Blue Flower

Violences tacites, violences exprimées

Sous la présidence de Jacques Le Goff

Mercredi 17 mars 1993 Maison des écrivains,
à l’occasion du 13ème  Salon du Livre de Paris

 

 

Compte rendu établi par Noëlle Deler

M. Le Goff présente les intervenants et les discutants

Ramchandran Gandhi souligne le paradoxe que constitue en Inde la coexixtence d'une idéologie de la non-violence et d'un terrorisme meurtrier ; l'explication qu'il propose est que l'Indien, violent par nature, a sans doute besoin, pour exorciser ses instincts d'agressivité d'adhérer à une telle doctrine qui apporte consolation et réflexion. Si l'on cherche les responsables de cette violence, il va de soi qu'il faut nommer Dieu car s'il existe en tant que créateur, il a permis la violence. La guerre est sa volonté. Le Mahabharata qui est le grand livre épique des origines mythiques et religieuses se termine, malgré les efforts qu'ont fait les sages pour maintenir la paix, par une guerre redoutable. Le poème dont la lecture démontre l'inutilité de la guerre ne dit pas qu'il n'y a pas de guerre juste, mais même juste, une guerre ne peut être propre ; elle ne peut s'accomplir dans la justice et l'honneur. Que faire alors ? Des êtres exceptionnels Gandhi, Simone Weill, peuvent par leur action, leur rayonnement faire évoluer à long terme les idées, changer les comportements et contribuer ainsi à assurer la paix parmi les hommes.

L'entretien de Ramchandran Gandhi s'achève par la dénonciation des trois principales causes de la violence : au fanatisme religieux et au refus de l'altérité s'ajoute la “violence” cognitive. Lidée que nous avons du droit à un savoir illimité en ce qui concerne la nature n'est pas morale et engendre sur les plans politique et militaire de très graves conflits.

Ashis Nandy étudie la spécificité de la violence. Cent millions, c'est le nombre de personnes tuées au cours du vingtième siècle : tueries qui étaient évitables puisqu'elles ont été provoquées par des actes que nous étions en mesure de constater. Idéologies politiques, fanatisme religieux, théories biologiques justifient ces massacres pour ceux qui les commettent. Mais ce qui est avant tout remarquable dans cette violence est qu'elle apparaît sous la forme d'une banalité quotidienne. Sa caractéristique est qu'elle est identifiée par le fait qu'elle n'est pas le produit d'une passion ni d'une pathologie de la passion mais d'une pathologie de la raison.

Ashis Nandy développe ensuite les deux points suivants pour réduire la violence en Inde à des proportions justes. En Inde la violence n'est pas le produit de la culture indienne. Elle est générée par la rencontre de l'Inde et du monde extérieur. C'est la raison pour laquelle elle trouve ses racines dans les villes où les valeurs modernes l'emportent sur les valeurs traditionnelles.

Quant au nombre de victimes, malgré les années terribles que furent les années 90, il ne représente pas le dixième des morts par homicide aux Etats-Unis, et moins de la moitié de leurs morts sur les routes.

L'entretien de Badrinath Chaturvedi peut par son contenu servir de conclusion. Badrinath Chaturvedi tient d'abord à exprimer la nature de sa dette envers la France dont il a fréquenté philosophes et écrivains. Ces rencontres ont enrichi ses recherches infinies des relations humaines et lui ont révélé que les civilisations occidentale et indienne ont la même préoccupation : la compréhension de l'autre.

Contrairement aux Européens qui trouvent leurs valeurs dans la dichotomie, dans des valeurs opposées, inconciliables et qui sont leur faiblesse, les Indiens sont, eux, avant tout préoccupés par le problème que le Mahabharata développe : l'ordre humain, la loi, si l'on peut dire ce mot qui régit l'ordre humain, est le Dharma. Cette loi concilie et équilibre les forces opposées. Le dharma est aussi l'ordre personnel auquel chacun doit obéir et qui régit forces opposées. Le dharma est aussi l'ordre personnel auquel chacun doit obéir et qui régit sa propre vie, étant bien entendu que pour organiser des relations individuelles et collectives, il faut avant tout être capable d'organiser ses relations avec soi-même. Seul le Dharma peut aider l'homme à respecter ses limites individuelles, à respecter l'autre, à respecter dans sa vie enfin les possibilités de comprendre la vie, l'univers.