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LE CHEVALIER DE GOUROUAPA

ou l’anoblissement d’un hindou casté

 

par Michel GAUDART

 

Le 20 Février 1715 à Pondichéry (Inde Française) commença officiellement un duel religieux opposant les R. P. Jésuites aux hindous Brahmaniques. Nous ne reviendrons pas sur cette triste affaire, héritière des guerres de religion, où nos frères brahmaniques se conduisirent en “authentiques chrétiens”.

Cette sombre histoire fut sans conteste une des origines lointaines de l’expulsion des Jésuites du Portugal en 1759 par le Marquis de POMBAL(1) et de France en 1762 par le Roy Louis XV. Pour les érudits que cette question intéresserait, je les renvoie au livre du Gouverneur GAUDART : “Catalogue de quelques documents des archives de Pondichéry”, à celui d’Yvonne-Robert GAEBELE : “Enfance et adolescence d’ANANDA RANGA PILLAI” et à l’ouvrage de Paul OLAGNIER : “Les Jésuites à Pondichéry”.

La principale victime de ce drame fut une grande famille d’Hindous(2) castés(3) de Pondichéry représentés alors par le Modéliar(4) NANYAPPA PILLAI, Courtier de Compagnie des Indes, et son beau-frère, TIRUVENGADAM PILLAI, riche homme d’affaires.

Cette grande famille était de la caste des PILLAI, puis appartiendra à celle des CHETTY, c’est à dire des PILLAIS “riches”. Elle tirait son origine du village de Pérambur, à trois milles et demi du Fort Saint-Georges de Madraspatam, actuellement Madras. Le Courtier NANYAPPA avait trois fils : GOUROUVAPPA, le futur chevalier de GOUROUAPA né vers 1694, MOUTURAPA et VINGATACHALAM. Son beau-frère, TIRVANGADACHOULTRY dit TIRUVENGADAM PILLAI, avait épousé vers 1710 une jeune hindoue de sa caste : LATCHOUMIAMMAL qui lui avait donné deux fils : ANANDA RANGA PILLAI et TIRUVENGADAM PILLAI, junior. LATCHOUMIAMMAL devait décéder en 1713.

ANANDA RANGA PILLAI ou RANGAPPA est le fameux Dubash(5) en chef de la Compagnie des Indes. Fermier général de toutes les terres de la Compagnie aux Indes, il deviendra, avant le mariage du Marquis-Nabab DUPLEIX avec la Begum JEANNE, le principal collaborateur du Gouverneur dans ses relations avec les Princes Indiens. Il commencera à écrire des “Mémoires” (Septembre 1736-1761) qui enchantent tous les historiens de l’Inde Française. Ce journal sera traduit en anglais et édité en douze volumes par le Gouvernement Anglais de Madras. Né à Pérambur en 1708, il se maria avec une hindoue de sa caste : MANGATAYI AMMAL, fille du chef de Chinglepeth, le Paléagar(6) SESHADRI PILLAI. De ce mariage naquit en 1736 une fille : PAPPAL, puis dans les années suivantes, deux autre filles : KALATHI et LAKSHMI et, enfin, deux garçons. Il décéda le 12 Janvier 1761 à Pondichéry.

Nous n’insisterons pas sur la place prépondérante dans le sud de l’Inde de cette famille qui, en plus de la considération générale, posséda richesses, propriétés, terres, écuries, palanquins(7), esclaves(8), et de nombreux domestiques.

Après un procès inique, où on chercha à humilier et détruire cette famille qui voulait perpétuer la religion de ses ancêtres, ses membres furent battus publiquement, ruinés, et où l’horreur de l’injustice n’égala que le fanatisme religieux.

L’arrestation le 19 Février 1716, de NANYAPPA sur l’ordre du Général HEBERT, Gouverneur et sur l’instigation des Jésuites, devait aboutir par suite des mauvais traitements au décès du Courtier qui expira dans les bas-fonds de la forteresse de Pondichéry le 19 Aout 1717.

On ne parlera ici que pour mémoire de l’interdiction faite à cette époque de la célébration des fêtes Brahmaniques pendant les jours de fête catholiques, ce qui provoqua le départ immédiat des trois-quarts de la population autochtone commerçante de la ville.

La justice devait néanmoins triompher finalement grâce aux R. P. Capucins, aux officiers de l’Armée Française des Indes et à l’ex-gouverneur le Chevalier du LIVIER, qui se plaindront directement en France de la conduite du chevalier HEBERT. Le 19 Aout 1718, celui-ci est révoqué de ses fonctions et, en Octobre, arrêté, ainsi que son fils.

Le Conseil Supérieur de Pondichéry révisera immédiatement le procès de NANYAPPA et de TIRUVENGADAM et remettra la décision définitive au Conseil de sa Majesté en France, GOUROUVAPPA, le fils aîné du défunt et martyr NANYAPPA, demanda et obtint officiellement d’aller en France défendre la mémoire de son père, la probité de son oncle et l’honneur de sa famille. Il s’embarque sur le vaisseau “Le Roy Georges” qui l’amène en Angleterre. De là, il passe en France et arrive à Paris vers le milieu de l’année 1719. C’est sans doute le premier hindou, sujet Français, qui se soit rendu en France.

GOUROUVAPPA fréquente les hommes de loi, puis la haute bourgeoisie et la noblesse grâce au chevalier du LIVIER et enfin est introduit à la Cour par le Régent Philippe d’ORLEANS. GOUROUVAPPA, dit Monsieur de GOUROUAPA, est présenté à Mesdames les filles de S. A. R. le Duc d’ORLEANS, Régent, et à la Mère de ce dernier : S. A. R. la Duchesse douairière.

Le 10 Septembre 1720, Monsieur de GOUROUAPA obtient satisfaction complète, la réhabilitation de sa famille, l’annulation du premier procès et la confirmation du second. Le jeune Hindou casté, instruit dans la religion catholique, apostolique et romaine par Messieurs des Missions Etrangères, est baptisé en grande solennité dans la Chapelle du Palais de Versailles, ayant pour prénoms : Charles Philippe Louis, pour parrain S.A.R. Monseigneur le Dauphin ; futur roi Louis XV, et pour Marraine S.A.R. Madame Douairière. A la suite de cette cérémonie, Charles Philippe de GOUROUAPA reçoit le cordon de chevalier de l’Ordre de Saint-Michel et est anobli ; La Compagnie des Indes le nomme Courtier(9).

Sur le vaisseau “L’ATALANTE” qui le ramène à Pondichéry en 1722(10) se trouve également un jeune commis de la Compagnie des Indes, Conseiller en puissance, dénommé Joseph-François DUPLEIX. Le Chevalier de GOUROUAPA, marié avant son départ pour la France, selon la coutume Brahmanique, fera baptiser sa femme le 18 Janvier 1723 en la paroisse Notre-Dame des Anges de Pondichéry(11) et se mariera catholiquement le même jour. Son épouse, alors âgée de quatorze ans, répondra au nom de Marguerite, suivant le désir de sa marraine, S.A.R. la Duchesse Douairière d’ORLEANS, marraine également de son époux.

Le noble chevalier français, Charles Philippe de GOUROUAPPA, chevalier de l’Ordre de Saint-Michel, après avoir fait ses Pâques, devait s’éteindre à huit heures du matin, le 12 Aout 1724 à Pondichéry. Le 31 Aout 1754 verra le décès à Pondichéry de la Chevalière de GOUROUAPA(120).

Ainsi donc, les descendants directs, en ligne masculine, naturelle et légitime de Charles-Philippe, chevalier de GOUROUAPA, noble français et hindou casté, pourraient prétendre à une éventuelle admission à l’A.N.F. !

 

NOTES

 

(1)- Sebastien de CARVALHO, Marquis de POMBAL (1699-1782), Ministre de Joseph I, possédait une branche de sa famille paternelle installée aux Indes Françaises dès la fin du xviie siècle (voir réponse N° 1221 du bulletin du C. E. G.)

(2)- Je crois utile, du fait des confusions qui existent encore dans certains esprits, de rappeler que : Un Indien est un habitant de l’Inde ; Un amérindien est un “peau-rouge” dit à tort depuis Christophe Colomb “indien” d’Amérique ; un hindou est un adepte de l’hindouisme.

(3)- Par casté on entend toute personne issue d’une certaine classe du Brahmanisme s’opposant au paria qui lui n’appartient à aucune classe.

(4)- Le MODELIAR est le titre indigène pour désigner le courtier de la Compagnie des Indes.

(5)- Le DUBASH est le chef des courtiers de la Compagni e des Indes.

(6)- Le PALEAGAR est le chef indigène d’une ville ou d’un village.

(7)- Le PALANQUIN est une sorte de litière portée par deux hommes.

(8)- “L’esclavage n’a existé, à Pondichéry, que sous sa forme la plus mitigée, la domesticité. On achetait des enfants que leurs parents venaient vendre de leur plein gré au temps de famine. On les dressait au service de la maison et ils étaient généralement affranchis au retour de leur maître en France, ou à son décès (Catalogue de quelques documents des archives de Pondichéry”, par le Gouverneur des colonies : Edmond GAUDART)

(9)- Ce qui donna au jeune chevalier de GOUROUAPA le droit au palanquin. Il sera d’ailleurs considéré à son retour de France comme le chef des Malabars, c’est-à-dire comme le représentant officiel des Indiens de l’Inde Française.

(10)- Exactement le 16 Aout 1722.

(11)- C’était la première église de Notre-Dame des Anges de Pondichéry, qui n’a rien à voir, sinon le nom, avec celle existant actuellement et construite de 1851 à 1855 par les Ingénieurs coloniaux Louis-Marie et Adolphe GUERRE,

(12)- Elle sera dite, dans son acte de décès, veuve de GOUROUAPA, chevalier de Saint-Lazare, ce qui semble être une erreur. Néanmoins, il y eut aux Indes Françaises (fin XVIIe et début xviiie siècles) d’authentiques chevaliers de Saint-Lazare, de Jérusalem et de Notre-Dame du Mont-Carmel, tels que mon grand aïeul : Louis Etienne, chevalier de PILAVOINE, et François, chevalier MARTIN, plus connu sous le nom de François MARTIN, le fameux Gouverneur.