anglais, langue de communication universelle aujourd'hui – à l'instar du français au xviiie siècle en Europe. Seul M. Sashi Tharoor eut l'élégance de s'exprimer en français et dans un français impeccable

Il ne restait qu'un temps trop limité pour les invités français. Mme Annie Montaut, professeur de hindi, Mme France Bhattacharya, professeur de bengali, M. François Gros, professeur de tamoul, s'interrogent sur l'avenir de ces langues, s'inquiètent de la coupure entre parutions élitistes et littérature de masse, entre langue de communication et littérature de créativité. A leur suite, M. Alain Nadaud (écrivain) souligne les contradictions inhérentes à l'Inde et qui sont aussi source de richesse (sécheresse/mousson, etc.) : de même, la multiplicité des langues et leur rapport à l'anglais pourraient être un élément de fécondité. M. Jean-Luc Pinard-Legry insiste à son tour sur le “métissage” de l'anglais et des langues indiennes. Il note que le premier professeur de sanskrit en France, Burnouf, n'est jamais allé en Inde, et que, après la période coloniale, des savants français ont continué et continuent de travailler à Pondichéry sur les littératures indiennes, malgré la regrettable dominante anglaise.

Le “débat” annoncé ne fut qu'amorcé, faute de temps. C'est souvent ce qui arrive, et la meilleure formule est difficile à trouver. Les différents points de vue se ramenant à un unique problème, la place incontournable de l'anglais dans l'Inde actuelle, une présentation plus brève aurait permis une discussion plus large. Et peut-être aurait-on alors cerné davantage ce qui fait l'unité de l'Inde dans sa diversité, unité qui s'enracine plus profondément que dans l'usage d'une langue importée.

Le lendemain à Paris, une centaine de Bretons manifestaient en faveur du maintien de leur langue.... Mais l'Inde n'est pas la France. Et le breton n'a pas produit, que je sache, une littérature aussi riche et séculaire que le bengali ou le tamoul.

 



[1] Nous en profitons pour faire remarquer que l'actualité n'est pas notre domaine et que nous en tirons tout ce qui demande à être conservé. Comme vous pourrez le constater ce texte mérite que l'on s'y arrête et suscite l'idée qu'un prolongement est nécessaire en vue d'un dialogue plus régulier avec les intellectuels indiens.

[2] Le Grand roman indien. Editions du Seuil. Mars 1993. Traduit de l'anglais par Christiane Besse.