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Edouard de Warren, L'Inde anglaise

Réédition par les Editions Kailash 1994. 2 volumes

 

Note de lecture de  Françoise de Valence

 

Après avoir été publiés en 1844, commentés, critiqués, cités, réédités par deux fois en 1845 et 1857–1858, traduits en anglais, italien et allemand, plusieurs milliers de volumes de L'Inde anglaise sont rentrés sagement dans les rangs obscurs et poussiéreux des bibliothèques.

L'un d'eux s'était exilé en province et avait pris sa retyraite chez un libraire d'Angers lorsque son titre elliptique et son auteur au nom anglais, “Warren”, suscitèrent ma curiosité. tel Blaise Cendrars rencontrant un certain Niccolo Manucci, auteur de la Storia do Mogor à la Bibliothèque Marciana de Venise, et toutes choses étant inégales par ailleurs, j'acquis ces deux petits volumes in 8° pour compléter une documentation sur les voyageurs français en Inde au XIXème siècle.

Depuis lors, ces quelques huit cent cinquante pages n'ont cessé d'exiger de sortir de l'ombre pour reprendre le combat. Parmi des centaines d'autres livres écrits sur l'Inde, avec ou “sans les Anglais, ces deux volumes ont l'originalité d'avoir été rédigés par un Français qui fut, pendant dix ans, “officier de S.M. britannique dans l'Inde”.

Les éditions de 1844 et 1845, après un résumé de la situation historique et politique, covrent exclusivement une période définie, 1831–1836, et une partie de l'Inde du Sud, de Pondichéry au sud-est à Aurangabad au nord-ouest.

Warren souhaitait ainsi compléter les écrits de Victor Jacquemont, naturaliste envoyé en Inde en 1828, à 28 ans, par le Museum d'Histoire Naturelle de Paris, pour y étudier la botanique et la géologie. Sa Correspondance et son Journal, qui traitent de bien d'autres sujets, ont eu après sa mort en 1832 à omba, de nombreuses éditions mais il 'avait étudié que le nord de l'Inde et e particulier l'Himalaya. Warren se proposait donc de compléter l'oeuvre de Jacquement en étudiant le sud du pays.

Edouard de Warren était né en Inde en 1811. Son père Jean-Baptiste, dit le Chevalier de Warren, né en 1769, avait été un enfant surdoué. Il était parti pour l'Inde à 24 ans en 1793 et y avait passé l'essentiel de sa vie comme officier dans l'armée anglaise d'abord, puis comme homme de sciences, astronome, ingénieur hydrographe et géographe et enfin magistrat à Pondichéry. Il mourut à Madras en 1830 à la veille du retour de son fils. Il était l'auteur du Kala sankalita, doctrine des temps, étude sur la portée astronomique de la chronologie indienne. Il avait épousé une créole de Pondichéry, Laurence Marcilly.

Edouard passa auprès de ses parents ses quatre premières années puis il fut envoyé à Nancy pour y faire ses études avant de regagner l'Inde et d'y entreprendre une carrière militaire, vite abrégée par une certaine déception et un violent désir de retrouver sa famille et l'Europe

Marié, père de famille, installé de nouveau à Nancy, le comte de Warren sera jusqu'à la fin de sa vie l'honnête homme cultivé et raffiné qui illustre bien l'aristocratie du XIXème siècle, en réserve de la Monarchie légitimiste et nostalgique d'u certain ordre social et moral. Il se sentit très vite obligé de témoigner sur ses années anglo-indiennes. Ayant écrit scrupuleusement son journal pendant sa vie militaire, aimant tenir la plume tout autant que le sabre, il se mit donc à rédiger L'Inde anglaise et fut bientôt connu comme “écrivain-publiciste, spécialiste de l'Inde et de la Chine où, d'ailleurs, il avait seulement failli aller.

Les plus grandes revues de son temps lui demandèrent des articles, mais entre 1841, date de son retour en France et sa mort en 1998, son oeuvre majeure reste L'Inde anglaise et c'est en tant qu' “auteur de l'Inde anglaise” qu'il signera ses autres travaux.

Légitimiste, il oeuvra pour la fusion des deux branches de la maison des Bourbon, les légitimistes et les orléanistes, publiant en 1862 Conciliation et solution ou 1830 et 1850, et rencontra à plusieurs reprises le comte de Chambord pour le supplier, sans succès, de renoncer au seul drapeau blanc.

Fidèle à ses origines, il rédigea une Notice historique et généalogique sur la famille de Warren en 1861 et L'Italie et Rome en 1869 à la suite d'un voyage motivé par la recherche de la tombe de son bisaïeul, ancien gouverneur militaire de Florence et de Livourne. Si l'on mentionne encore son Discours de réception à l'Académie de Stasnislas (sur Victor Jacquememont, ce qui n'est pas surprenant) en 1852, on a fait le tour de l'oeuvre d'Edouard de Warren.

L'Inde anglaise a pour intérêt majeur d'être un document de première main à une époque où la notion de propriété littéraire était bien différente d'aujourd'hui. déjà dans le passé les oeuvres de Manucci, Modave, Jacques Maissin, l'abbé Dubois et autres Collin de Bar en témoignent, on s'inspirait volontiers des auteurs contemporains, savant jésuites en particulier, en leur empruntant de longs passages sans pour autant mentionner leur nom. Edouard de Warren ayant été sur plusieurs sujets dans l'obligation de compléter sa documentation, cita ses sources dès la préface de sa première édition mais se servit surtout de son journal.

Autre intérêt et cas unique, L'Inde anglaise est écrite par un Français admis, non sans peine, dans l'armée royale anglaise comme sous-lieutenant et interprète d'hindoustani, conservant son regard critique et cartésien, ce qui lui valut d'ailleurs d'acides commentaires des journalistes et historiens anglais. Il avoue même dans la préface de la 2ème édition :

“ A la première parution de l'ouvrage en Angleterre, quand les premiers exemplaires en arrivèrent dans l'Inde, il y eut comme un choc électrique. Un cri d'indignation s'éleva de toutes les bouches et de toutes la presse dans la métropole comme dans la colonie”.

Malgré cela, Warren, courageusement, poursuivit son oeuvre et la troisième édition de 1858, rééditée aujourd'hui, comporte un ouveau volume entièrement consacré à l'administration anglaise de l'Inde avant et après l'insurrection de 1857, la tragique révolte des cipayes. Il précise d'ailleurs que son intention est de

“continuer l'étude de mœurs que j’ai suivie jusqu'à présent, de développer et d'appuyer par des faits dont j'ai été le témoin oculaire des observations déjà indiquées et enfin de faire apprécier à leur juste valeur les qualités respectives des Européens et de indigènes”.

“Je me suis aussi suffisamment étendu sur les armées de la Reine et de la Compagnie pour en faire comprendre le système et apprécier la valeur... La seconde partie complètera cet aperçu par des considérations générales sur le système politique, admiistratif, judiciaire et financier du gouvernement anglais dans l'Inde de manière à donner le bilan de sa situation au moment de l'insurrection du mois de mai 1857...”

Quant au style, il est “d'époque”... un peu emphatique, parfois même pompeux. Warren s'écoute volontiers et se relit avec plaisir mais ses dons d'observation et la richesse de son vocabulaire, fondée sur une excellente culture générale, (il a été deux fois admissible au concours de l'Ecole polytechnique) font de chaque périphrase un tableau vivant, très souvent teinté d'humour britannique. Il observe les êtres et les choses avec perspicacité et sans indulgence. s'il préfère la “délicieuse architecture moresque” il trouve souvent l'art hindou “d'une révoltante indécence” sauf Ellora. Les cipayes lui paraissent un peu “poltrons” et le peuple indien simple, doux, mais apathique et très enfant ; il n'en a, à vrai dire, connu que le petit monde des valets d'armée et des domestiques, ans l'entourage immédiat de son beau-frère, trésorier-payeur dans l'armée du Nizam de Hyderabad, il rencontre quelques personnalités musulmanes de haut rang qui lui inspirent des pages admiratives et des propos acerbes.

A son avis, les officiers anglais “ne savent pas causer” sauf de “la misère de l'époque et de l'impossibilité de faire une fortune rapide, comme au bon vieux temps”. Et pourtant “c'est par son patriotisme que la race anglaise est la première du monde, qu'elle mérite notre admiration et nos hommages, qu'elle devient grande comme son ambition et son génie”

Quant aux Français, il ne fréquente que les membres de sa famille, créoles de Pondichéry et de Hydetrabad qui l'accueillent au cours de ses longs congés anuels, à sa grande joie. Il parle peu de lui-même et l'on a souvent l'occasion de déplorer, en le lisant, qu'il ne soit pas plus prolixe à cet égard.

L'Inde anglaise par E. Warren est un titre si concis et si britannique qu'aucun des auteurs qui s'intéressent actuellement aux voyageurs français en Inde au XIXème siècle ne semblent avoir eu la curiosité d'ouvrir le livre. Dans les rares bibliothèques qui le possèdent, la poussière s'accumule sur sa reliure que l'on a peine à mettre à plat.

Au XIXème siècle, seuls Eugène Sue, voyageur sans voyage dans Le juif errant et Louis Rousselet, écrivain et photographe, dans L'Inde des Rajahs, citent le comte de Warren.

Puisse cette réédition faire découvrir aux curieux comme aux simples voyageurs en chambre, en voiture ou e jet, l'oeuvre d'un “enfant de l'Inde” qui se qualifiait encore de “vieux créole” alors qu'il était, depuis presque soixante ans, un notable de Nancy, connu pour son “affabilité constante, la simplicité courtoise de ses manières et le charme de sa conversation”.. ; sur 1’Inde anglaise, bien entendu.