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Mireille Lobligeois, De la Réunion à l'Inde française, Philippe-Achille Bédier (1791-1865). Une carrière coloniale, ouvrage publié avec le concours de l'Ecole Française d'Extrême-Orient et de l'Institut Français de Pondichéry, The Historical Society of Pondicherry, Pondichéry, 1993, 198 pages.

Compte rendu de Jacques Weber

 


Un emploi du temps particulièrement surchargé ne m'a pas permis de présenter plus tôt l'excellente biographie que Mireille Lobligeois a consacrée à Philippe-Achille Bédier, qui, entre le 1er février 1809 et le 25 décembre 1856, fut l'un des meilleurs administrateurs que connurent la Réunion et l'Inde française. Nul mieux que ce créole réunionnais ne symbolise les liens étroits qui unirent les deux colonies dans la première moitié du XIXe siècle. Nul n'était plus apte à le présenter que Mireille Lobligeois, en raison de sa connaissance des archives réunionnaises et pondichériennes conservées en France et de son érudition sur les colonies françaises de l'océan Indien.

Mireille Lobligeois est l'auteur de plusieurs articles de qualité, notamment

- « Ateliers publics et filatures privées à Pondichéry après 1816 », Bulletin de l'Ecole Française d'Extrême-Orient, tome LIX, 1972, pp. 3-99.

- « Le procès des fleurs de lys à Chandernagor (1834-1835) », B.E.F.E.O., tome LXII, 1975, 53 pages.

- « Un projet de fontaine à Pondichéry en 1820 », Revue Historique de Pondichéry, volume 10, 1972, pp. 81-89, et volume 12, 1974-1975, pp. 10-14.

Mireille Lobligeois, qui, ces dernières années, a recensé les pièces originaires de l'Inde conservées dans les musées français, a également aidé François Gros à publier, sous le titre Historique et Statistique de Karikal[1], un texte rédigé en 1825 par le capitaine de vaisseau Cordier, chef de ce comptoir. Elle a apporté son concours à Jean Deloche en vue de la publication des Statistiques de Pondichéry (1822-1824)[2] et des Statistiques de Chandernagor (1823, 1827 et 1838)[3]. Certaines ayant été réalisées par Bédier, dans le cadre de ses fonctions dans ces deux Etablissements, elle a naturellement entrepris de retracer la brillante carrière de ce fonctionnaire compétent et intègre.

Né le 25 décembre 1791 dans une famille créole installée à Bourbon depuis 1746, Philippe-Achille Bédier gravit les différents échelons de l'administration entre 1809 et 1823, date à laquelle il est nommé ordonnateur à Pondichéry. C'est dans son île qu'il réalise l'essentiel de sa carrière, exerçant les fonctions de contrôleur colonial de 1825 à 1830 et d'ordonnateur de 1830 à 1850, son activité n'étant interrompue que par quelques séjours en France, destinés à lui permettre de rétablir une santé toujours chancelante, et par une mission à Chandernagor, où il exerce les fonctions de chef de comptoir de décembre 1836 à décembre 1837. Sa nomination au gouvernement de Pondichéry est le couronnement de sa carrière : il arrive dans la capitale de Dupleix le 6 janvier 1850, mais doit la quitter prématurément le 3 décembre suivant, miné par la maladie.

Son histoire se confond avec celle de son île, à la prospérité de laquelle il contribue par une gestion rigoureuse des finances, par les encouragements qu'il prodigue à l'agriculture et par les efforts qu'il déploie en vue de la constitution d'un véritable réseau routier. Partagé entre ses convictions humanitaires et les contraintes économiques de l'île, il ne s'engage pas sur la question de l'abolition de l'esclavage, mais, résolument opposé à la traite et conscient de la disparition progressive de la « main-d'œuvre servile », il est peut-être le premier à envisager le recours à des travailleurs libres d'origine indienne. Défenseur de la légalité et de l'ordre, il est victime des attaques de l'Association des Francs-Créoles : composée de colons ruinés par la grave crise économique du début des années 1830, cette organisation clandestine exige l'élection d'une assemblée coloniale qui confèrerait à l'île une quasi-indépendance et lui permettrait de maintenir son régime esclavagiste. En quelque sorte, des principes politiques libéraux sont invoqués pour mettre en œuvre une politique sociale très conservatrice. Malgré ses sentiments créoles très vifs, Bédier est avant tout un serviteur de l'Etat : c'est sans le moindre état d'âme qu'il combat les forces centrifuges qui agitent Bourbon. L'émancipation décrétée le 27 avril 1848 lui paraît prématurée en raison de la situation économique et sociale de l'île, mais il applique loyalement la politique du commissaire de la République Sarda Garriga et contribue au succès de cette véritable révolution, qui n'occasionne aucun remous à la Réunion, ce qui est loin d'être le cas aux Antilles.

Dès le début de sa carrière, Bédier révèle ses talents d'administrateur à Pondichéry, où il occupe les fonctions d'ordonnateur du 6 septembre 1823 au 15 octobre 1825. Il assainit les finances de cette colonie, gravement compromises par les détournements de fonds publics opérés par Denis Dayot et de Courson, respectivement chefs de Chandernagor et de Yanaon. Il met de l'ordre dans l'administration, abandonnée à elle-même par le gouverneur Dupuy, ce « vieillard valétudinaire transplanté sous le soleil brûlant de l'Asie », selon l'expression sévère du baron Desbassayns. Il s'intéresse à l'entretien des étangs et des ouvrages d'irrigation et manifeste sa sollicitude à l'égard des Indiens les plus misérables. il prend surtout conscience de l'attachement des populations à la caste et au Mamoul (l'Usage, la Tradition). Sa Statistique de Pondichéry, réalisée en 1824, témoigne de sa connaissance de cette colonie en particulier et de l'Inde en général.

A Chandernagor, où il séjourne du 8 décembre 1836 jusqu'au 5 décembre 1837, il n'a qu'une préoccupation : améliorer les conditions d'existence des Indiens. Il entreprend d'assainir ce comptoir ravagé par le paludisme en supprimant les infects cloaques et les « jongoles » qui contribuent à son insalubrité. Il s'efforce d'alléger le fardeau fiscal qui pèse sur les plus humbles, supprimant certains impôts comme la taxe sur les chirouttes (cigares). Séduit par la finesse des Indiens, il estime qu'il faut leur faire confiance et leur laisser des responsabilités. La justice ordinaire devrait ainsi être confiée à des notables hindous et musulmans, les magistrats français n'intervenant que dans les affaires les plus graves. Il trouve l'administration des colonies trop « européenne » : « s'astreindre, dans un pays essentiellement d'exception, à une imitation incomplète et vicieuse des institutions de la métropole, comme s'il s'agissait d'une population française[4] », constitue, à ses yeux, une grave erreur. Malgré l'affection qu'il porte à ses administrés bengalis, il souffre de l'isolement à Chandernagor, considéré par tous les fonctionnaires français comme un « lieu de relégation ». Dès le 11 mars 1837, il se dit « effrayé de la perspective de rester plusieurs années au Bengale, séparé de [sa] famille ». Il aspire en revanche au poste de gouverneur de l'Inde française, mais lorsqu'il l'obtiendra enfin, en 1851, son état de santé ne lui permettra pas de donner sa pleine mesure et d'appliquer ses principes politiques.

Natif de la Réunion et très attaché à l'Inde et à ses habitants, Bédier s'est toujours efforcé de resserrer les liens entre les deux colonies : il dénonce en particulier le droit de 30% qui frappe les cotonnades fabriquées dans les comptoirs, et notamment les guinées bleues de Pondichéry, à leur arrivée dans l'île et qui, à une époque où l'exclusif régit encore les relations entre la France et ses colonies, n'a d'autre objet que de favoriser l'industrie textile métropolitaine. Il est très favorable au coolie trade, qui fournira des bras à Bourbon et permettra d'entretenir un courant régulier de navigation entre les deux colonies.

Parlant parfaitement l'anglais et entretenant d'excellentes relations avec les autorités de Calcutta, Bédier ne cesse de prêcher contre l'impérialisme britannique dans l'océan Indien et pour un renforcement de la présence française dans cette région. Dès 1824, il publie dans les Annales Maritimes une « Notice sur l'Empire birman », destinée à attirer les regards des Français vers ce pays que les Anglais n'ont pas encore rattaché à leurs possessions. En 1827, il rédige une Note sur la situation politique et administrative de Madagascar, dans laquelle il compare la position de Radama, le roi des Hovas, tombé sous l'influence du résident Lyall, à celle des rajahs hindous subjugués par la Compagnie : « N'est-ce pas la même politique qui a d'abord converti tous les nababs et soubabs de l'Inde en des prisonniers couverts d'or et entourés d'honneur, et qui a fini par les renverser tous et par rendre les Anglais héritiers de leurs richesses, de leurs pays et de leurs pouvoirs ? ». Le 10 janvier 1834, il achève son Mémoire sur notre situation politique à Madagascar et sur la possibilité d'y fonder une colonie, ouvrage de 220 pages qui sera par la suite maintes fois cité pour prouver notamment les droits de la France sur la grande île. Il y préconise « la voie des armes et de la conquête » : en appuyant les peuples opprimés par les Hovas, et notamment les Sakkalaves, la France obtiendrait à Madagascar quelques positions stratégiques, dont Diego-Suarez, le port dont elle a besoin dans l'océan Indien. Face à la dispersion des colonies françaises, Bédier a donc compris qu'il faut « un chaînon de plus dans l'océan Indien, qui permettrait des liens plus étroits entre nos colonies orientales, et entre elles et la France : Madagascar commande, dit-il, les deux routes de l'Inde, par le Cap et Suez » (Lobligeois, p. 41).

On le voit, à travers la figure de Bédier, c'est une histoire des colonies françaises de l'océan Indien et des relations entre les grandes puissances européennes dans cette région du monde que nous présente Mireille Lobligeois. On pourrait peut-être lui reprocher de passer un peu vite sur le projet d'échange de Chandernagor, Mahé, Yanaon et des loges contre un agrandissement de Pondichéry. Ce projet, dit « Saint-Simon[5]-Bédier », le plus ambitieux de tous ceux qui furent conçus pour corriger les « injustices » et les « iniquités » dont la France avait été victime à la reprise de possession des comptoirs[6], fut repoussé par le gouverneur général Lord Auckland, qui jugea les demandes françaises « excessivement larges ». Sans doute entrait-il également dans les intentions des Britanniques « de conserver, au milieu de leurs puissantes et immenses possessions, les tristes et misérables débris de nos anciens Etablissements, afin d'offrir aux populations ignorantes sur lesquelles ils dominent une comparaison mensongère de la puissance relative des deux nations[7] ».

De même, est à peine évoqué l'arrêté du 8 février 1851, inspiré à Bédier par le receveur du Domaine Gallois-Montbrun et frappant d'une « surtaxe » les terres « à simple récolte » capables de produire une deuxième récolte grâce aux canaux de Villenour et Souttoukeny, achevés le premier en 1831 et le second en 1842. Cette décision fut à l'origine d'un vif « mouvement de foule » à Pondichéry, le 2 juin 1851, et le mécontentement des Indiens, qui se disaient « traités en serfs », persista jusqu'au départ de Bédier. Le gouverneur fut critiqué par le ministre de la Marine et des Colonies et par Victor Schœlcher, qui prit fait en cause pour les cultivateurs « surtaxés ». Le successeur de Bédier, le contre-amiral de Verninac de Saint-Maur, s'appuya sur cette agitation persistante pour justifier la réduction générale de 33% de la redevance foncière qu'il décida le 19 février 1853.

Ces lacunes sont dérisoires en considération de l'ampleur du travail réalisé par Mireille Lobligeois, de la masse des informations qu'elle apporte et de la qualité de sa réflexion sur le régime colonial et les intérêts en jeu dans l'océan Indien à l'époque de Philippe-Achille Bédier. La lecture de son livre, rédigé dans une langue claire et vivante et agrémenté de citations, est, de plus, un régal.

L'« appareil scientifique » est remarquable : références nombreuses et précises, présentation des fonds d'archives, bibliographie succincte (un peu trop peut-être), six cartes, des chronologies des administrateurs français à la Réunion, en Inde et à Madagascar, à quoi s'ajoutent de belles illustrations. Enfin, trois index, des noms de lieux, de personnes et de navires, facilitent la consultation du livre.

Un seul véritable regret : que cet excellent ouvrage, imprimé à Pondichéry, ne soit pas mieux diffusé en France.



[1] Historique et Statistique de Karikal, Publication de l'institut Français d'Indologie, n°44, Pondichéry, 1971, 407 pages.

[2] Statistiques de Pondichéry (1822-1824), Publications de l'Institut Français d'Indologie, n°76, Pondichéry, 1988.

[3] Statistiques de Chandernagor (1823, 1827, 1838), Publications de l'Institut Français d'indologie, n°78, Pondichéry, 1990.

[4] Statistique de Chandernagor, 1838, p. 207.

[5] Le marquis de Saint-Simon gouverna les Etablissements de l'Inde de 1835 à 1840. En 1837, alors qu'il était chef de Chandernagor, Bédier fut chargé de négocier l'échange avec les autorités de Calcutta.

[6] Parmi ces « iniquités », le refus de restituer les « dépendances » de Mahé et le riche district de Valdaour, qui dépendait de Pondichéry au XVIIIe siècle, et la configuration territoriale « déchiquetée » imposée à ce dernier Etablissement.

[7] Archives d'Outre-Mer d'Aix-en-Provence, carton Inde 385, dossier 461 lettre de Bédier au marquis de Saint-Simon, datée de Chandernagor, le 9 mars 1837.