Blue Flower


LA CONQUETE DU PARADIS- JUDITH GAUTIER.

éditions : KAILASH collection : LES EXOTIQUES.

Le livre a paru en 1890.

Note de lecture de Noëlle Deler

Voici un livre au charme désuet. Il appartient à un autre âge et a sans doute ému en son temps les lectrices enclines à se laisser aller, comme Emma Bovary avant elles, à des rêves d'exotisme et d'amours lointaines.

Le héros, monsieur le marquis de Bussy, jeune et brillant officier de l'entourage de Dupleix, s'éprend éperdument de l'inaccessible reine de Bungalor, Ourvaci, et il arrivera à s'en faire aimer après un long parcours semé de toutes sortes d'obstacles. Le roman déroule cependant une double trame narrative et l'histoire sentimentale s'appuie sur un fonds historique réel qui sera susceptible de retenir l'attention des lecteurs qu'intéressent l'Inde du sud et sa conquête. Voici un bref rappel des faits : en 1741, Dupleix devient gouverneur des établissements de l'Inde ; depuis la mort du Grand Mogol Aureng-Zeb en 1707, il règne en ce pays un grand désordre ; de fortes rivalités opposent les gouverneurs des provinces ; Dupleix et Bussy, mêlés à ces problèmes intérieurs en même temps que confrontés à des luttes d'influence entre Français et Anglais, apportent, avec une armée de Français et de cipayes, une solution pacifique qui conduit la presque totalité du plateau du Décan à reconnaître la suzeraineté française. C'est alors que Dupleix conçoit l'ambitieux projet de faire de l'Inde un protectorat français.

Le livre ne dira pas la suite. L'auteur est plus attentive à replacer dans leur décor réel ces faits authentiques et elle décrit d'abondance avec une imagerie bariolée le sud de l'Inde, sa mosaïque de races, de religions, de castes, -et un paria et un brahmane y trouvent de longs développements-, ses coutumes, sa terre luxuriante, ses palais enchantés, sa population laborieuse, son artisanat original. Toutefois ces descriptions sont lassantes par leur longueur, leur lenteur, leur excès d'adjectifs et de superlatifs qui assimilent ce pays à un paradis utopique et qui laissent dans un étrange oubli la foule de ceux dont le lot quotidien est, dans cette terre de merveilles, la pauvreté et la misère. Mais on sort cependant régulièrement du “pittoresque paysagier” pour plonger dans l'histoire sentimentale, intime et douloureuse. La passion qui dévore le héros dès les premières lignes est d'autant plus violente que plus inaccessible est l'objet de sa passion. L'auteur multiplie à plaisir jusqu'à la scène finale, heureuse bien sûr, les difficultés qui empêchent les personnages de se rejoindre. Certains se lasseront de toutes ces traverses, politiques ou psychologiques, qui viennent contrarier les amants. D'autres pourront en sourire ; n'est-ce pas un conte de fée où Justice et Bonté triomphent du mal, où tout ne peut que bien finir.

La fin du roman voit donc le héros vainqueur de sa double quête :il conquiert l'Inde et Ourvaci, le paradis et la Belle. C'est bien la volonté expresse de Judith Gautier -c'est le sens du titre- de sceller par cette scène finale une double alliance : le mariage du héros et de la princesse et le rapprochement de la France et de l'Inde, terre lointaine, objet de tant de convoitise et de tant de fascination.