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LES “FILS DE LA LUMIERE” AUX INDES

par Michel GAUDART

 

Le Manuscrit 149

Il existe pour les historiens plusieurs sujets “tabou”. Celui de la Franc-Maçonnerie est un des plus tenaces. Néanmoins, depuis les livres(a) de Maitre Alec MELLOR, avocat à la cour de Paris, et celui(b) du R. P. Michel RIQUET s. j, sur les liens étroits de l’Ordre Maçonnique et de l’Eglise catholique(c), l’opinion publique a évolué. En effet, Franc-Maçonnerie était synonyme d’anti-cléricalisme, d’anarchisme, de satanisme(d) et de tous les maux possibles et imaginables.

Or dès le départ, une confusion se crée, car il existe deux francs-maçonneries : une “régulière” dont les règles fondamentales sont la croyance en Dieu et la neutralité absolue en matière politique, une autre irrégulière qui s’écarte de ces mêmes règles. De nos jours ne peuvent être considérées comme “régulières” que seules les loges regroupées sous l’égide de la grande Loge unie d’Angleterre.(e)

Ce préambule était nécessaire au commentaire du plus ancien texte connu(f) concernant les francs-maçons français aux Indes. Nous précisons français car une loge anglaise s’était ouverte à Calcutta dès 1730(g). Le manuscrit 149(h) établit sans conteste possible, l’orthodoxie catholique des frères français de Pondichéry : obligation de faire dire une fois par an une messe pour les frères décédés, épithète de “notre sainte religion” appliquée à l’Eglise catholique....

Donc, en 1771, à Pondichéry, existait une loge franc-maçonnique d’inspiration catholique, composée d’une vingtaine de membres connus se répartissant en gros en officiers et en agents de la Compagnie des Indes. La loge de Pondichéry est presque une loge militaire puisque nous notons que la moitié des membres sont militaires ou d’anciens militaires.(i)

En France, à cette même époque, le grand Maître de la maçonnerie française, Louis de BOURBON-CONDE, Comte de CLERMONT, décède le 16 juin 1771. La grande Maîtrise de l’Ordre est offerte à Louis-Philippe-Joseph d’ORLEANS, duc de CHARTRES, futur Philippe-Egalité qui l’accepte. Le 24 juin 1772, le duc de CHARTRES est solennellement proclamé grand Maître et le 22 octobre 1773 est intronisé dans sa nouvelle charge.

Examinons maintenant, le texte du manuscrit 149 :

Archives Nationales Section Outre-Mer

Anciennes Archives de l’Inde Française

Manuscrit n° 149 du Catalogue du Gouverneur Edmond GAUDART

 

Profession en 1771 des Frères de la Loge Franc-Maçonnique de Pondichéry

1 - BOURDEAU Augustin : Notaire

2 - BRUNETOT Antoine :

3 - BUTEL du BOCAGE Nicolas :

4 - CHOUMY Nicolas : Maître Organiste

5 - DESHAYES Pierre : Capitaine des Vaisseaux de l’Inde

6 - DUCLERGET Jean-Baptiste-Nicolas : Agent de la Compagnie des Indes

7 - FINIEL de MARAINVILLE Jean-François : Agent de la Compagnie des Indes

8 - GARANDEL Gervais : Officier des Cipayes

9 - GAUDART François-Pierre : Agent de la Compagnie des Indes

10-GERARD Guillaume-André : Aide-Chirurgien Major de Pondichéry

11-D’HAUMARTING Louis : Lieutenant au Régiment de Pondichéry

12-HIVART Lambert-Claude : Agent de la Compagnie des Indes

13-MONNERON des MORTIERS Jean-Louis : Agent de la Compagnie des Indes

14-MOUGINOT Rémy-Nicolas-Jean : Horloger à Pondichéry

15-POULET Pierre : Négociant à Pondichéry

16-PRIEUR Louis : Sous-Lieutenant au Bataillon de l’Inde

17-REYNAUD André : Agent de la Compagnie des Indes

18-RUSSEL Pierre-Bertrand Chevalier : Ancien Officier au Bataillon de l’Inde

19-SCAUMONT Pierre : Chirurgien-Major de l’Hôpital Royal et Militaire de        Pondichéry

20-TREMOLIERES Louis-Pierre : Secrétaire du Conseil Supérieur de  Pondichéry

 

Que conclure sur ces fils de la lumière qui vécurent sur cette terre lointaine de France ? que le Hasard n’existe pas. Qu’il était normal que la lumière luise sur un sol initiatique comme depuis toujours l’est celui de Pondichéry. Capitale des anciennes possessions françaises aux Indes, ville nouvelle et éternelle, Pondichéry reste le phare de la pensée immuable et sans cesse renouvelée. Le richi AGASTYA, l’un des auteurs du RIG-VEDA, apporte du Nord de l’Inde dans le Sud, la civilisation Aryanna, et l’histoire nous rapporte qu’il fit ses dévotions dans le temple pondichérien dédié au Dieu Siva. Le jeudi 4 avril 1910, d’un bateau des Messageries Maritimes, débarque sur le sol français des Indes celui qui deviendra le plus grand penseur moderne de l’Inde : SHIRI AUROBINDO GHOSE (1872-1950).

Et les fils de la Lumière du xviiième siècle sont un peu de ce génie français qui ne déroge point entre AGASTYA et AUROBINDO car il sait, lui, qu’il appartient à la même tradition.

 

NOTES

 

(a) “Nos frères séparés les francs-maçons” Mame 1961

“La Franc-Maçonnerie à l’heure du choix” Mame 1963

“La Charte inconnue de la Franc-Maçonnerie chrétienne” Mame 1965

(b) “La Franc-Maçonnerie” Beauchesne (En collaboration avec Jean BAYLOT, ancien Préfet de Police)

(c) Souvenons-nous du catholique royaliste Joseph De MAISTRE (1753-1821), auteur “Du Pape” et des “Soirées de Saint-Pétersbourg”, franc-maçon célèbre.

(d) Comment s’en étonner après la mystification de Léo TAXIL. Lire à ce propos “Satan franc-maçon” collection archives Juillard 1964.

(e) Le grand Maître en est le Comte de SCARBOROUGH et les membres les plus influents : l’époux de la reine ELISABETH II, Philip MOUNTBATTEN, Duc d’Edimbourg et l’Archevêque de Canterbury, Archeveque primat du royaume.

(f) Le fonds maçonnique au département des Manuscrits de la Bibliothèque Nationale contient, pour Pondichéry, des documents “d’instance régulière” datés qu’à partir de 1789.

(g) Page 64 de “La Franc-Maçonnerie” de Paul NAUDON. P.U. F 1963

(h) Le manuscrit 149 est répertorié sous le titre de “Statuts d’une Confrérie” dans l’index alphabétique et de “Règlements d’une loge à Pondichéry” dans le catalogue des manuscrits des anciennes archives de l’Inde française.

(i) Tel François-Pierre GAUDART, ancien officier du Général De BUSSY, qui, ayant perdu le 14 août 1756 dans un combat devant HAÏDERABAD sa jambe gauche, sera “recyclé” dans les services administratifs de la Compagnie des Indes.

 

20 avril 1771

Outre cette obligation, il sera dit tous les ans, le surlendemain de la Saint Martin, une messe basse de Requiem pro multis pour tous les frères de cédés depuis l’Etablissement de l’Ordre. Toute loge particulière se conformera à cette disposition, ainsy que chaque frère absent qui fera également dire une messe le même jour de chaque année dans tel endroit de l’Inde ou de l’Europe où il se trouvera alors et même en voyage, sauf le manque de Ministres de notre Sainte Religion, ce qui peut arriver sur mer comme dans quelques contrées de l’Inde et d’ailleurs.

Les présents Règlements ayant été lus à haute et intelligible voix, et ayant tous été unanimement approuvés de la loge de Pondichéry le jour d’hier 19 avril 1771, il a été arrêté d’un commun accord de s’en tenir aux Règlements susdits, d’en faire un Cahier séparé, de regarder comme non avenu tout ce qui a été dit et transcrit cy-devant sur notre Registre de Délibérations, qui pourrait y déroger en quelque chose que ce soit, et d’en envoyer copie le plutôt possible à la loge de Chandernagor et, pour que les présents soient irrévocables et observés suivant leur forme et teneur, nous les avons arrêté ce jour d’un consentement unanime, et, sur ceux contresignés par le frère Secrétaire, fais apposer le sceau de nos armes.-.§-. Fait et arrêté en Loge à Pondichéry, les frères présents, ce Samedy vingt avril 1771.-.§.

 

GAUDART

 

 

REYNAUD

F.P.

FINIEL

POULET

 

MOUGINOT

F.

Gmtre

 

Cons.

PRIEUR

SCAUMONT

GERARD

GARANDEL

D’HAUMARTING

 

DUCLERGET

N. CHOUMY

BRUNETOT

 

P. RUSSEL

TREMOLIERES

DESHAYES

 

BUTEL DUBOCAGE

BOURDEAU

HIVART

 

 

LOUIS MONNERON

Secr.

 

Qu’y voyons-nous ? Qu’il s’agit tout d’abord de la dernière page d’un registre de délibérations. Les pages précédentes ont disparu mystérieusement. Le caractère catholique du document ressort comme nous l’avons déjà indiqué. Nous apprenons aussi l’existence d’une loge à Chandernagor. Enfin, le texte établit qu’une loge pondichérienne existait bien avant le 19 avril 1771 mais qu’à cette date les frères décidaient de travailler sur des bases nouvelles.

Les vingt signatures nous renseignent beaucoup car nous avons pu retrouver pour la plupart des signataires leur profession.