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LA VISITE DU PREMIER MINISTRE

 

Par les rues bordées d'une foule pressée, le Premier ministre J. Nehru a fait son entrée, dimanche matin, dans Pondichéry. La population locale renforcée d'une énorme affluence venue de l'extérieur, lui a certainement fait un accueil chaleureux. Le temps même s'y prêtait. Le soleil est resté caché pendant toute la journée, mais sans menace de pluie, ce qui permettait de rester longuement dehors sans risque d'être incommodé par la chaleur. A ce point de vue, la réunion de Lawspet, au milieu de l'après midi, fut un gros succès. Il est seulement regrettable, mais ce sera une leçon pour la prochaine fois que les organisateurs aient négligé d'indiquer clairement les voies à suivre pour les piétons et les différents genres de véhicules. Le résultat fut l'obligation pour beaucoup de rebrousser chemin, non soin du but, et d'avoir à faire de longs kilomètres de détours, pour arriver en retard.

Dans tous les endroits où il eut l'occasion de prendre la parole, Shri Nehru répéta sa joie de voir l'Inde française rendue à la nation indienne ; son espoir que les traditions françaises se conserveront pour le bien commun ; la nécessité de nous joindre à l'effort actuel pour contribuer à la prospérité générale ; le rôle important des femmes dans la lutte journalière pour le progrès.

Mais surtout et nous avons été spécialement heureux de l'entendre insister là dessus, il nous a dit combien il importait de créer une réelle union des bonnes volontés parmi nous, en abandonnant toutes les rivalités stériles des innombrables groupes qui ont jusqu'à présent refusé de faire cause commune et de marcher ensemble.

Heureusement, il a également insisté sur une action désintéressée, n'ayant en vue que le bien du peuple et non la satisfaction des ambitions personnelles. Ce discours faissit vraiment plaisir a entendre, encore qu'il soit évident que Shri Nehru n'ait pas absolument compris la nature des difficultés locales. Car il y a des points sur lesquels il n'y a pas de compromis possible, pour lui moins que pour tout autre, o'est à dire sur les questions de la droiture morale et de la simple honnêteté. Il est regrettable malheureusement parmi les artisans les plus acharnés du merger, les mêmes qui semblent aujourd'hui tous dévoués au nouveau régime et le comblent d'avances, il y ait des gens dont la réputation soit aussi complètement perdue dans l'esprit public. C'est là une lourde pierre d'achoppement et il est difficile d'en négliger le poids.

On répète souvent chez nous qu'il n'y a pas de religion plus haute que la vérité, ni a plus forte raison d'idéal politique et qui dit vérité dit implicitement honnêteté. Mais cette clique douteuse mise à part, il est difficile comprendre pourquoi nous nous trouvons en face de tant de groupes dispersés. Il semble que ce soit un mal spécial à notre territoire. Il y a déjà huit mois, alors que la bagarre ne venait que de commencer, nous appelions déjà tous les groupements et partis à une union féconde. Peine perdue, tout s'en est allé à vau l'eau, malgré tant de raisons de croire et d'espérer. It en est de même aujourd'hui et au lieu de fonder dans une seule union toutes les bonnes volontés, chacun cherche à se faire valoir au détriment du voision. Pourquoi ? Pour quel motif ? Ambition personnelle, manque de maturité se reflétant dans une intransigeance égoïste, ou allégeance imprudente à des partis extérieurs ? Il y a tant de motifs plausibles, mais aucun n'est valable. Il n'est pas question, ici-, même, de préparer un triomphe à une idéologie quelconque. Notre horizon n'est pas si vaste. Il est d'abord limité à notre petit territoire dont il importe d'assurer la prospérité dans le cadre de nos institutions éprouvées et qui ne le cèdent en rien à celles de nos voisins.

C'est vers ce but qu'il faut concentrer les efforts en prenant parmi nous les plus aptes et les faisant travailler ensemble. Au lieu de nous rattacher aveuglement à des partis extérieurs, comme des naufragés s'accrochent à n'importe quelle épave, voyons plus près de nous tous les points que nous avons en commun et qui se concrétisent dans l'intérêt immédiat de notre petit pays. Avant de vouloir travailler dans le cadre national, assurons d'abord notre existence familiale. C'est dans l'accomplissement de ces charges modestes qu'on gagne l'expérience des plus grandes. Il n'est pas nécessaire d'être Machiavel ou Napoléon pour satisfaire aux besoins d'une communauté restreinte comme la nôtre. Il n'est pas nécessaire d'être radical, ou congressiste national, ou congressiste régional, ou socialiste international ou communiste, ou affublé de n'importe quelle étiquette que ce soit, pour comprendre les simples exigences de notre vie locale de chaque jour et de les satisfaire dans toute la mesure du possible.

Tous ces chefs de partis, de groupements, qui se posent devant le public ou les autorités de Delhi en leaders locaux me font penser à ces joueurs invétérés qui ont une formule infaillible pour faire fortune à la roulette, ou aux courses, ou à la loterie nationale. S'ils mettaient autant de persévérance et d'intelligence dans l'accomplissement en commun de la moindre œuvre utile, ils auraient déjà fait la moitié du chemin vers la réalisation de leurs réves.

Comme Shri Nehru vous l'a dit : Bonnes gens de Pondichéry, Karikal, Mahé, Yanaon, de quelque parti que vous vous réclamiez, vous avez en commun une tradition et une culture. Voilà votre meilleur trait d'union. Faites-en un ciment dans lequel vous allierez vos quelques différences pour travailler humblement peut-être, mais efficacement, au bien commun local. Mais c'est par la même que vous réaliserez votre force et votre utilité dans l'ensemble du grand pays.

 

 

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ALLOCUTION

Prononcée au Collège Français de Pondichéry

Par Monsieur MAURICE GRANGIÉ,

Directeur de l'Etablissement à l'Occasion de la reception donnée en l'Honneur de

SHRI JAWARLAL NEHRU

Premier Ministre de l'Inde le 16 Janvier 1955.

Monsieur le Premier Ministre,

Qu'il me soit permis tout d'abord, en m'adressant respectueusement à vous au nom des élèves et du corps enseignant du Collège Français de Pondichéry, de vous souhaiter la bienvenue et d'exprimer nos sentiments de profonde gratitude pour un geste dont nous vous prions de croire que nous apprécions toute la portée.

Qu'un des plus éminents bâtisseurs de l'histoire de notre temps ait tenu à nous consacrer quelques précieux instants pour, en nous honorant de sa visite, marquer l'intérêt qu'il porte à notre modeste établissement, aurait de quoi nous étonner si nous ne savions pas, de longue date, le prix que vous attachez à voir Pondichéry, dont vous avez dit en termes si frappants qu'elle devait être “une fenêtre ouverte de l'Inde sur la France”, demeurer un vivant foyer de culture française.

Depuis les temps reculés où des Français entreprenants reçurent des mains du Roi de Bijapour le territoire de Pondichéry pour y pratiquer leur commerce, cette ville a connu bien des vicissitudes suivant le rythme capricieux des fluctuations heureuses ou malheureuses de nos histoires nationales. Mais, alors que ces fluctuations affectaient profondément les activités du négoce et de la politique, la présence française se manifesta sur ces rivages par une féconde continuité dans le domaine plus paisible de l'esprit et marqua lentement les générations successives de l'empreinte de notre langue, de notre mode de vie et des traits séduisants de notre culture.

C'est de cette empreinte que vous avez bien voulu, Monsieur le Premier Ministre, reconnaître la permanence, et c'est aussi cette séduction du visage français de Pondichéry que nous vous savons gré de vouloir conserver ; afin qu’il ajoute un charme de plus aux attraits si divers du visage de l'Inde.

Les voyageurs français qui parcourent les Indes aux XVIIème et XVIIIème siècles, tant pour y commercer que pour y observer les mœurs et les coutumes ou y étudier les religions et les philosophies exercèrent indéniablement, par la relation de leurs voyages ou par leurs savants mémoires, une influence profonde sur les grands courants de la pensée universaliste française du Siècle des Lumières. De François BERNIER, médecin et philosophe, à ANQUETIL-DUPERRON, initiateur de l'étude scientifique des grands textes sacrés de l'Inde, sans omettre les obscurs Missionnaires tels que l'Abbé DUBOIS une longue liste d'esprits curieux de tout et de patients chercheurs prépara les voies à la science de l'indianisme dans laquelle de nombreux français tels qu'Engène BURNOUF s'illustrèrent au cours du XIXème siècle, et dont les maitres actuels, les Professeurs RENOU et FILLIOZAT, pour n'en citer que deux, jouissent d'une grande estime auprès des savants indiens.

Cette tradition séculaire, cet intérêt constamment porté par des humanistes français aux civilisations indiennes, trouvent dans les accords récemment conclus entre l'Inde et la France l'espoir d'une sereine pérennité ainsi que l'ouverture de possibilités nouvelles pour élargir le champ de la recherche désintéressée.

Au premier rang des établissements culturels que la France, en accord avec l'lnde, se propose d'entretenir à Pondichéry, l’Institut Français servira d’heureux point de rencontre entre savants, universitaires et chercheurs des pays pour de fécondes confrontations de leurs idées et de leurs travaux dans la variété des sciences humaines, et pour leur coopération à des recherches destinées à apporter aux problèmes ardus que pose dans cette partie du monde la necessité d'une adaptation à la complexité des techniques modernes, des solutions qui concilient les conceptions occidentales et les réalités orientales. Par ailleurs, dans cette Maison française, les étudiants indiens qui, pour satisfaire leur goût ou se préparer à certaines carrières, désireront s'initier aux principaux aspects de notre forme de civilisation, recevront, dans une ambiance propice, les leçons de maîtres français éprouvés.

Dans le domaine plus limité mais tout aussi essentiel de l'enseignement primaire et secondaire, le Collège Français de Pondichéry est, lui aussi, mis en mesure de perpétuer une longue tradition et d’étendre plus loin son rayonnement. Créé en 1826, cet établissement peut se vanter d'être le plus ancien des Collèges français au-delà des mers ; pendant plus d'un siècle il a joué, sur la scène réduite de l'Inde Française, un rôle de premier plan. Entre ses murs austères, de nombreuses générations se sont succédé pour profiter libéralement d'un enseignement en tous points semblable à celui que reçoivent leurs camarades de la lointaine métropole, subir les mêmes examens et s’ouvrir les mêmes carrières avec un succès souvent égal au leur. Désormais, c'est sur un plus vaste théâtre, celui de l'Inde entière, que le Collège Français devra jouer son rôle, en dispensant, toujours selon des méthodes françaises, un enseignement dont les programmes seront rénovés afin de l'adapter aux conditions nouvelles et de permettre aux élèves, par la variété des orientations qui leur seront offertes et des diplômes qu'ils pourront obtenir, de s’ouvrir des débouchés plus nombreux.

Les professeurs du Collège Français, qu'ils soient diplômés des universités françaises ou qu'ils aient reçu ici leur formation, n'ignorent pas l'importance et la complexité accrues des tâches qui leur seront assignées. Croyez bien, Monsieur le Premier Ministre, qu'ils sont prêts à lee accomplir avec le sincère désir de faire œuvre utile pour l'Inde et pour la France et de guider leurs élèves vers l'idéal de concorde et de paix que vous poursuivez sans relâche.

Et quant aux enfants et aux jeunes gens qui se trouvent aujourd'hui rassemblés ici autour de vous, confiants dans votre sollicitude, ils pourront vous prouver que l'empreinte française qu'ils reçoivent dans ce Collège constitue une gage d'amitié et un élément d'union. En homme de bonne volonté, chacun d'eux, j'en ai la certitude, apportera sa pierre pour concourir a l'édification de l'immense Cité que vous bâtissez de vos propres mains pour y faire régner, dans l’apparente diversité des hommes qui la peuplent, l'unité profonde de l'esprit.


 

[Publication La République française, du 27 janvier 1955]